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21/07/2019

Des "Cafés noirs" à Luis Ocaña, un parcours d'écrivain...

 
On s’en tient à ce qui s’envole : une feuille, un oiseau, un peu d’encre, une pensée.
 
Puis des ailes.
Hervé Bougel, Petites fadaises à la fenêtre

Retour sur quelques livres. Le parcours d’écriture (non exhaustif) d’Hervé Bougel. C’est le moment d’y revenir, maintenant que l’auteur-éditeur a décidé d’arrêter l’édition, après une vingtaine d’années intenses, où il a mené de front son œuvre personnelle, sa vie professionnelle, et l’édition. Il va se consacrer totalement à son écriture.

Publication de livres, dès 1995 (suivant la bibliographie).
Je vais directement plus loin…
 
hervé bougel,cafés noirs,petites fadaises à la fenêtre,les pommarins,osram osram,travails,tombeau pour luis ocaña,poésieCafés noirs, Les Carnets du Dessert de Lune, 2002. Avec des illustrations de Sophie Jolivet.
Au début un poème-préface de Jean-Pierre Chambon, qui présente l’auteur, en familier complice. 
Une vingtaine de textes, proses. Rencontres au hasard des cafés, ou d’un buffet de gare. Portraits de personnages rocambolesques et cinglantes dénonciations de comportements racistes. Des récits de faits divers, presque des scènes de théâtre. Et des souvenirs, comme la grenadine d’enfance.
 
hervé bougel,cafés noirs,petites fadaises à la fenêtre,les pommarins,osram osram,travails,tombeau pour luis ocaña,poésiePetites fadaises à la fenêtre, La Chambre d’échos, 2004.
Un livre qui se relit de bout en bout, ou au hasard des pages. Comme on le fait pour un recueil de poèmes. 
En exergue, Georges Perros (« Prendre l’air / était son métier »). Et tout le long du livre des citations, en italique (références à la fin), une vingtaine.
C’est un journal de regard. Notations brèves, jour après jour, et livre structuré en suivant les quatre saisons, 365 jours… L’auteur, à sa fenêtre (comme le dit le titre) observe, contemple, et note. Parfois avec tendresse, parfois avec une distance ironique. Scènes de tous les jours, une vie de quartier, une rue qui ressemble à d’autres. Scènes universelles du quotidien, des passants, n’importe où. Notations en prose qui sont des fragments poétiques ou souvent une ligne se détache, comme un vers unique, poème minimal lui-même dans un poème-fragment. Mais aussi notes qui sont des poèmes de deux ou trois vers libres. Des pensées qui viennent du regard et s’en échappent. Il rêve aussi, et laisse l’imagination transformer des klaxons en cris d’oiseaux. Mais toujours, exercice de lucidité. Acuité d’esprit, et humour qui trouve les flèches, même en citant Prévert (« Ceux qui sont chauves à l’intérieur de la tête »). Parfois il dialogue avec l’auteur cité. Ainsi, le 16 décembre, sa phrase, une ligne, est entre deux citations de Jacques Bertin
 
hervé bougel,cafés noirs,petites fadaises à la fenêtre,les pommarins,osram osram,travails,tombeau pour luis ocaña,poésieLes Pommarins, Les Carnets du Dessert de Lune, 2008. Préface de Roland Tixier, illustrations d’Hubert Daronnat
La réalité de l’entreprise, brute, brutale, cruelle. L’usine du travail qui écrase, mais lieu, aussi, d’humanité : des visages, la société, telle quelle. Lui écrit, se souvenant de tout, sans illusions, sans acceptation, sans complaisance. Il dit la fatigue du corps et de l’esprit, les destins qui se perdent là. Et comme le dit Roland Tixier : «  Il nous prend à témoin avec des mots dont la force fait dire : c’est ainsi, c’est vrai. » 
 
Osram, Osram. Atelier du Hanneton, 2009.
Seize poèmes denses, qui privilégient le quatrain. Variations sur la lumière, le regard, le corps, sous l'univers des ampoules et des néons. La réalité peinte, et une métaphore du réel. Ce qui est montré, ce qui est ressenti, sans masques.
 
Travails, Les Carnets du dessert de Lune, 2013.
Quatrième de couverture de Christian Degoutte
Longs poèmes verticaux de trois ou quatre pages. Vers courts. Une autobiographie qui mêle des souvenirs divers, le travail justement. Des lieux, des gens, des faits. Fragments de vie, détails, charge de mémoire. 
 
hervé bougel,cafés noirs,petites fadaises à la fenêtre,les pommarins,osram osram,travails,tombeau pour luis ocaña,poésieTombeau pour Luis Ocaña, La Table ronde, 2014. 
Dans cet ouvrage 71 textes, proses, où le Je désigne Luis Ocaña. L’auteur entre dans la mémoire et les jours du coureur cycliste espagnol qui immigra en France. Il parle à sa place, comme pénétré par sa rage, ses douleurs, l’injustice d’un  destin brisé, et la conscience de ce qui menait peut-être à cela. Le premier texte est celui du suicide, mai 1994. Et comme une litanie cela revient, parce que c’est le moment d’un aboutissement triste, et c’est, dans le livre, le point de départ de l’entreprise de dévoilement du mystère Ocaña. Le dernier, le 71, est celui de la chute sur le Tour de France  en juillet 1971, qui le fit perdre. Les chiffres sont une clé, car on comprend ainsi que 1971 est une sorte de naissance du drame, et la sienne dans le drame. Et même si en 1973 il fut vainqueur, le point de vue qui est pris ici met l’accent sur cette tragédie. De cette chute à la mort, comme une boucle de destin. Une tragédie qui se poursuit avec des accidents, la catastrophe qui anéantit sa plantation, son refuge après la fin de sa carrière, et la maladie. On découvre comment la passion du vélo lui est venue, tôt. On pénètre dans le secret de ses doutes, regrets, et rêves. On vit ses douleurs physiques. Et on va de page en page d’un poème (en prose) à un autre. 
 Comme si on avait sous les yeux une tragédie en 71 stances. Et l’archéologie d’une passion dévorante, l’histoire d’un « forcené ». Des mots, les siens, en espagnol, inscrivent cette histoire particulière dans l’univers « del sentimiento trágico de la vida » d’Unamuno. Et interrogent. Quelle est la source de telles passons ? Lui répondit à un journaliste que rien n’avait été plus fort que sa vie de coureur. Le sens d’une vie. Malgré les ratages la force d’une puissance incarnée, pour être. En face de la mort. 
 
