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04/12/2015

"Frères et soeurs d'infortune"... en rencontre profonde d'humanité essentielle

Ombre chaîne NUIT attentat.jpgJai lu ce texte d’abord dans Marianne du 4 décembre, rubrique Journal des lecteurs. Je le retrouve en ligne sur un blog. (Je l'introduis, avec, en exergue, cette photographie qui interroge nos chaînes, nos ombres, le refus des chaînes... Mais la capacité de voir l'ombre, et donc la lumière...).

Danielle Michel-Chich, née en Algérie, qui a perdu une jambe à cinq ans en 1956 lors de l’attentat du Milk Bar, écrit aux blessés du 13 novembre. Car, si on a pensé beaucoup aux morts, absence irréversible, douleur infinie des proches, demeurent les blessés, si nombreux, dont certains le sont très gravement, et on peut se douter que des corps seront irrémédiablement atteints. Danielle Michel-Chich sait, pour le vivre, qu’on ne peut pas oublier cette atteinte, toujours présente pour rappeler le fracas terrifiant de cet instant. Terrorisme alors, terrorisme encore. Terreur telle qu’elle sidère quelque chose en soi et dans l’entourage, proche ou moins proche : communauté, concitoyens, compatriotes, et tout simplement humains, qui, même très loin, ressentent l’effet du choc, partagent. Ce choc physique et psychique se prolonge longtemps, et c’est un travail sur soi qu’en défaire ce qui serait obstacle au fait de vivre, malgré et à cause de ça, plus, encore plus, ou, simplement, vivre. Comment réagir, comment penser, et comment ne pas s’enfermer dans la haine? Sachant plus que personne les pièges et les ressources de vie qu’on trouve en soi, qu’on décide de trouver en soi, Danielle Michel-Chich s’adresse à tous ceux qui sont directement meurtris. Meurtris ils le sont par le deuil, s’ils ont perdu un proche (parfois deux, ou plus). Ils le sont par l’inquiétude et la révolte devant la souffrance de ceux qu’ils aiment, encore hospitalisés ou revenus chez eux et suivis. Devant le saccage des corps et des liens par la folie de fanatiques. Ils peuvent l’être, aussi, meurtris, par la colère. Colère contre les assassins, colère contre ceux qui n’ont pas su empêcher cela, comme l’ont exprimé fortement des pères révoltés (pourquoi n’a-t-on pas fait avant ce qu’on fait maintenant? pourquoi n’a-t-on pas pris la mesure des failles?). De la souffrance à la haine, de la colère à la haine, le fil est ténu. Parfois cela submerge, même quand on s’y refuse. Mais cela nous détruit, la haine est une prison.

Danielle Michel-Chich leur dit comment elle a réagi, les ‘choix’ qu’elle a faits (se demandant - elle met un point d’interrogation - si ce sont des choix ou un instinct vital qui a coulé sans le décider). Elle a choisi la vie, la joie, l’implication. 

Et elle leur exprime un seul souhait : qu’ils puissent éviter l’écueil de la haine.

D’elle on peut entendre cela, d’autres ce serait différent. Elle parle du lieu du partage, fraternité de douleur, d’infortune (au sens fort : ce hasard tragique qui atteint dans un instant, et aurait pu ne pas atteindre). 

Elle a un autre message : même si elle reprend le mot ‘victimes’ au début de son texte, pour dire à qui elle s’adresse, elle précise à la fin qu’elle récuse ce mot (‘étiquette salement collante’). Mot qui est une autre prison, chape de plomb qui réduit une identité singulière en la figeant dans un moment et dans un rôle. Avec le risque d’être transformé en icône d’une vision. Idéologies qui veulent leurs martyrs pour les maintenir dans leurs filets, en prétextant parfois les protéger, les soutenir. 

Elle parle de réactions à son livre, sans jugement. Dans le contexte passionnel de la mémoire de la guerre d’Algérie, les projections sont encore importantes, tant les douleurs peuvent avoir été violentes, et tous n’ont pas les mêmes ressources pour se délivrer de la haine. Certains ont peut-être désiré d’elle un partage de haine qu’elle n’a jamais proposé. Elle dit seulement que la haine empêche d’avancer. (D’autres ont vécu des drames similaires, et refusé la haine - ainsi la plasticienne Nicole Guiraud, qui a failli mourir en 1956, au Milk Bar, petite fille, et a perdu un bras. Pas de haine non plus. Mais chaque être exprime à sa façon son choix de vie : écrire, créer, militer pour la fraternité, les uns, militer contre le terrorisme, les autres) .  

Voici donc le texte si dense et fort que Danielle Michel-Chich offre aux êtres blessés du 13 novembre (corps et âmes) : « A mes jeunes frères et soeurs d’infortune » : https://blogs.mediapart.fr/danielle-michel-chich/blog/231... 

