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24/06/2019

"Simplement... Presque blanc...". Lire la poésie de Jean-Claude Tardif

simplement presque blanc,jean-claude tardif,poésie,maurice blanchot,eugène guiilevic,jean-louis giovanonni,werner lambersy,philippe claudelJ’écris / pour oublier la parole

              Je parle 
pour écrire simplement
      plus haut dans l’air
        Jean-Claude Tardif
 Simplement… Presque blanc… (Éditinter éds. 2018). 
 
Le titre du recueil est l’affirmation d’une exigence, qu’on peut comprendre, première lecture, comme une poétique humble. 
Que signifie « simplement » ? Est-ce une manière de dire « Ce n’est que cela » ? Ou de dire « Il n’y a rien à ajouter  sur ce qui est offert ici en lecture : c’est juste posé, donné, sans volonté de complexification artificielle » ? J’y lis une éthique inverse de l’arrogance. Par un auteur qui a une très vaste culture poétique et une conscience aiguë de ce qu’est écrire.
Et « Presque » ? C’est le mot de l’intervalle entre ce qui est là et pas tout à fait là. Le mot de la marge, justement pour qualifier le « blanc », terme polysémique en poésie, mais aussi blanc des marges, quand le poème est dense, volontairement fragmentaire. « Presque » est l’adverbe du poétique, où le sens doit être évocation ouverte plus qu’affirmation fermée. Pour que le lecteur assume la part de co-création du texte.
 
simplement presque blanc,jean-claude tardif,poésie,maurice blanchot,eugène guiilevic,jean-louis giovanonni,werner lambersy,philippe claudelLe « blanc » est-il ici en rapport avec le « neutre » de Maurice Blanchot ? L’écriture neutre. Je trouve qu’il y a des points communs. Car le recueil expose effectivement cet écart entre les mots et les choses, les mots et soi, et cette idée du « rien » radical qu’oppose le monde, la vie, le corps, et la mort au désir du poète de saisir le réel avec les mots. Comme si écrire se voulait conscience d’impossible, savoir d’un échec joué d’avance. On n’arrivera jamais au plein du sens avec nos mots. Et personne ne le peut. Ce qui fait la valeur d’une écriture est précisément ce savoir, donc la capacité d’écrire dans les marges entre le vide et le plein du sens et des choses. Distance, ce blanc, prise avec les émotions, avec les concepts trop proches des certitudes, et métaphore du silence, dont il est dit, en entrée (épigraphe d'une ligne, seule sur la page) qu’il est aussi dans les mots (pas seulement entre les mots). Puisque les mots ne portent pas tout le sens. (Et c’est pourquoi il faut la poésie, qui est cette entreprise qui sait l’impossible et l’affronte en inventant un autre rapport avec le langage.)  
 
simplement presque blanc,jean-claude tardif,poésie,maurice blanchot,eugène guiilevic,jean-louis giovanonni,werner lambersy,philippe claudelParce que l’être humain est coupé, ontologiquement, de la parole fondatrice (« Au commencement / était le verbe dit-on / / / mais juste après… »)… 
Mais aussi parce que sont problématiques les réalités de notre modernité dans le rapport au « dire vrai « , en général. Cela c’est le contexte de toute expression consciente. Mais plus encore pour la poésie, car elle va plus loin que toute parole, que toute écriture, dans son rapport avec les ombres et les lumières tapies dans notre inconscient. 
 
simplement presque blanc,jean-claude tardif,poésie,maurice blanchot,eugène guiilevic,jean-louis giovanonni,werner lambersy,philippe claudelLa triple dédicace du recueil donne aussi une orientation. Eugène Guiilevic, d’abord. Ou hommage à un art poétique qui porte une réflexion sur le rapport au réel, la capacité (et la nécessité) de douter des repères que sont
le temps, l’espace, les choses (« Art poétique »,  rééd., Poésie/Gallimard simplement presque blanc,jean-claude tardif,poésie,maurice blanchot,eugène guiilevic,jean-louis giovanonni,werner lambersy,philippe claudel2001). (Donc un positionnement dans cet intervalle du « presque »). Volonté de lucidité. Puis Jean-Louis Giovanonni (qui a, en plus, dirigé un travail collectif sur Guillevic…), ou un maître de l’écriture fragmentaire, aphoristique. Et dont les questionnements rejoignent cette lucidité de Guillevic, l’interrogation sur la difficulté de nommer au risque de perdre ce qu’on nomme. Et
simplement presque blanc,jean-claude tardif,poésie,maurice blanchot,eugène guiilevic,jean-louis giovanonni,werner lambersy,philippe claudelenfin Werner Lambersy, immense poète dont l’avant-propos à son anthologie poétique (publiée chez Actes sud en 2004, «  L’éternité est un battement de cils », superbe titre ) est un magnifique manifeste d’art poétique où la lucidité, là encore, est première. Mais j’en retiens une injonction : « laisser faire  le poème »,        « ne pas s’interposer ». Peut-être est-ce là aussi le sens de ce « simplement » : une pratique de l’écriture dans un lâcher-prise, l’acceptation de ce qui vient, puis la distance. Je crois que la pensée de Krishnamurti que Werner Lambersy cite dans cet avant-propos pourrait être co-signée aussi par Jean-Claude Tardif : « Si on ne peut pas donner rendez-vous au vent, on peut toujours laisser la fenêtre ouverte. ». Oui, les dédicaces sont éclairantes. Et, pour mieux saisir ces parentés profondes entre des univers d’écrivains, lire d’eux ces livres. Et de Jean-Louis Giovanonni ce peut être aussi le récent «  L’air cicatrise vite » (éd. Unes, 2019), car il rejoint complètement les thématiques en question, en suivant d’un an à peu près le livre de Jean-Claude Tardif). Des mondes frères.  
 