MC San Juan
Ce parcours sera complété... 
Hervé BOUGEL. Bio-Biblio, M-E-L (qui devra être actualisée)... http://www.m-e-l.fr/,ec,1156

18/07/2019

"Énigmes du seuil". Ou "prendre place dans une part d'infini"...

      rio di maria,l’arbre à paroles,poésie,citations,infini,métaphysique,le capital des mots,patrick lowie,portrait onirique,énigmes du seuilje dessine mon ombre 
     à l’encre de mon corps
chargé de pages d’incertitudes
     à incendier le futur
                    Rio Di Maria
         Énigmes du seuil, L’Arbre à paroles, 2018
(Dans ses dessins, nombreux, un théâtre magique, quelque chose qui fait penser au métissage culturel du continent sud-américain, une hispanité indienne. Mais il vit depuis presque toujours en Belgique, et ses origines sont italiennes, de Sicile. J’ai trouvé, pourtant, une parenté, dans ces dessins, avec la psychomagie d’Alejandro Jodorowsky, éblouissant artiste franco-chilien).  
 
L’épitaphe est une dédicace offerte à ses proches, en forme de message sur la conscience d’être. « Nous ne serons jamais que poèmes inachevés ». C’est très beau. Poèmes inachevés, au pluriel, mais aussi au singulier, donc lui. Éthique de vie. Se construire comme une œuvre d’art en inachèvement perpétuel, comme un corps-conscience imprégné de mots en gestation. « Que » poèmes… Mais écrire cela n’est pas réducteur, c’est mettre l’accent sur la nécessité de savoir ce qui en nous doit se vivre comme présence en devenir. Mise en garde. Ne pas se laisser perdre au mirage, social ou autre, d’une réalisation dont il faudrait se contenter. Et plus loin dans le recueil il écrit que « La vie s’accomplit en multiples métamorphoses. » 
 
Le poème qui donne son titre au recueil de Rio Di Maria, Énigmes du seuil, superbe, est très mystérieux. De quoi proposer de nombreuses interprétations possibles. J’y lis une interrogation métaphysique. Qu’y a-t-il à la source originelle de tout, dans « l’antarctique du premier langage » ? N’est-ce que « grand sommeil », « néant » ? Et la « maison vide » invoquée, est-ce l’univers sans l’évidence d’un Dieu qui réponde ? Le seuil est-il passage vers l’absence de tout sens ? Ou porte à ouvrir en nous pour accéder à ce premier langage et le déchiffrer ? « Énigmes ». Donc possibles sens offerts. Savoir qu’on ne sait pas et chercher. Savoir qu’on peut saisir des parts de signification. Il semble que tout le livre soit une tentative de déchiffrement de l’énigme plurielle d’un seuil métaphysique, porte ouvrant autant en soi qu’au-dehors. De ce monde intérieur et extérieur (et de la connexion entre les deux) les oiseaux seraient les alchimistes. « Comment dire l’explosion de prévisions des oiseaux ? » 
 
La clé serait la capacité « d’être ailleurs ». Mais quel est cet ailleurs ? Cela veut-il signifier la difficulté de se libérer de soi-même, du moi apparent qui n’est pas l’âme haute, du corps prisonnier de la matière ? Ou est-ce dire la nécessité de savoir être les autres, en empathie avec l’étranger pareil à soi, mais qui se situe dans un « ailleurs » à traduire ? L’autre espace est-il « un pays d’oracles fantômes », un « pays déchiré ». Ou au contraire un lointain qui s’en échappe ? Car il évoque de texte en texte un monde de « hurlements », dans des « orages de neige », un monde entre violence et beauté, le réel mêlé à un univers de « songes ». Comme si affronter la cassure entre le réel et ses ombres, d’un côté, et un rêve de lumière, de l’autre, était l’enjeu de l’écriture.  
 
Alors, pour le réussir, vivre d’abord en soi la genèse du processus en œuvre. « Chaque jour / faire table rase de tout et renaître autre ». Il faut se délivrer des mémoires qui encombrent, pour arriver neuf à la page. Et se délivrer aussi des silences qui ne sont pas encore l’accès au silence fondateur d’écriture. « Oublier le passé / et ses rubis de silence ». Le poète, homme, cherche en lui, par l’oubli, l’éclosion de la part féminine qui se posera dans le « Contre à la mort ». Présence du réel du monde autant que des paraboles de l’imaginaire. Il parle de « Devenir / celui qui oscille dans l’urgente image / floue et inguérissable ». Osciller. Assumer l’aller-retour entre des réels qui s’opposent, et les dire. Car « il fait noir », dans ce réel, par « l’ombre guerrière ». Parce que dans vivre et écrire, d’un côté il y a le mot « guerre », synthèse de tout, et de l’autre le mot « infini ». Car le « Je » du poète, qui se parle à lui-même, est « À l’écoute / derrière la porte des doutes », s’imprégnant des « sanglots des comètes ». Comme si l'univers se pensait à travers lui, souffrant de l’état du monde. Dimension cosmique de l’humain, présente dans tout le livre. Les messagers en sont le soleil, les oiseaux, les galaxies. Pour un dialogue avec le « silence de l’immensité ». Énigmes, mais présence. Malgré l’incertitude.
 
Et « Basta ! ». Le cri est assumé, contre ce qui anéantit, met l’humain sous tutelle. Mais il envoie sa « lettre-bouteille à la mer-éternité ». Et... « l’accident c’est survivre », dit un poème dédié à Bernard Noël. Paradoxe. On écrit face à la mort, de soi, des autres. Et face à un « labyrinthe intérieur ». Celui de soi, de l’autre, cet « apatride » intime autant qu’errant étranger. Métaphore des exils terrestres et des exils de l'être, « la mer émigre en sa préface »… Il mentionne au moins deux fois la « terreur » de notre nature éphémère. Et pourtant, derniers vers du dernier poème, magnifique fin ouverte à l’espoir… On a la réponse métaphysique…
«  … l’impalpable cosmos
 Dans une goutte d’eau intemporelle
toutes ses créations finissent par devenir UN ». 
Rio Di Maria, Énigmes du seuil, page 148
 
MC San Juan
 
PAGE de la Maison de la Poésie d’Amay, Belgique. Énigmes du seuil…  
 
CARTE D'IDENTITÉ LITTÉRAIRE. Sa page sur Le Capital des mots, revue de poésie...
 
Portrait onirique, par Patrick Lowie (plus un lien)... 

17/07/2019

"L'homme qui entendait des voix", et qui est, lui, une voix qui compte...