Dans une chronique du Monde, le 1er décembre, Benoît Hopquin faisait l’éloge des 130 morts, jeunes, citoyens heureux d’une Babel. Ce qu’il dit d’eux on peut le reprendre pour les vivants, les blessés, les meurtris, qui vont se reconstruire : « Ils étaient pioupious de la liesse, sentinelles du vivre-ensemble, artificiers de l’amitié, balançant encore leurs salves de rires, juste avant le drame. » Ils le seront encore, même si, comme le dit Danielle Michel-Chich, il leur faudra beaucoup de courage. Lien : http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/11/30/morts-au... 

Le processus  de reconstruction de soi et de sa vie, c’est un peu le prolongement de ce que raconte ce couple de survivants, Caroline Dos Santos et Julien Boudot : « S’extraire de l’horreur » cela va continuer...  « S’extraire de l’horreur. Hébétés, ahuris, encore dans l’épouvante. Et courir dans la nuit. Survivants! Chercher désespérément un taxi au milieu des sirènes. Et se serrer l’un contre l’autre tandis que la voiture file sur les berges de la Seine et s’éloigne de ce théâtre de guerre. Incrédules. Pleins de larmes et de frissons. Avec l’urgence de vivre. » (…) « J’oscille en permanence », dit Caroline (entre pleurs et rires). Propos recueillis par Annick Cojean : "Je t'aime, on ne doit pas mourir" Lire : http://www.lemonde.fr/attaques-a-paris/article/2015/11/28... 

Humanité… Visages. Êtres émouvants, généreux. Et le mal, son mystère. Comment et pourquoi peut-on arriver à ne plus être capables de reconnaître en l’autre un visage, une conscience, un sujet? Humanisation et déshumanisation, disent Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc, philosophes, dans une tribune de La Croix du 1er décembre, "L'idée d'humanité" : « Dans toute société, il existe alors des processus d'humanisation portés par des valeurs et des processus de déshumanisation qui tiennent à la présence de la violence ou du mal. ‘Liberté, égalité, fraternité’  est une devise qui porte une idée de l'humanité, et qui doit s'incarner dans des processus d’humanisation… » (…) « Nous avons plus que jamais besoin de tenir ensemble, à la fois dans un même pays, mais aussi dans un univers mondialisé. Défendre les valeurs de l'humanité revient à ne pas faire des autres des ennemis, à ne pas oublier non plus l'ennemi intérieur. Le mal peut toujours être porté surtout s'il trouve les supports pour se déployer. » L’ennemi intérieur qui peut faire basculer un individu dans la folie meurtrière ou l’assassinat de masse. L’ennemi intérieur, tapi en soi, fait de rancoeurs, de ressassements, de haine plus ou moins consciente… Radicalité qui s’installe, fantasmes et théories du complot, fuite dans le jihadisme. Ou, autre radicalité jumelle, rejet de l’autre, xénophobie, projections. Le mal, qui s’insinue dans l’esprit, le langage, nourrit le meurtre dans tous les cas. Donc tentons de faire des valeurs les remparts au mal tapi dans l’ombre : http://www.la-croix.com/Archives/2015-12-01/FORUM.-L-idee...

29/03/2015

Confidences d’un homme en quête de cohérence, de Thierry Janssen. En exergue, Nietzsche

LIVRE JANSSEN.gif

« Il faut porter du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse. »

Friedrich Nietzsche (citation mise en exergue par l’auteur)

« Confidences d’un homme en quête de cohérence », de Thierry Janssen, édition Les liens qui libèrent, 2012, et Pocket, 2014 : http://www.pocket.fr/site/thierry_janssen_&181&21585.html

Superbe phrase de Nietzsche, superbe choix dont on comprend la raison quand on lit ce livre. Un homme agissant, capable de changer de métier, d’y revenir autrement, de se dévoiler totalement. (Autant que peut se dévoiler quelqu’un qui fait le récit de sa démarche, de son advenir, en allant chercher dans les ombres et les douleurs ce qui nourrit sa richesse intérieure, ce qui construit). Capable, aussi, l’auteur, de décrypter les clés des accidents de la vie, un problème de santé qui a du sens, comme tout peut se déchiffrer et signifier, mais parce qu’il le trouve lui-même (car il met en garde, dans ces pages, sur ceux qu’il appelle les « donneurs de sens », c’est-à-dire ceux qui font métier de capter le sens des autres, de dicter leur traduction personnelle, charlatans de l’interprétation, alors que seul l’individu peut savoir lire la signification personnelle de son histoire singulière). Je connaissais déjà Thierry Janssen, par des articles, des conférences, mais je n’avais encore rien lu des livres publiés, tout en sachant que je le ferais, estimant ce que je percevais de cette conscience libre.  

