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30/07/2015

"Est-ce que cela a existé ?" Poésie et photographie...

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est-ce que cela a existé,livres,poésie,photographie,jacques andré,evelyne rogniat,chantal ravel,josé val del omar,regard,œil,mémoire,épreuveCe livre, créé à deux, ne pouvait que m’intriguer. Tant l’écriture que les photographies, et, bien sûr, l’association des deux. Les artistes provoquent un dialogue entre leurs deux cheminements, deux univers intérieurs, qui se rejoignent pour un questionnement similaire. Comme si chacune menait sa propre recherche et la retrouvait chez l’autre. Peut-être certaines photographies ont-elles été créées pour faire écho à des textes. Ou, inversement, peut-être certains textes ont-ils été écrits pour répondre au regard. Peu importe la chronologie, ce qui compte c’est l’accord subtil, par touches légères. Je ne vois pas, et je ne veux pas voir là, un souci d’illustration (cela je n’aimerais pas) : non, c’est une autre démarche, en résonance.

Avec quelques photographies d’Evelyne Rogniat je me sens particulièrement en affinité, avec certaines, surtout, celles d’ombres (non des autoportraits, mais ombres du concret, autres images jumelles). Décidément, « rétine collective » dit José Val del Omar… Les regards propulsent l’inconscient de tous qui fait se croiser nos représentations, chacun méditant pourtant avec son style et sa pensée. Photographies du trouble et du flou, aussi. Qu’y a-t-il donc à voir dans cette première photographie (p.5), très belle ? Ou dans celle de la page 23 ? Le mystère de « l’image inaccessible » dit le texte de Chantal Ravel page 22.

On ne sait pas très précisément quels sont « les trous de l’histoire » qui semblent hanter celle qui écrit : ceux d’une absence, d’une perte, un lointain familial, lointain d’enfance. Une incertaine mémoire, un doute sur la permanence d’images du passé dont il n’y a pas de traces (ces traces perdues ou jamais fixées, la photographie va les réinventer…). Doute sur la conscience de soi en marge de l’autre, présent-absent. Du passé qu’est-ce qui demeure ? Rien que de fugaces bribes. Au point de poser la question : « Est-ce que cela a existé ? », et de garder cela en titre...  L’interrogation est d’autant plus prégnante dans ce face-à-face avec les images. Et, en présence de l’exploration des mots, les photographies sont reçues autrement.

Cependant l’écriture et les images se suffiraient à elles-mêmes, fortes de leur langage propre, poèmes et regard, mots et lumière.

Quatre fois le titre « Epreuve » apparaît, plus pour annoncer un temps du livre que pour désigner un texte, et, trois fois, avec, dans le premier vers, « épuiser la mémoire », comme l’indication d’une volonté ou d’un espoir. Sauf pour « Epreuve 3 ». Mais là, on parle d’allègement, de mise à la lumière. « Epuiser la mémoire » ? En venir à bout, pour qu’il ne reste rien, qu’en soi un poids se libère… Tout remémorer, tout recommencer, tout vider. Pour piéger « les chimères » ?

« Epreuve », comme titre de pages de poésie : on entend « photographique ». Alors la poésie serait aussi cette saisie globale d’un instant, comme si le texte venait du regard et venait entier, non mot à mot, vers à vers. L’écrire serait l’inscrire sur la surface de la page, le fixer, complet, d’un coup, comme se dépose le noir et blanc sur une plaque, parce que c’est ainsi qu’il est venu à la conscience. Cette conception m’intéresse (suggérée, implicite, partiellement sue). Même si le mot « épreuve » ne veut pas en dire autant, c’est là. Et ainsi se rejoignent écrire et photographier à la source : regarder.

Mais « épreuve », la quatrième de couverture le suggère, et les pages le déroulent, cela doit se comprendre aussi comme expérience difficile, parcours douloureux en soi, pour quatre moments de dévoilement : « et le jour nous garderait des ombres » (p.14).

Les ombres sont-elles du passé ou du présent quand on écrit sur le passé, l’enfance « lieu de l’éternité » (p. 18), mais contre le temps, qui existe, dit-elle, dans et par ce qui suit. Mais, paradoxe, « épuiser la mémoire » serait « …chasser l’obscur / dans le crépitement d’un feu qui nous délivrerait de l’enfance, / ce pays de soi où l’on ne reviendra pas. » 

Un des êtres de l’enfance est le centre des questions, archétype du souvenir, d’une sorte de chagrin pour ce qui est croisé des êtres dans nos vies, à peine croisé un moment, et perdu, parce que c’est normal que les individus se croisent et errent, chacun son chemin… C’est le cours du temps : les gens sont là, dans l’enfance, comme éternellement là alors, puis s’effacent, vivent, sont oubliés, et meurent… « Epreuves » donc, de le vivre, de s’en souvenir, de le dire… Et soi-même, aussi, on a été croisé et perdu. En miroir cela aussi est dit, frotté sur « une pierre de silence » (p.21).

MC San Juan

Page éditeur, Jacques André : http://www.jacques-andre-editeur.eu/web/ouvrage/271/+Est-ce+que+cela+a+exist%C3%A9+%3F.html

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