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aux yeux gantés de soleil
comme des pierres
rêvant d’absolu
                      Éric Dubois  
Blocs, poème / L’homme qui entendait des voix, éds. Unicité, 2019 (Récit autobiographique, finement préfacé par Laurence Bouvet - poète et psychologue. Portrait de couverture par Jacques Cauda)
 
C’est avec l’oeil du dedans que je te regarde, ô Pape au sommet du dedans. C’est du dedans que je te ressemble, moi, poussée, idée, lèvre, lévitation, rêve, cri, renonciation à l’idée, suspendu entre toutes les formes, et n’espérant plus que le vent.
                            Antonin Artaud
Adresse au Dalaï-Lama (Textes de la période surréaliste)
 L’Ombilic des Limbes et autres textes, Poésie/Gallimard
 
Des voix disaient : «  Univers est dans la nuit ! » 
                     Gérard de Nerval     
            Aurélia, Mille-Et-Une-Nuits (p.34)
Pourquoi, me dis-je, ne point enfin forcer ces portes mystiques, armé de toute ma volonté, et dominer mes sensations au lieu de les subir ?
                                      Aurélia (p. 97)
 
Il faut se battre contre le mur du silence.
                    Yannick Noah
'Yannick Noah veut briser le tabou des maladies mentales’ (Entretien exclusif, Le Parisien, 9 juin 2019)
 
En  France, 12 millions de personnes souffrent d’une maladie mentale, soit une sur cinq.
Marion Leboyer, psychiatre, Le Parisien, même page
 
Il faut du courage pour chacun de nous, pour mettre hors de l’intime les vécus de l’intime, quand il semble que cela soit nécessaire. Il faut un courage plus grand encore quand ces vécus sont, dans le contexte de notre vie sociale, culturelle, des réalités qu’on occulte pour ne pas affronter les peurs qu’elles provoquent. On se protège contre le risque de voir affleurer à la conscience éveillée les gouffres de l’inconscient, et, les rencontrant dans des récits, en général on hésite entre fascination et terreur.
 
Ce courage, un poète l’a eu. Éric Dubois. Il n’est pas le premier auteur à mettre des mots sur ce qu’on appelle folie. On a lu Nerval, Artaud, et d’autres, et leur grandeur est inséparable de la part délirante et nocturne. Peut-être même, paradoxalement, en émane-t-elle aussi. 
 
Plus rare est ce qu’on trouve dans ce livre. Une analyse du processus qui mena l’auteur à des périodes de démence, avec délires, angoisses, et actes manqués. Il tente, et réussit, une chirurgie mentale, psychologique, psychanalytique. Et c’est cohérent avec son choix de vie. Il a affronté les crises, accepté les diagnostics et les soins, suivi une thérapie, pour mettre des mots dans un dialogue qui continue à sauver. 
 
Quelle cause, ou causes, dans ce qui a déterminé la bascule irrationnelle dans une sorte de délire mystique ? On ne saura pas vraiment (pas plus que lui ne le sait) s’il y avait vraiment, peut-être, une fragilité originelle. (Toutes les fragilités ne font pas basculer).
Au départ, un enfant choyé, puis un adolescent qui ressemble à beaucoup d’autres (timide, mal dans sa peau, attiré par les filles et s’y prenant mal). Mais cette timidité, ce malaise, cela va devenir, dans le contexte du travail salarié, pour le jeune adulte, prétexte à être victime de ce qu’on sait maintenant nommer : harcèlement. Il rencontre, dans l’entreprise, de faux amis et de vrais bourreaux. Injonctions contradictoires, pressions, moqueries. Il faut s’amuser entre amis et accepter d’être la proie de la bêtise cruelle. Pour un timide qui ne s’est pas encore trouvé réagir est difficile. En parler, impossible. 
Aurait-il basculé sans la cruauté de ces criminels psychiques, cruauté qui participe aux atteintes qui rendent fou ? Pas sûr. Mais laissons, car il n’est plus temps, pour lui, d’avoir à régler d’autres comptes avec eux, ce serait stérile retour en arrière. Son livre dénonce, dit les faits, et c’est déjà très important.
 
Mais il y a l’aspect mystique. Bien sûr on peut n’y voir que du délire. Cependant je ne peux m’empêcher de penser à des lectures d’autres témoignages qui n’ont rien de psychiatrique. Des autobiographies de mystiques, justement, parlant du processus d’éveil qu’ils ont vécu, et comment ils ont frôlé parfois la folie. La rencontre entre la conscience ordinaire et l’approche d’une perception autre, d’un autre savoir, celui du « Soi » qui n’est pas ce « moi » de tous les jours, pas ce mental de la rationalité ordinaire. Peut-être a-t-il été confronté à cela aussi, par moments, sans avoir les outils, alors, pour le mesurer et prendre distance. Pris dans le déchirement entre la conscience de celui qui vit des épreuves sociales et de celui qui aspire à retrouver en lui une mémoire d’âme et la confond avec des mirages, où voix et voix se mêlent. Depuis il s’est débarrassé de l’attrait pour des dogmes, et a une conception spirituelle qui permet la liberté, en raison : « J’ai l’idée non pas d’un Dieu humain, anthropomorphe, mais d’une force cosmique, d’un principe universel au-delà de l’entendement. » 
 
Au bout du compte, s’il pense que l’écriture l’a sauvé, il sait entendre que ce ne fut pas qu’elle, mais la médecine, la thérapie et des proches aimants. Et finalement il a réussi à retrouver les rails d’une rationalité qui permet de s’inscrire dans le temps de tous. Il a su puiser en lui de quoi faire œuvre, ce qui suffit à donner le sens d’une vie. Faire œuvre, et aider les autres à exister avec leurs écrits. Double défi. Réussi. Et continuer l’écriture qui « prouve », témoignant pour lui et pour les autres, avec sa poésie : « Je suis un écrivain parce que maintenant j’ai tant à démontrer, à dire que je ne suis plus cette ombre du passé, ce fantôme de jeune homme tantôt discret et introverti, tantôt agaçant, volubile et extraverti. »  
 
Cet ouvrage, très en marge de sa poésie, est un cadeau qu’il fait à tous ceux qui vivent une détresse psychiatrique, sont marqués du sceau d’un diagnostic, qu’ils peuvent vivre comme infamant, ou qui peut conduire leur famille à les rejeter. Vies entre hôpital et errance, vies solitaires. Ce cadeau il le fait à tous, car les proches de ces errants de la raison sont concernés. Au-delà c’est un message essentiel lancé comme une bouteille à la mer, à la société. Attention aux comportements qui tuent psychiquement. Attention au silence indifférent. Et aux questions existentielles. Que faisons-nous de la folie des autres ? Comment répondons-nous au défi d’être (corps ET âme) pour donner sens et témoigner du sens ? 
 
