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18/12/2015

POÈME POUR DIRE… SOUTIEN, suite. "Litanie pour juillet plusieurs fois, plusieurs fois tous les temps…"

mms_img-2007196497.jpg((SOMMAIRE : photographie (cristal des mots, éclair lucide…), dédicace, exergues, poème))

Dédicace. Aux victimes de la terreur, quelles que soient les formes, le lieu, et le moment. Refus, pour soi, pour eux. Résister c’est dire. Et particulièrement, dédicace offerte à Ahsraf Ayad, condamné en Arabie saoudite, à Mohammed Al Ajami, prisonnier au Qatar, à tous ceux qui souffrent, dans ces deux pays, de nos silences complices. Message, pour les êtres du 13-11-15 à Paris et hors de Paris, les morts et les vivants. Offert, ce poème, écrit d’abord dans la pensée d’autres drames, et repris encore et encore, à chaque blessure rappelée, en écho questionnant. Que faire des plaies du monde? Que faire des noirceurs qui nous tendent ce miroir effrayant de notre humanité?

.......... Et j’ajoute (25 février 2016), aux lignes antérieures, l’offre de cette dédicace à Kamel Daoud, grande plume algérienne, qui subit le lynchage de ceux qui se mettent du côté de la bêtise, par ignorance doublée d’hypocrisie idéologique, avec la complaisance d’esprits paresseux, ou de stratèges aveugles… (Voir les notes des 16 et 21 février, mises à jour depuis).

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Litanie pour juillet plusieurs fois, plusieurs fois tous les temps…

"Tout ce que nos yeux ont vu et que l’esprit ne parvient pas à comprendre."  Margherita Guidacci  (Inventaire du massacre / L’horloge de Bologne) 

"La vie additionne. La mort soustrait." Edmond Jabès  (Le petit livre de la subversion hors de soupçon) 

"J’atteste qu’il n’y a d’Être humain / que Celui qui combat sans relâche la Haine / en lui et autour de lui." Abdellatif Laâbi, 10 janvier 2015 (J’atteste / contre la barbarie) 

"Il y a de grandes flaques de sang sur le monde / où s’en va-t-il tout ce sang répandu." Jacques Prévert (Chanson dans le sang / Paroles)

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Aujourd’hui je ne me souviens pas. Je ne me souviens pas d’hier, seulement du plus lointain de la mémoire, d’une pluie de sable, d’une pluie d’instants. 

Nuages. Comme brouillard sur l’écran des yeux. Très douce la parole du passé, très douce.

Douce et violente de la violence des exils, douce de la déchirure des langues, douce du froissement du papier de soie autour du texte offert par l’étrangère, en cette intime voix du dedans.

Amnésie. Bouffée de rires sur fond d’horreur ultime.

Aujourd’hui on lapide une femme, aujourd’hui on lapide un couple. Je ne me souviens pas, je rampe. Dans le présent je rampe, et mange l’orchidée noire.

Aujourd’hui on jette un homme et son oeuvre au feu du mépris, au destin de mort. Poète, on a peur de l’éclair lucide de tes mots, peur des yeux et du corps vivant. On craint la contagion d’esprit, la source intime de pensée, l’invasion de multiples « je » libres. Consciences sans dieux, ou consciences mystiques, on a peur des braises du vent qui chante.

Litanie de dates, litanie de noms, oubliés de mars et juillet, oubliés de janvier et novembre. Oubliés d’avant et après mars et juillet. Massacres et génocides, bombes et pierres, fleuves obsédants d’octobre noir. Je ne me souviens pas, je rampe : bombes, couleurs d’artificiers, disparus.

Disparus, bouches hantées, tendresses ravagées, identités lacérées, juillet désert, été désert, automne sidéré, hiver brûlant d’effroi. Enfant aux yeux aveuglés.

Aujourd’hui on censure un livre, on déchire un poème, on interdit un film, on arrête un blogueur : je ne me souviens pas. Otages, je ne me souviens plus…

Je ne me souviens plus, je danse. Je danse sur des cadavres, je marche sur des charniers, j’habite des immondices mémoriels, je dors sur de la cendre. Et douce, douce, est la cendre.

Soleil je bois, en coulées d’averses. Non, je ne bois pas l’or, soleil, je cherche l’ombre qui brûle. Je la chante, sanglant oublieux, je la cherche.