Dans ce livre il raconte ce qu’il nomme « accouchement de Soi » (p.35). De Soi, pas de soi. C’est-à-dire mise au monde, au-delà des peurs et des échecs, des errements qui sont dans toute vie, mise au monde de la haute conscience, de cette part qui est « l’étoile qui danse » ou qui permet « l’étoile qui danse ». Thierry Janssen écrit : « Encore faut-il savoir qui nous sommes, ou plutôt qui nous souhaitons être. Car nous sommes au moins deux : notre Ego et notre Essence – notre Moi névrotique et notre Soi apaisé. » (p.37). Mais pour vaincre le Moi névrotique c’est un long chemin, plus long pour certains que pour d’autres. « Or qu’est-ce que vivre, sinon écrire son roman personnel ? » L’écrire en le cherchant, en cherchant le chemin qui mène à sa vérité, malgré les identités qu’on nous prête, ou qu’on nous vole... Ce chemin qui devrait pouvoir aboutir au « Centre de Soi » (p. 42). Lisant on s’identifie aussi, on se demande où on en est, dans l’aller-retour incessant entre sagesse frôlée et sagesse perdue, par fatigue, paresse, dispersion, ou errance fausse (car une autre errance, elle, renvoie au centre, mais elle est chemin d’exigence,  passage par des voies que le hasard nous donne, obéissance à des synchronicités qu’on perçoit, par attention aux signes du réel). Thierry Janssen, lui, a eu cette écoute, il en parle. Ainsi, il cite, déjà, d'abord, une pensée attribuée à Christophe Colomb : « Un homme ne va jamais aussi loin que lorsqu’il ne sait pas où il va. » (p.47). Et, page suivante, son propre journal, où il a fixé cette phrase, et noté la nécessité « de suivre notre intuition et de partir vers l’inconnu ». Marcher vers l’inconnu, c’est trouver cette capacité de juste errance qui laisse entrevoir des synchronicités qui peuvent guider, car c’est le langage de sa propre haute conscience, à travers des coïncidences, des fils de sens croisés.

Certaines expériences qu’il relate peuvent surprendre des lecteurs qui se veulent rationalistes (ce rationalisme de fausse raison, de perception fermée), s’ils n’ont pas fait dans leur vie la rencontre des mêmes vécus, s’ils sont ignorants des mêmes possibles. Lui-même a dû à certains moments de sa vie se défaire de préventions similaires, de méfiances : cela peut aider à comprendre cette tension entre la raison, comme la veut notre mental (et comme c’est nécessaire en partie),  et le mystère présent, aussi,  autant dans les faits de la vie que dans notre cerveau. La raison c’est peut-être justement la tension entre le vouloir rigoureux de la pensée lucide et le vouloir rêveur de l’intuition visionnaire. Abandonner la tension serait risquer de tomber dans le piège d’une pensée obtuse, qui ne veut rien voir du mystère de nos vies, ou dans le piège d’une fièvre imaginaire qui ne voit que mystère et voiles et laisse la raison aux orties... Abandonner la tension, c’est choisir d’être borné, au sens fort, avec des murs autour de soi... Dans ce livre on est dans la tension permanente, les murs défaits pierre à pierre. Cela passe par des apprentissages, par des pratiques, énergétique comprise (pp. 69-73, notamment), associée à la découverte de la méthode Brennan. Par des lectures, aussi. De Jack Kornfield (p ;76), de Susan Thesenga (p.82), par exemple. Les livres aussi sont des rencontres offertes par le hasard. Synchronicités encore, je crois. Sur ces signes venant de l’intérieur de soi ou de l’extérieur de soi (des théories existent, contraires) il revient, questionnement subtil (pp. 106-108).    

Tension, aussi, dans les choix de l’auteur, pour maintenir sa « cohérence », son « intégrité ». Cela demande de savoir refuser des sollicitations, pouvoir dire non (pp. 124-125). Je note, aussi, dans les dernières pages particulièrement, l'insistance sur l’importance de l’empathie, de l’humilité.

Derniers mots... écrits en 2012 en Egypte. Un peu de peur devant ce dévoilement risqué dans son livre. Mais il se recentre, dit comment, regardant un paysage lumineux, présent en son corps, les « deux pieds sur le sol »... et il retrouve la paix. Ce passage est à lire sur le site de l’auteur :http://www.thierryjanssen.com/livres/livres-broches/168-confidences

A nous...

Et d’autres livres à lire...

Entretien, JDD, 12-11-2011, pour le livre « Le Défi positif », propos recueillis par Robert Melcher : http://bit.ly/1CzxidF

Entretien, Kaizen, 26-10-2012, dans le prolongement du livre « La Solution intérieure », propos recueillis par Lionel Astruc : http://bit.ly/1bGYL2X

Page sur INREES, bibliographie : http://www.inrees.com/soutien/Thierry-JANSSEN/