Il raconte avoir brûlé une copie, un jour d’examen, dans un amphithéâtre. Acte manqué, moment fou. Mais j’y vois un symbole intéressant, assez beau. Presque l’acte constitutif de sa naissance à l’écriture. Brûler l’inessentiel, et ne plus vouloir pour soi que l’écriture authentique. Devenir poète en inscrivant un refus radical : brûler ce qu’on refuse. Preuve que même hors raison il peut y avoir en soi un savoir qui traverse les frontières entre folie et sagesse. Au-delà de la conscience ordinaire. Serait-ce celle de l’âme qui sait ?  Peut-être bien. 
 
MC San Juan
 
PAGE éditeur, éds Unicité. Présentation de l’auteur...
 
Autre recension, ici. Celle de son recueil Chaque pas est une séquence... http://tramesnomades.hautetfort.com/archive/2019/05/28/ch...

06/07/2019

"Spiritualité sauvage". Et le livre d'Aédàn... Célébrations & Crépuscules.

 
Aédàn.jpgC’est une parole qui vient de loin. Celle d'Aédàn. De l'autre côté d'un océan, de l'autre côté de certaines frontières en nous. Mais parole qui vient de près, et parle au plus près. On a pu la lire sur sa page Facebook, régulièrement. On la retrouve dans un livre qui reprend certaines notes posées de jour(s) en jour(s). 
Livre publié (début juillet 2019) aux éditions Aluna, dont le nom vient des Kogis, peuple premier qui désigne ainsi le monde de l’esprit. Une édition dédiée à la spiritualité, à des témoignages sur des expériences spirituelles qui modifient la conscience de soi et le regard sur le monde. En relation avec la philosophie dite non-duelle.
 
Ceci n’est pas une recension (je viens de commander le livre sur le site de l'édition…!).
Ce n'est pas une recension, mais quand même un peu... (Je classe la note dans cette catégorie).
Car ce que je vais y trouver je le pressens déjà en grande partie, lisant ses notes régulièrement (des posts Facebook sont repris pour cette publication). Et je sais comment il se distingue, dans cet univers de transmission où on peut voir des témoins d’un vécu humainement paradoxal (au sens des codes sociaux, intellectuels, spirituels) parler un langage contraire. Certains considérant qu’il n’y a rien à dire (mais ils disent), d’autres qu’il y a tout à dire et codifier, pour baliser les règles sur un chemin de devenir. Certains parlant d’un vécu qui semble être une joie permanente, celle du sage que rien n’atteint (et nous, alors, pauvres humains…). D’autres exposant les dures étapes qu’il faut absolument traverser pour se transformer. Les uns ont suivi des maîtres indiens (par exemple), d’autres des mystiques chrétiens (ou d’autres religions). Mais la spiritualité la plus authentique, quel que soit le chemin et le langage, est a-religieuse. Cependant ce qui distingue Aédàn de bien des êtres de cet univers (même s’il n’est pas le seul, heureusement, à être dans cette vérité de son parcours et de son présent), ce n’est pas le fait de ne pas parler de religion ou de voie tracée par des certitudes ou des évidences dont il ferait le récit. Non, ce qui le distingue est dans sa manière de se situer dans une vie « habitée » totalement, avec des forces et des faiblesses, malgré ce jaillissement d'autre chose qui échappe au sens commun. Et finalement sa méthode, si méthode il y a, serait une sorte de contagion de l’écoute en soi de cette part de mystère que la rationalité ordinaire dénie à l’humain, quand il sait y voir un centre lumineux qui défie les limites de l’intelligible.
 
Célébrations & Crépuscules
Ce qui est important, donc, dans ce titre c’est le « & ». ET. Car le vécu c’est tout cela à la fois, même quand on  a traversé le miroir… 

CITATION, passage du livre (via sa page Facebook, Spiritualité sauvage) :      « La spiritualité, ça n’est pas obtenir de haute lutte le prix de la victoire spirituelle : c’est s’asseoir et se faire mendiant de l’être que je suis. C’est ne plus rien mériter, ne plus rien exiger, attendre silencieusement sur le bas-côté de la rue spirituelle, en faisant passer tous les rois et les reines, les gens brillants et les grands méditants, et, dans la poussière de leur pas qui nous empêche de respirer, découvrir…( …) ».

Autres CITATIONS, deux fragments d’un post récent, sur sa page Facebook : « J’ai souvent observé que les enseignements spirituels sont autant des ressources que des pièges. » et « Se dénuder des certitudes. Se laver des enseignements. ». 

Et, d’un ENTRETIEN (partagé - en trois parties - sur sa page) je retiens trois passages particulièrement éclairants...

... Il répond d’abord à une question sur le titre. Pourquoi ce titre qui associe deux réalités opposées, Célébrations & Crépuscules ? Sa réponse est que ce qui doit advenir spirituellement c’est « dans nos vies telles qu’elles sont, dans leur lumière, dans leur obscurité. » (… «  Si tout est Un » ).

... Ensuite il explique son expression, au sujet des enseignements dits de l’éveil spirituel, quand il parle de « publicitaires du manque ». Ce qu’il désigne ainsi c’est une pratique (ancienne et qui continue) : « En spiritualité on vend des livres, des ateliers et des retraites, en créant du manque à l’éveil, du manque à la paix, du manque à… (…) ». Et justement son intention, dans ce livre est « de faire parole spirituelle qui ne participe pas de cela. »  

... Et enfin c’est le thème de l’errance qui est abordé. Accepter de se perdre, «  aller où on ne sait pas », apprendre « à habiter ce déploiement mystérieux du mystère. » 

Présentation du contenu du livre (éditeur) : «  Chez cet auteur, l’éternité ne se manifeste pas en images surannées, mais en éruptions de vivacité. Le spirituel n’est pas associé à la sainteté pure et diaphane mais, au contraire, au fait d’avoir les mains pleines de terre, au fait d’être maculé de sang et de vie. // Expérience mystique, métaphysique et passion poétique… (…) »  

MC San Juan (qui reviendra sur ce livre plus tard, automne...)

LIENS...

Sur l’auteur (éditeur): « Poète, mystique et thérapeute (…) ». Suite sur la page de l’édition… ALUNA... http://www.alunaeditions.fr/celebrations-crepuscules/

Sa PAGE FacebookSpiritualité sauvage... https://www.facebook.com/SpiritualiteSauvage

............. NOTE d'avril 2017, « La poésie comme vivre » (sur la poésie d'Aédàn, Aédàn et la poésie)... http://tramesnomades.hautetfort.com/archive/2017/04/04/la...