Yeux mats, papier journal en terrasse d’ocre toit, ou fond de cour au figuier, oui. Je froisse la feuille des nouvelles, je déchire la photographie, j’oublie que je me souviens. Alors je ne me souviens pas.

Morte rive, amante desséchée, l’eau n’a pas le bleu qu’il faut, l’eau s’enfuit en abysse en faux bleu, en rigole.

Gargoulette fantasmatique, inutile de tendre les lèvres vers une image, ou de poser les paumes sur un souvenir de fraîcheur, la soif reste, et les mots, dans l’incandescence des mains. De ne pas savoir je me souviens.

Aujourd’hui on emprisonne encore une femme, pour crime de pensée, on fait de sa porte la clé d’une cellule, de sa fenêtre le miroir clos de leurs peurs. Et je ne me souviens pas, je danse, sur la cendre je danse, sur nos douleurs je danse.

Mystère des arbres : je pose la main, je pose les pieds, j’arrête le silence. Je ne sais. Ni le soldat enlevé, ni l’enfant assassiné, ni les rêves de joie, ni les gouttes de rosée sur la fleur du temps. Ni même les murs.

Non, je ne sais plus rien, je suis là, j’existe. Devoir de mémoire. Devoir de bonheur, je laisse la mort hanter le papier journal, le temps de ma récréation cosmique, de mes contemplations de galaxies, de mes tendresses.

Mais je me souviens du bruit, j’écoute les mots. Je me souviens de la voix, j’écoute le souffle, la musique. Violons de Rostropovitch et Menuhin contre les mirages des armes, luth de Raymond, tambour du chaman, voix du blues, danse soufie. Contre l’illusion kamikaze.

Je ne parle pas du sang : j’ai oublié le sang. Je ne parle pas des noms : cela j’ai oublié. Je ne parle que du reste : l’oubli même.

Oui, trace, poudre, silence du bois, silence de la pierre. Petits cailloux de quartz de Saint-Augustin : en lécher le goût, pacifier l’olivier, le parfum.

Sidi Yahia des frontières, oasis de quelqu’un d’autre, qui ne reconnaît que le nom et cherche pourtant des yeux les sages. De cela est-ce que je me souviens ? 

Naissance frontière, autre rive. Quelqu’un sait-il encore quelle rue ou quel chant ? 

Je ne me souviens pas des noms, je ne sais plus les rues. Aujourd’hui je perds cette langue.

Musicien perdu, de Thagaste en Ardenne, quels sons, quelles lettres ? Seulement un écho bruissant du vide, de ne pas savoir faire.

Clandestine migration, Grenade ne se souvient plus des noms, Alicante a perdu les visages, Valence tous les prénoms, Almeria les sons, Alger les tombes, Oujda le vent, Marseille l’accent, Montréal les adresses. Il n’y a que Paris, la mer, et l’olivier, qui sachent encore rejoindre les pas, faire soleil de l’ombre. 

L’acacia, peut-être, Camargue…

Je ne me souviens pas des pères et des mères, et je ne me souviens pas des enfants des pères et des mères. Juste des litanies de foules sur des routes vagues. Distraite de moi-même je ne sais plus les visages successifs enfouis derrière mes yeux, je ne sais plus la caresse du temps.

Je ne me souviens pas de ne faire que me souvenir. Devant une feuille et un crayon je me souviens de la trace malgré le soir, de la fatigue des ensommeillés, d’hypocrites menteurs qui déguisent mes pieds, de colères à écrire. Pour délivrer l’âme d’encombrantes lenteurs je me souviens de la rebelle solitude heureuse, d’un tapis où s’asseoir. Ici l’urgence de dire et la force du présent dans la douceur tiède des rues, des mains. Vers un ailleurs qui sait, lointain rivage.

Buscar. Buscar la luz. 

L’étrangère aussi, en soi sait peut-être… Elle.

© MC San Juan (Texte et photographie)

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15/11/2015

Note CONTRE et POUR. Et retour sur un billet d’humeur… posé sur mon journal Facebook, le 13 novembre à 19h06, et que je reprends ici.

Depuis la soirée du 13, les terribles attentats, je n’ai pas écrit sur mon blog, mais beaucoup sur Facebook, où l’échange est très riche, et où j’ai des signes de près et de loin, que je n’aurais jamais autrement. Cela m’a paru le lieu le plus adéquat pour réagir. Réagir CONTRE ce terrorisme. Et tenter de le penser, avec d’autres, dans le partage des textes, images, liens. Beaucoup d’amour dans les messages venus, au-delà de Paris, de province, et de plus loin : Algérie, Maroc, Tunisie, Australie, Europe, Etats-Unis, Canada, etc. 

