Les Chemins dérisoires, recueil de Jean-Claude Tardif
28/07/2025
Jean-Claude Tardif est écrivain et éditeur (revue littéraire À L’index, et collection Les Plaquettes). Il a publié de nombreux recueils de poésie, surtout, de nouvelles, aussi, et contribué à des ouvrages collectifs. Sur lui on peut lire la monographie réalisée par Jacques Basse, Portraits de Jean-Claude Tardif, Rafael de Surtis, 2012.
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Les Chemins dérisoires, Éditions Petra (coll. Pierres écrites / L’Oiseau des runes), 2024.
La dédicace du livre est pour Jean-Claude Pirotte, décédé dix ans avant, en mémoire des « chemins vicinaux » parcourus ensemble (un des poèmes lui est dédié aussi, p. 75, mémoire de partages conviviaux qui ne sont plus).
En exergue, une citation de Georges Perros : « La poésie, pour moi, c’est le temps durant lequel un homme oublie qu’il va mourir ».
Ainsi l’ouvrage annonce doublement une gravité qui semblerait contredire le titre. Rien de dérisoire dans l’écriture posant un écran éloignant peut-être un instant la conscience de la finitude. Au lieu de contredire, cette double évocation de la mort donne une indication pour comprendre ce que recèle de questionnements ce terme « dérisoires ». On entend alors plutôt la tragédie de l’insuffisance des procédés humains pour éloigner le tragique. Le texte de lui, bref, que pose en avant-signe Jean-Claude Tardif (comme un exergue de plus) dit à la fois le surgissement du poème, paradoxal, et la difficulté à inscrire ce surgissement : « Parfois je trouve / un poème / comme on éteint / une lampe // l’écrire / me devient difficile ».
Le premier poème confirme, je crois, le sens de ces « chemins dérisoires ». À la fois chemins réels, et métaphore du temps de vie, de ce qui se perd, mais aussi histoire de langage, de mots : « ces mots qui nous ressemblent ».
Animaux... Renards, grive, poule, papillon, mouettes, oiseaux, merle, pie, bouvreuil, grive brune, geais, chiens, épagneul, pie encore, vautour, buse, lézard, moineaux, chèvres, oiseau qui « ne voit que la lande », moineau « du bout du monde », ramiers, passereau « minuscule »... Je relève cette présence des animaux qui parcourt tout le livre, car cela correspond à un intérêt constant de l’auteur, qui a écrit plusieurs bestiaires. Quatre fois Le Bestiaire, titre complété par un complément ou un adjectif : ... de Poche & d’Ailleurs (2003), ... Improbable (2011), Minuscule (2013), inattendu (2022), les trois premiers publiés par Editinter, le dernier dans la collection Les Plaquettes d’À L’Index. Cependant ce livre n’est pas du tout un bestiaire de plus, les animaux y sont simplement évoqués comme présence du vivant non humain, que le poète sait regarder à l’égal de la nature. Il y a la terre, les pierres, la roche, les arbres (pins, pommiers, cerisiers...), les bruyères, les fleurs (roses ou giroflées...), le vent, l’eau, les signes des saisons (soleil, pluie, ou neige...). Les parfums, les couleurs : tout vit.
Il y a les humains... Divers. Ainsi, dans le « Village des cerises » ce sont « sur le pas des portes / des hommes taiseux ». Dans le poème sur « un crime à Grenade », c’est Federico García Lorca qui est là, la mémoire de l’atroce mort, cette exécution à cinq heures du matin, « soleil noir / juste avant l’aube ». Quelques pages plus loin, « je pense à Max Jacob » (« Le dé a-t-il tremblé lorsqu’à Drancy... »), le poète mort en camp (interné par la gendarmerie française après l’arrestation par la Gestapo) évoqué au hasard du lieu, Trégastel. Deux poètes tués par le fascisme. Humains il y en a d’anonymes, vies simples et simples douleurs, solitude et vieillesse, avec un prénom, Maria, récit de vie et tristesse. Un bord de mer décrit suffit à peindre un pluriel d’êtres dans les silences et peurs : « une autre dune prolonge les non-dits ». Autre lieu, et une déclaration : « Je vous aime, vous, hommes silencieux » [...] « Vos mots, vous les amassez lentement / et votre voix est d’une pâleur de deuil » [...] « ... hommes silencieux, / lointains comme de vieux mondes ». Tout le poème serait à citer. C’est l’amour pour ces gens qui semblent d’un autre temps, et ne rien attendre d’autre que vivre l’instant en silence.