02/07/2019

"Comme des marbres issus d'une carrière"... "La Porte", recueil de Pierre Perrin-Chassagne

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    Pierre Perrin-Chassagne, La Porte
(Recueil, avec deux photographies de Christine Perrin)
 
tout le trajet à refaire depuis le premier je
comme si l’on devait contempler cette porte à jamais
comme s’il n’y avait pas de porte
(jamais n’atteindre la mère…)
Roger Giroux, Je / pas encore 
Orange Export Ltd (anthologie), Flammarion, 1986 (Relisant les pages de Roger Giroux dans cette anthologie, alors que ma recension était achevée, j'ai été frappée par les éléments qui rejoignaient la thématique de ce recueil). 
 
Poèmes en prose, inscrits dans la lignée des poètes prosateurs. Avec des fulgurances intérieures qui auraient pu offrir des vers pour l’Anthologie du vers unique de Georges Schehadé
Dans ce recueil de Pierre Perrin, La Porte, deux parties. D’abord douze poèmes d’un recueil épuisé depuis longtemps, La Vie crépusculaire (Cheyne éditeur, 1996). Puis choix de textes d’un recueil en chantier, Des jours de pleine terre. Alternance de fragments narratifs et de « morceaux » méditatifs. 
 
L’épigraphe évoque le silence, qui est et qu’on brise. Manière de dire que publier des poèmes c’est lancer une bouteille à la mer que peu ouvriront pour lire le message, la poésie étant souvent celle que « nul ne lit ». D’autant plus si les livres sont épuisés. Or, quand on regarde la bibliographie de l’auteur (elle emplit deux pages) on voit qu’il y a environ cinquante ans de publications chez divers éditeurs. Ses recueils, mais pas seulement. Des études, dont une au très beau titre (« Les caresses de l’absence chez Françoise Lefèvre »). Des anthologies. J’apprécie cela. Écrire c’est bien, mais inscrire ses lectures et en laisser des traces, c’est essentiel. Je le fais avec mes recensions et j’aime quand ceux qui écrivent savent dire qu’ils lisent et comment ils lisent. D’autant plus que, quoi qu’on puisse en penser, la poésie a besoin de traducteurs. J’écris « traducteurs », car c’est effectivement un travail de décryptage d’une langue à une autre, qui se fait dans la même langue pourtant.Un enseignement nécessaire qui se prolonge au-delà des études (courtes ou longues) des lecteurs potentiels. Lui l’a fait aussi comme chroniqueur critique (NRF), l’a fait et le fait comme revuiste (papier puis web).
 
Les titres (bibliographie et ce recueil), il en a le sens. Ils ouvrent un seuil, on devine l’axe possible, les thématiques qui pourraient être traitées dans ce qui suit. Je suis très attentive aux titres (poèmes, livres) : je peux lire un livre pour le titre, ou au contraire ne pas en avoir envie, à cause du titre. Un titre doit éveiller la curiosité. (Mais j’aurais peut-être préféré que la liste des livres sépare les catégories différentes, en maintenant l’indication chronologique, qui est le choix, là, pour l’ensemble : poésie, récits, notes et carnets,essais. ) 
 
J’ai remarqué quelque chose d’important, la présence de plusieurs recueils co-créés avec des peintres, dessinateurs, photographes. Signe que le visuel est une dimension qui compte pour lui. 
 
D’ailleurs la couverture est une photographie. La mer, la côte, les nuages et le ciel. Du bleu. Le titre, La Porte, sur ce bleu, prend le sens de l’ouvert, pas de la clôture. Symboliquement, le bleu serait une couleur iiée au spirituel, au détachement qui élève, à une vacuité atteinte -- pas le vide-néant, mais le vide qui remplace les noeuds dont on s’est libéré - par la psychanalyse, ou par un processus de méditant, ou, aussi, par la poésie qui est, quand elle est authentique rapport au langage et travail sur les mots, un scalpel efficace. Le terme « scalpel », pour cette écriture, est tout à fait adéquat. Il fouille, triture, brise et coupe. Cruel avec lui-même. L’objectif est la plénitude (chemin de soi et pour soi, mais chemin partagé avec une jumelle d’âme : c’est ce qui apparaît).  
L’autre photographie de Christine Perrin est en noir et blanc. Elle sépare les deux parties du livre et représente une porte, écho du titre et du premier poème, métaphore des questions posées par les textes. Pierres, ruines, verticalité. Et mise en abyme. Une porte suit une porte, et notre imagination complète la profondeur de l’espace, au-delà d’une voûte sombre. Vers où fouiller ses ombres et celles de tous, humains capables d'indifférence ou de haine, de violence fanatique ou gratuite. Tout cela est évoqué dans les textes.
 
Puisque j’ai parlé de la bibliographie je dois ajouter que le titre du récit qui est mentionné dans la quatrième de couverture est « Le Cri retenu ». Dialogue avec une mère morte, « la » mère. À lire pour éclairer autrement la « matière » poétique. Ce sont les premiers textes que j’ai découvert de lui. Scalpel, encore.
 
Ce que je regarde souvent, dans un livre, ce sont les exergues, les citations, évocations… Car cela donne des clés. Comme un commentaire indirect de ce qui est écrit, une mise en profondeur. Et connaître les références invoquées révèle des proximités, une lignée. Donc quels sont les écrivains qu’on retrouve ici
René Char, d’abord, auquel il consacre un poème (p. 25), « Gisant debout ». Le titre est déjà l’hommage. Et je relève : 
« Il est plus grand que son corps d’homme sous la terre. », «  un paysan du cosmos », «  Le lire c’est l’aimer ; l’aimer c’est le relire non plus en aveugle ni à genoux, mais pour le grain de son poème. »  
Puis, p. 31, en exergue à un texte sur la poésie, Ramuz : « Le poète immobilise l’espace ; il tâche de le guérir de sa maladie qui est le temps ». Espace et temps, maya, illusion, pour les sages… La poésie serait-elle un outil pour l’éveil, elle qui « précède la pensée » ? Éveil au sens jungien de l’individuation réalisée, ou au sens mystique des bouddhistes ? Ou les deux, successivement ? Car la poésie «  ébranle », «  témoigne... d’une faille intérieure, d’une tectonique de l’impossible. » Poésie qui « propose… des éclairs froids et des cendres. » (J’aime moins cette dernière notation, qui s’associe à la perception du poète comme celui qui est «  l’instrument » dont joue un archet. Vision sombre, là.) Contredite par le poème sur René Char. (Char, solaire, même .) Donc les deux faces de sa pensée sur la poésie. 
Enfin, je retiens la citation de Jean-Paul de Dadelsen : « La terre apprise avec effort est nécessaire ». Car je suis ravie de le trouver là, ayant une passion pour cet auteur d’un seul livre, et livre posthume, « Jonas », établi grâce à sa femme. Pierre Perrin a choisi un vers du poème que Camus fit publier dans la NRF, Bach en automne. Camus, qui était son ami, devait publier le livre de Dadelsein (dont seuls quelques poèmes étaient connus), mais à sa mort la préparation n’était pas achevée… Je ne suis pas étonnée par cette concordance. Les presciences de Jean-Paul de Dadelsen font écho chez Pierre Perrin. Et ce mot, « effort ». Cela en exergue d’un texte, « Partir », qui commence par poser la question de « l’espérance en désordre » qu’il faudrait savoir « entrer de force dans notre vie ». Car ce n’est pas naturel et facile, pas évident. Quand il y a les douleurs, les ruptures, la mémoire, les deuils. Quand « chaotique est notre ascension ». Et qu’il y a l’amertume qu’on « renifle, crache », la mort, qui est « un compost », la peur qui « ne résiste pas au monde ». Comment interpréter cette phrase ? Est-ce le monde qui impose la vie contre la peur mortifère ? Ou la peur qui ne sait pas résister au réel, ne sait pas nous protéger des dangers du réel ? J’ai l’impression que c’est tout cela à la fois, paradoxe intérieur. Le mot « résiste » ferait presque oxymore, associé à la peur. La terre, comment ne serait-elle pas rappelée, puisque le poète parcourt un univers très terrien. Et d’ailleurs un texte  porte ce titre, « La terre » (celle qu’on travaille avec les mains, celle qui épuise les corps), texte qui précède «  Partir » et qui pourrait avoir le vers de Dadelsen en exergue pareillement.
Autres auteurs mentionnés, cités : Ronsard, Claude Michel Cluny, La Bruyère (pas étonnant, le livre comporte des portraits, avec cette exigence de vérité dure), Jean-François Mathé (à qui un poème de la deuxième partie est aussi dédié, donc une écriture et une conception de la poésie qui compte : conscience de soi, et conscience du monde, dire et déchiffrer l’énigme du processus poétique que l’écriture permet de penser), Annie Salager, Jacques Réda, George Steiner… 
 