En même temps, et c’est ce que j’ai un peu évoqué pour mes correspondants en donnant des nouvelles, j’étais troublée par ma dernière note, « Nuit, Paris Est, or et ombre » (poème et photographies), création d’un moment, vécue dans un sentiment d’amour pour ce quartier de Paris Est sud (le quartier touché par les attentats est plus haut, sur l'autre rive). Sud, dans cette note, mais Est… Et « barzakh », intermonde, qui serait l’espace entre deux mondes après la mort. Hasard ou prescience. Relisant à l'instant un texte d'Abdennour Bidar, j'y vois un sens supplémentaire. Parlant de lui, pour introduire sa réflexion sur l'islam (réflexion de musulman et d'islamologue) il utilise aussi ce mot, "barzakh", pour désigner cet entre-deux de l'appartenance à deux mondes de références. Et ceci est au coeur des problématiques actuelles, dans notre affrontement du terrorisme, la nécessité de le penser pour agir CONTRE. Car ce sont ceux qui se situent, pour une raison ou pour une autre, dans cet entre-deux des appartenances (qu'ils soient binationaux ou marqués par naissance ou origine par un ailleurs, ou qu'ils aient une religion qui les rattache à une communauté ou une autre, mais les ancre aussi dans la culture plus largement partagée, les posant entre-deux, donc), ce sont eux qui aideront à ce travail de pensée et de tissage des liens entre tous, pour faire éviter les pièges que les idéologies extrêmes tendent, dans le but de séparer les communautés humaines qui constituent le tissu social de la France (but visé par l'Ei/Daech, avec l'alliance objective de l'extrême droite, avec ses amalgames et ses appels à la haine, sous prétexte de lutte contre l'Ei).

Donc, penser, agir, créer CONTRE ce qui est mortifère. Penser, agir, créer POUR la force d'effet du barzakh vital, cette capacité de reconnaître en soi un métissage fondateur comme synergie identitaire puissante, pouvant rayonner.

L’autre élément de mon trouble est ce billet que je vais poser ici (ci-dessous) en décalage de temps, et que j’ai écrit et posé sur Facebook, le 13-11 à 19h06, avec une émotion mêlant colère et sentiment d’urgence. La lecture d’A Nous Paris, récupéré le même jour dans le métro, m’avait scandalisée (lire cela en pensant au poète prisonnier et en pensant à l’horreur du terrorisme...). La suite montre à quel point il faudra réfléchir sur cette question de la complaisance et de l’aveuglement à ce qui nourrit le terrorisme, que ce soient les liens géopolitiques fondés sur le marché et l’argent au lieu de l’être sur nos valeurs, ou que ce soit cette paresse idéologique à penser le fondamentalisme et le complotisme associé, base des radicalisations  (ou à OSER le penser et à OSER le dire, l’inscrire). OSER affronter les questions, même dérangeantes. Mais, aussi, SAVOIR le faire en opposition radicale avec les fausses analyses, les thèses et slogans de l’extrême droite. Oser DIFFUSER les paroles fortes de consciences qui, elles, osent, comme Ghaleb Bencheikh, Abdennour Bidar, ou Mohamed Louizi et d’autres, tous divers et essentiels. Essentiels, comme Abdelwahab Medeb, décédé (mais qu'il faut lire et relire). Essentiels, aussi, comme Kamel Daoud, chroniqueur majeur et écrivain, dont on peut lire les chroniques en ligne. Oser DENONCER les complicités objectives de discours et alliances qui tissent des liens au service des idéologies meurtrières, en couvrant cela de fausses théories. (Une analyse des motivations conscientes ET inconscientes de ces acteurs de la mort - ceux que Mohamed Louizi est un des rares à désigner - serait certainement éclairante.)  Enfin, quand des jeunes meurent parce que leur présence dans un lieu de musique est considérée comme le moyen de tuer à la fois la France plurielle et le goût de la vie, en conformité avec  la détestation des intégristes pour tout ce qui est vie (musique, danse, sexualité, etc.), on doit aussi penser à ces jeunes qu’on entraîne vers la mort en Syrie en leur faisant croire qu’on va répondre à leur demande de spiritualité et de « solidarité ». Comment notre société répond-elle à ces attentes? Comment luttons-nous, tous, contre les idéologies qui récupèrent ces insatisfactions? Comment aidons-nous les associations qui interviennent pour prémunir les radicalisations? 