Premier poème du recueil, le temps, mais celui, infime, entre une seconde et une autre, ce « rien ». Puis, page suivante, poème bref de trois vers, une question devant le miroir. Et la réponse qui suit, autre page, c’est encore le « rien ». Moi, en lectrice des taoïstes et bouddhistes, j’y vois une parenté philosophique (peu importe si lui la voit ou pas, le questionnement est là). Conscience du vide et volonté de le dire. Un constat, mais dans les sagesses évoquées c’est aussi un objectif, pour être capable de se déprendre du « moi » qui nous encombre, alors que nous pouvons savoir que peut-être dans le miroir il n’y a rien, le réel ultime étant autre, même nous. D’ailleurs il le dit : «  En soi / se retirer / de soi / et plus encore /// comme  / si le néant voulait dire / quelque chose ». 
 
Le mot « silence » revient souvent dans ces pages, ce « trou blanc ». Et la méfiance devant les mots qui induisent en erreur et deviennent « cendres » / « sur la peau », mémoires paradoxales de douceurs heureuses. Notre vie a un rapport avec la mort et l’écriture en est la dépositaire. Si le mot juste échappe, alors il faut exiger plus, dit-il, en parlant de hauteur, et aller chercher à extirper le silence du corps même, celui qui s’insinue.. Exercice lucide de regard sur le rapport avec soi et le langage, la parole qui pout mentir. Cela passe par la peau, le corps. Il faut déchiffrer les traces dehors et dedans. Se taire peut être parfois proche du cri. Dire proche du masque. 
 
Le blanc n’est pas que la marge ou le neutre, il est la non-couleur (la couleur, ce « mythe »), et le non-savoir reconnu. Écrire un poème est une entreprise de lutte avec le silence, aussi, et avec les mots qui pénètrent et bousculent notre être intime. Car les saisir c’est être traversé par eux, donc changé. Écrire « un » poème. En sous-titre c’est noté « poème(s) », car les poèmes brefs tissent « un » poème, une méditation suivie.
 
À l’inverse du blanc, dernier poème, autre non-couleur, le noir du point, d’une mouche sur un drap, d’une tache sur la peau. Ce reste qui emplit le vide en dehors du blanc, et qui est aussi l’espace de la mort. Ce dernier poème renvoie au premier, faisant penser au temps : « rien / si peu /// et pourtant ». Et pourtant toutes nos vies… La boucle du temps, structure circulaire du recueil. 
 
Impossible, pour moi, de ne pas rapprocher ce livre de deux autres de Jean-Claude Tardif. Les titres trahissent la proximité des thèmes, en tout cas de certains, car chaque livre a sa logique, sa nécessité. D’abord «  La vie blanchit » , éd. La Dragonne, 2014. Thématique du silence, aussi. Mais présence de gens, de lieux revisités, simplement presque blanc,jean-claude tardif,poésie,maurice blanchot,eugène guiilevic,jean-louis giovanonni,werner lambersy,philippe claudelréflexion sur la vie, la mort, la mémoire et l’oubli. (Un recueil où on entre facilement, car il fait le récit de moments du quotidien, des émotions du quotidien). Qu’est-ce qui blanchit ? Peut-être le temps. Peut-être quelque chose en nous qui se glace parfois devant les séparations, les pertes, ce qui disparaît, n’est plus. Ensuite « Nuitamment », Cadex Éds., 2001. La nuit n’est pas le noir du recueil actuel, mais le temps de l’intime, de l’amour (belle préface, une page, de Marcel Moreau). Donc le sombre peut avoir une autre signification, et le noir, dans ce livre, n’est pas non-couleur. En exergue au recueil, Baudelaire : «  Ceux qui savent, me devinent ». 
Je garde une tendresse particulière pour le recueil dont j’ai fait une recension antérieurement, « L’homme de peu ». Je mets ci-dessous le lien vers la note. C’est de ce livre que Philippe Claudel a pris une citation pour l’exergue de son roman «  Les Âmes grises »… 
 
MC San Juan
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Livres de Jean-Claude Tardif chez Éditinter, dont celui-ci (tout en bas, car 2018), disponible pour 8 €. Résumés, présentations, sur la page de l’édition… .
Ma NOTE du 17-07-2018 sur « L’homme de peu »…

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