Mémoires d’enfance où se confondent douleur et douceur, ce qui se dit et ce qui se tait. Paradoxes d’une lucidité qui « percute ». Mais l’horizon du rêve, de l’écriture, qui saisit et trace les « fils de lumière ». Avec le risque, mesuré, de ne pas garder en soi le lieu de « l’impossible », « habitat toujours précaire ». Et l’exigence d’une radiographie de lui écrivant.  Retour à la présence de l’autre : une femme aimée, associée à la plénitude, comme dans le message en épigraphe interne.
 
Ce ne sont pas des pages enroulées sur un univers clos. Le bruit des drames du monde est présent. Ainsi, les réfugiés, par le texte sur l’enfant noyé, celui d’une photographie qui a bouleversé le monde entier, symbole d’une réalité terrible, et plusieurs autres notations, dispersées. Ainsi la dénonciation rageuse de la cruauté gratuite envers les animaux. Indifférence aux êtres humains, aux détresses, et froideur émotionnelle devant la souffrance animale. Même cuirasse qui coupe du coeur.
 
Pour conclure, ceci :
« Qu’est-ce que vivre, sinon s’approprier l’infini particulier d’une éclipse de la mort ? »
(Tombeau de papier, p. 87).
 
MC San Juan
 
LIEN vers le site de Pierre Perrin...
Livres, poèmes, études critiques (nombreuses), revue...
 

26/06/2019

"Égarer la lenteur".. Incipit, excipit, titres... Parcours de livres.

Voilà une autre manière de donner à lire… 
Beaucoup de livres en lecture programmée (Marché de la Poésie…), ou lus plus ou moins récemment. Envie de noter un parcours rapide. Cette fois, je fais un tour dans un catalogue (éds. Unicité)...
INCIPIT. Premières phrases, premiers vers… Les incipit (mot invariable, mais l’usage joue avec cela…) peuvent suffire à révéler un univers, donner envie de lire plus, ou pas. 
EXCIPIT, Les excipit disent comment l’auteur a voulu la fermeture de sa parole, et cela fait sens.
Pour chaque livre… deux citations. Incipit, d’abord, excipit ensuite, puis le titre, l’auteur. S’il y a une épigraphe, je passe (cette fois…). Et pour certains livres, je reviendrai citer les exergues… Entre parenthèses je note un commentaire...
 
AIR 5 DUC.jpg    veille du solstice
dans l’ajout du brouillard
     la clarté du seigle        
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     désordre du monde
 dans la boue une limace
     esquisse son épure    
Hélène Duc, « Égarer la lenteur », 2015
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Arpenteur du silence
dire est l’écho oublié
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Il y a toujours un regard attaché à un autre regard
s’il n’est pas brisé
Éric Dubois, « Chaque pas est une séquence », 2016
AIR 9 DUBOIS .jpg(Recension faite, ici, récente. Un recueil que j’ai beaucoup aimé, pour la profondeur méditative qui rejoint un parcours d’ordre philosophique, je trouve, avec une conscience aiguë de soi, nous, dans nos fragilités conscientes et inconscientes et nos parts de lumière… Ici, trois livres mentionnés. Car je le lis depuis longtemps, de recueil en recueil, d’édition en édition. Là, mention des trois livres publiés par Unicité.)
Ma note du 28 mai 19 sur ce livre… 
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Il faudrait pouvoir dire le vent
aussi bien que l’écorce de l’arbre
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Il arrive parfois / qu’un éclair dans la nuit
soudain / s’immobilise 
tel un désir inassouvi / d’éternité
Gérard Mottet, «  Dans les plis du silence », 2019 
AIR 1.jpg(Une oeuvre où le silence est un thème de méditation dans plusieurs livres. Un ensemble de huit recueils de poésie,de 2016 à 2018 - où l’on sent que les textes sont issus d’un long parcours de conscience poétique avant la décision de les mettre « dehors », les publier, et la volonté de ne pas superposer poèmes sur poèmes. Dans une lecture récente - et passionnante il parlait de son désir de poursuivre l’écriture « sur »  la poésie, commencée par des publications de textes plus théoriques dans des revues, comme Poésie / première, notamment. Entreprise de méta-poésie nécessaire pour un auteur qui a une exigence de transmission, pas seulement de création. Et une exigence théorique. Je l’avais découvert pour avoir partagé l’espace des pages d’une revue commune, Les Cahiers du Sens. Réseaux de proximité d’axes de recherches, d’intentions éthiques et esthétiques...). 
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Les bruits du monde sont le paravent des habitudes
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Situer le monde / dans son rétrécissement 
AIR 10 DUBOIS.jpgÉric Dubois, « Langage(s) », 2017 (évoqué aussi dans la recension)
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Depuis quelque temps la vallée /des toits gris souci se refermait 
et les hiéroglyphes de pouvoir / proliféraient sans gouverneur 
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la porte de l’ouest s’ouvre au nomade / ancrage moiré point cardinal 
tempo primo
Pascal Hermouet, « Sillage », 2019 