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La photographie que je pose avec cette note, ci-dessous, est celle que j’ai faite le 12 au soir, en sortant d’une réunion sur le terrorisme, justement (invitée comme blogueuse partenaire par une association). Il y avait des ombres de motos dans la rue (et j’aime les ombres, j’en ai plusieurs séries). Mais quand je la regarde, maintenant, elle devient le symbole des corps à terre, image triste, ombre mais ombre de mort. Elle devient prémonitoire. Le regard transforme le sens de ce qu’il voit suivant le moment et ce qui est vécu par qui regarde.

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Billet d’humeur. Facebook, 13 novembre 2015, 19h06 (journal personnel)

A Nous Paris, anousparis.fr (daté 9 au 15 novembre) préfère la promotion du tourisme à Doha, Qatar, à la pensée un peu informée… 

A Nous Paris préfère insister sur la « stratégie de l’après » … « pétrole et gaz » qui (je cite) « amène le pays à miser beaucoup sur l’éducation de ses enfants » plutôt qu’évoquer (ne serait-ce qu’entre parenthèses) le poète qatari, Mohammed al Ajami, condamné pour un ou deux textes à des années de prison (perpétuité, ramenée à quinze années après la protestation internationale de nombreux auteurs et militants des droits humains). Pour des poèmes…!!! (Mais qui se permettaient de rêver de démocratie, crime s’il en est).

Plus qu’agacée, donc, aujourd’hui, par la lecture du gratuit « A Nous Paris », récupéré ce matin… Bien sûr, je peux apprécier, parfois, certaines rubriques (expos, cinéma), certains entretiens… Quand même, chaque semaine, je suis agacée - un peu - par le « save the date » : pas forcément les choix mais le titre, signe permanent de l’acceptation implicite d’une domination linguistique, de l’oubli des langues plurielles, et snobisme. Mais l’édito, en matière de snobisme, donne déjà le ton chaque semaine. Agacée, aussi - plus qu’un peu - par le goût univoque d’un luxe inabordable pour la majorité des lecteurs : usagers du métro, pas lecteurs en limousine… Mais…

Par contre, là, aujourd’hui, mon agacement devient de la colère. Qu’est-ce que cette faillite générale devant l’argent? Ces sourires d’assentiment envoyés à des dictatures? Cet aveuglement devant les réalités? 

Sur la Coupe du Monde prochaine on se limite à l’emploi de l’adjectif « polémique », façon de renvoyer à d’autres le soin de critiquer l’exploitation de travailleurs étrangers, par exemple.

Education de « ses » enfants, par le Qatar, dit-on (noble souci)… Quand ils seront assez éduqués pour rejoindre les rêves du poète prisonnier, ils ne seront plus « ses » enfants, « ses » citoyens, mais des dissidents à enfermer longtemps.

De cet hebdomadaire on n’attend pas, évidemment, qu’il publie les appels associatifs ou se transforme en revue de débat : il vend du loisir, les plaisirs de l’instant. Mais il y a des limites à ne pas dépasser. J’ai bien écrit : il « vend » car la publicité est effectivement là. Mais sur la page « Qatar » je n’ai pas vu l’indication « Communiqué publicitaire » (?) : elle fait partie d’un lot de suggestions (« quelques pistes et bonnes initiatives »). La bonne initiative serait de proscrire cette destination tant que la répression brutale existe, tant que des « soupçpns » de soutien de groupes terroristes existent.

Sur le POETE, lire (note et liens), vignette permanente en accueil du blog : http://tramesnomades.hautetfort.com/list/qatar-le-poete-p... mms_img-1234181133.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lire aussi ceci : « Qatar: comment prendre 15 ans de geôle quand on est poète », par Delfeil de Ton, 2013, NouvelObs: http://bibliobs.nouvelobs.com/.../qatar-comment-prendre...

Sur le QATAR lire : « Comment le Qatar a acheté la France », par Eric Leser, Slate, 2011 : http://www.slate.fr/story/39077/qatar-france

QATAR. Rapport AMNESTY 2014-2015 (dont mention du poète) : https://www.amnesty.org/.../middle.../qatar/report-qatar/

Sur Trames nomades, mon blog, quelques notes (tag Qatar) dont celle-ci, 2012 (Le Qatar et la francophonie + liens) : http://tramesnomades.hautetfort.com/archive/2012/11/11/le...