On visite des lieux (comme dans « Retour à Perros »), et on voit des détails, c’est présent ; pourtant le poème évoque un « ailleurs » familier, et les derniers vers déplacent la pensée vers le questionnement du lieu (la Galice étant venue à la mémoire) : « Je suis là-bas et pourtant ici, / dans un autre port, un autre gué sableux. / En partance tout autant qu’arrivé depuis longtemps déjà ».
Plusieurs textes sont dédiés à des poètes, dont Guillevic, ou à des amis du quotidien, ou à un auteur dont il lit le roman. D’une présence familière il dit vivre la douleur du deuil : « Jean est mort / et me voici assis dans l’ombre d’un cornouiller / pour reprendre souffle ». Le poème qui suit est le portrait du disparu : « Il passa sa vie dans les livres ».
Le poème peut être aussi l’espace d’un retour sur soi, celui d’un moment à la tombée de la nuit : « Entre mes doigts un morceau de bruyère / et dedans, la cendre presque blanche / de mes rêves » (p.82). Dans un texte bref (p. 51), il cherchait comment nommer le poème, sans trouver. Bien après (p. 84), c’est le poète qu’il nomme, en « homme ordinaire », entre la banalité des choses et des gestes du quotidien, d’un côté, et, de l’autre, des sentiments mêlant tristesse et joie du regard. « Il garde le silence tel un florin caché / dans une blessure profonde », mais il vit le mystère de la création : « Qui sait à quoi songe un homme ordinaire / quand il apprivoise un poème ? » Lecture, encore, cette fois c’est Camoëns, grand poète portugais mort en 1580, lu en familier qui lui parlerait.
Dernier texte du livre, un bref poème de regard, avec des « mauves et ors » et « le bleu ». Écho, avec un aveu du poème « Un Homme Ordinaire » : « Il invente les couleurs pour mieux rêver le noir ». Et le dernier vers ne ferme pas le livre mais l’ouvre : « Ici commence le poème ». L’espace blanc qui suit est celui de la permanente création en maturation, le poème est plus que la trace écrite et publiée, il est l’espace du silence et de la vie intérieure, laissant advenir des mots pour traduire. Un état.
Recension, Marie-Claude San Juan
LIENS :
Les Chemins dérisoires, page éditeur, Petra (site inaccessible certains jours) : https://www.editionspetra.fr/livres/les-chemins-derisoires
Les Chemins dérisoires, page librairie https://www.eyrolles.com/Litterature/Livre/les-chemins-de...
Présentation, Jean-Claude Tardif, revue Les Hommes sans épaules : https://www.leshommessansepaules.com/auteur-Jean_Claude_T...
Brève présentation et ample bibliographie, Maison de la Poésie de Normandie : https://www.factorie.fr/jean-claude-tardif/
Portraits de Jean-Claude Tardif, de Jacques Basse, Rafael de Surtis : https://mediatheques-test.montpellier3m.fr/BIBNUMERIQUE/d...
Recensions précédentes :
Évocation de L’Homme de peu. Note du 17-07-2018 http://tramesnomades.hautetfort.com/archive/2018/07/17/je...
Simplement… Presque blanc.. Note du 24-06-2019 http://tramesnomades.hautetfort.com/archive/2019/06/24/si...
Dans l’entre-temps j’écris, de JC Tardif, avec dix encres d’Hervé Delabarre, texte liminaire de Patricia Castex Menier. Note du 19-05-2021, sur plusieurs volumes des Plaquettes (éd. À L’Index) : http://tramesnomades.hautetfort.com/archive/2021/05/19/pl...
Présent, aussi dans toutes les notes sur la revue À L’Index.
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