AIR 1.jpg(En exergue, Claude Esteban, citation du livre « Le nom et la demeure ». Et cela est important. Auteur phare, je crois, pour Pascal Hermouet, et peut-être notamment celui du Partage des mots, de la réflexion sur le rapport au langage. Claude Esteban entre français et espagnol, et déchiré par ce partage comme construit par lui tout autant. Pascal Hermouet, lui, traducteur de textes de l’espagnol au français, trait qui m’intéresse, évidemment. Le recueil n’est pas un essai sur le langage, non. Poésie terrienne (entre terre et mer), voyageuse. Mais chantant les « vertus de l’errance ». Une âme nomade passe là. Et s’il ne parle pas du langage, d’autre langue, il glisse des mots d’espagnol, « sol y sombra »… Comme je le fais moi-même dans des poèmes, et, comme moi, sans les traduire - avec raison. Mais s’il ne théorise pas dans un recueil de « Partance, Traversée, Ancrage », les trois parties, il  dit quand même ceci : «  reprendre langue / c’est refaire surface ».)
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AIR 2 ERIC.jpgLa vie n’a pas de plan préétabli, de schéma directeur. La vie se charge de nous mener là où elle veut, sans qu’on y décide quelque chose. Tout est question de voix, et ça, les voix, je vais connaître, d’appels, ça aussi, de commandements internes (ou externes ?). Le fleuve cru emporte nos pessimismes, nos beautés retranchées et nos rêves essorés par un quotidien terne et sans événements majeurs ou si peu.
///
Il manque à ce récit de vrais dialogues, mais désolé, je n’ai pas pu vraiment les transcrire à partir de ma mémoire, car j’ai oublié beaucoup de choses. Il m’est arrivé bien des péripéties, dans ces années-là, que je n’ai pas évoquées, peut-être, un jour, sait-on jamais… j’en parlerai aussi… 
Éric Dubois, « L’homme qui entendait des voix », 2019 
Livre préfacé par Laurence Bouvet : « récit personnel mais pudique… qui relate ce temps des brisures de l’âme… ».
(Oui. Prose d’un souffle qui tient du début à la fin. Livre nécessaire. Une autre parole que celle de ses recueils, mais qui nous touche, me touche, car elle traite de douleurs humaines plus partagées qu’on ne le dit. Et c’est écrit avec la force de l’écriture du poète. Portée universelle.)
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Comment vivre le monde quand je ne connais que 
Toi pour réalité 
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J’invoque toute blessure
Qui semble vouloir te livrer à la nuit
Watson Charles, « Le chant des marées », 2018 
AIR 7 Charles.jpg(Lisant ce livre j’ai remarqué plusieurs choses particulières dans la structure de l’ensemble de cet univers d’eau, île, mer. C’est une lettre, en quelque sorte, avec un mystère, entre rêve et colères. Parle-t-il à la femme aimée ? Ou à la terre aimée ? Aux deux, mêlées en lui ? Parfois lui-même se dit rivière - comme hanté par l’eau qui sépare les continents. Le corps est présent, mais aussi les étoiles, le cosmos. Et la gradation, cette figure de style qu’on repère dans des textes, c’est dans le recueil entier qu’elle joue un rôle. Des éléments vont, du petit à l’immense (eau ou autre), et de l’immense au minuscule. Et l’a-t-il décidé dans l’écriture ou simplement laissé venir d’instinct, peu importe, c’est. Donc ce que le titre annonce, ce chant des marées, c’est présent dans la structure de l’ensemble. Gradation ascendante et descendante, flux et reflux, cette marée qui est chant - mais chant parfois de deuil, chant entre lumière et nuit. Il veut dire les souffrances de son île, Haïti, et ses mémoires. Même si, comme il l’écrit, «  Nos mémoires ne sont que des leurres / Livrés à la dérive des continents » Ou justement parce que c’est ainsi, et qu’il faut déconstruire les leurres.  Et s’il faut écrire « Mille pages de délires et de guerres » il le fera, c’est l’engagement du poète que de dire les vérités du réel avec ses mots : beautés et laideurs, luxuriances et misère.) 
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été indien / les reflets de la douceur / des premiers rayons 
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au bout du chemin / là où les rêves s’arrêtent / commence l’aventure… 
Patrick Fetu, « Un bout de chemin » (avec ses photographies), 2019
AIR 4 FETU.jpg(Les haïkus correspondent précisément aux photographies. Un message simple. On appelle ces créations des haïshas, quand il y a association d’une photographie et d’un haïku, et c’est un haïga quand c’est une peinture qui s’associe au texte bref. Les textes ne décrivent pas la photo, ils en esquissent une lecture, un voisinage. Les photographies n’illustrent pas les textes. (Heureusement : il n’y a rien que je déteste autant que les photographies réduites à « illustrer ».) Ici on voit du concret quotidien, la nature, surtout, mais aussi du social, la réalité de la rue. J’étais intriguée et voulais découvrir, connaissant peu l’univers des haïkus, très différent de celui des aphorismes. Une des photographies que je préfère est son autoportrait d’ombre, son « ombre frigorifiée », parce qu’elle est plus proche de mon univers photographique et de mes autres repères visuels. Et j’en retiens d’autres, minimales et géométriques, ou de nuit, pour le graphisme suggéré. Aux fleurs je préfère aussi la dure série de rue.)
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rien ne vient. / le son sec des branches mortes / sous mes pieds
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loin, si loin / du feu d’artifice / l’étoile filante
Vincent Hoarau, «  Silences », 2016 
AIR 6. Hoarau.jpg(Le titre dit bien un pluriel du silence. Celui qu’on désire - pour plus de présence à soi, et celui qui s’impose, dans la non-communication, ou quand les mots manquent pour savoir dire ou écrire. Celui de la nature, de ses murmures, et celui qu’on remarque pour entendre de légers bruits du quotidien.) 
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Arôme d’herbes / je cache sous le mimosa / lait de végétaux
C’est par là que va / mon enfance / mon vieillissement / fumé parfumé / entre cahiers endormis 
Voyageurs / moi / je marche seul dans la maison / du rêve… (poème 1969) 
///
il est dangereux de ne pas regarder l’humour qui regarde
il est dangereux de ne pas regarder l’inhabituée qui regarde
il est dangereux de ne pas regarder l’inachevé qui regarde
il est dangereux de ne pas regarder l’inexistant qui regarde (poème 2019), p.529.
/// 
Tu es libre. Je suis venu avec ma Psychopoésie / pour te psycho-libérer à l’instant. / Maintenant tu peux t’envoler sans peur ni danger . / Nous sommes un.
(2019… p. 781). Plus une déclaration finale, ouvrant à la lecture plutôt que fermant le livre, pas donnée comme poème, mais écriture de poète, avec son sérieux… humour (« qui regarde »).
Pablo Poblète, « Psychopoésie » / Anthologie Totale 1969-2019, 50 ans de poésie, 2019
AIR 8 POBLETE.jpg(Livre d’un natif du Chili devenu un grand francophone « planétaire », comme le dit le titre de la collection d'Unicité.
Le fragment que j’ai posé, en premier faux et vrai excipit, est page 529 d’une somme qui compte près de 800 pages. C’est le dernier poème, noté 2019, quand les textes qui suivent sont des études, des articles, des entretiens, des réflexions, des analyses : textes essentiels mais autres. Donc ici, incipit et excipit ne le sont pas d’un recueil mais d’une vie de poésie. Et quand on sait que c’est le bilan de tant d’années d’écriture ce n’est pas du tout une lourde accumulation. (Cela je l’apprécie, car j’y vois le signe d’une exigence : l’écriture de quelqu’un qui a suivi - par choix personnel - l’injonction du poète Emmanuel Hocquard, qui disait qu’écrire c’est aussi savoir s’arrêter). J’ai été écouter Pablo Poblète lire (ou plutôt dire) ses textes, entre lecture théâtrale et improvisation. Un don pour le spectacle qui fait entendre (parfois jusqu’au cri) le sens du message. Poète que je connaissais par certains textes et par ses interventions solidaires (pour une cause ou une autre). En humaniste - comme il le dit, lui, de son éditeur François Mocaër, dans sa dédicace à ses proches, amis, soutiens).
 
MC San Juan
 
LIENS… 
SITE des éditions Unicité (poésie, haïkus, photographie, spiritualité...). Y retrouver ces livres et ces auteurs...
Et, parenthèse voyageuse sur Toile… 
INCIPIT. Une liste… 
EXCIPIT. Une liste

25/06/2019

"Autopsier un mirage". Dossier Michel Mourot, poète et photographe (À L'Index N° 38)

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photographique un en-deçà de la langue
où la nuit se sente progresser
     Michel Mourot, 'Dans le coeur de la distance', éds. de La Différence, 2005
 

michel mourot,poésie,photographie,À l’index,À l’index 38,autopsier un mirage,jean-claude tardif,hervé carn,michel cosem,michel lamart,patrick mouze,béatrice pailler,christian travaux,james sacré,denis rocheAu centre du paysage, un œil.
et la lumière comme on sculpterait 
le tonnerre d’une caresse
   Michel Mourot, 'Façons du feu, Façons du froid' (31 poèmes hors recueils). À L’Index 38, 2019
 
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comme d’un objet fractal.
chaque vers, la réduction
exacte du poème entier
    Michel Mourot, 'Approches du poème par le désespoir de l’air'
(Textes du tapuscrit hors recueil, À L’Index 38, 2019. Ce titre est dans le recueil 'Intimités du chaos', éds de La Différence, 2007)
                                       Michel Mourot (poète et photographe, 1948-2009)
 
Je n’avais jamais rien lu de Michel Mourot, dont je ne savais rien, et donc pas du tout ce qui m’a tout de suite interpellée et intéressée : qu’il soit poète « et » photographe. C’est ce « et » qui m’a donné envie de lire attentivement ce dossier au beau titre, « Autopsier un mirage » (titre qu’on retrouve en entrée du texte de Michel Lamart, qui étudie, notamment, la création photographique et le visible dans la poésie de l’auteur. Ce titre traduit bien le projet du dossier complet, qui veut nous faire pénétrer dans le mystère d’un destin d’écriture et de regard (interrompu par un accident de voiture). Mais dit aussi à quel point il ne se donne pas d’emblée. Et « autopsier », le poète cherche cela dans son écriture et pour l’écriture. Il y a une acuité de recherche qui se veut en quelque sorte une effraction du langage. Dans certains textes il déchire tout : lignes, mots, syllabes, lettres, signes. Même la ponctuation est détournée de ses effets (un point suivi d’une minuscule, par exemple, prend un autre sens que celui d’une fin de phrase, il marque son espace dans la phrase même). Parfois c’est cela et parfois pas du tout. Deux directions, deux manières de faire trace.
 
Jean-Claude Tardif, l'éditeur, nous dit, en un bref avant-propos, les conditions de l’existence de cette publication. Rencontres, fidélités. Les sept contributeurs nous font entrer dans l’intimité complexe d’un artiste, et dans une oeuvre qui est beaucoup, me semble-t-il, déchirure. 
 
Ainsi, on lit…
Hervé Carn (qui se souvient de ses rencontres avec le poète, autour du cinéma et de la poésie).
Michel Cosem (poète et éditeur, qui le publia, à « Encres vives »).
Michel Lamart (à l’initiative du dossier ).
Patrick Mouze (qui présente des inédits).
Béatrice Pailler (qui écrit des poèmes en marge des photographies de sol et d’eau).
Christian Travaux (qui étudie les paradoxes du travail de « désécriture »  du poète, sa « rage » à casser, biffer, griffer, abréger, pour, dit-il, « écrire l’écrire »).
Et le poète James Sacré (qui le connut par le hasard d’une recension que fit Michel Mourot sur un de ses livres, ce qui le fit vouloir le rencontrer). Et qui, rappelant le méchant propos d’un poète d’alors au sujet des textes de Michel Mourot qu’il qualifiait de « galimatias », dit que l’auteur, lui, ne prenait pas cela péjorativement, car il y retrouvait la qualité (donc au contraire de l’intention négative) de sa démarche de déconstruction. James Sacré, montre justement, à partir de cela
 (rejoignant la lecture de Christian Travaux) la force littéraire de ces biffures et cassures - car elles sont conscientes, et nommées dans les poèmes (« gestes foudroyés », « séisme »). Oui, il y a toujours des gens qui veulent avec arrogance juger les autres sans les comprendre… Et, à l’inverse, des écrivains se faisant lecteurs pour révéler ce qu’ils reconnaissent dans une œuvre, comme ceux-ci dans ce numéro.
 
Michel Mourot affirme une volonté formelle de la destruction des normes du poème, tout en cherchant avec obstination à construire, à structurer le poème et le recueil (on voit des plans divers et des variantes), en défaisant et reprenant autrement l’ordre et les titres. Il bouscule, crée des scansions, des heurts, met des signes, des chiffres, des parenthèses…
Parenthèses. J’aime ce mode de pensée, car c’en est un, où on inscrit ainsi l’in-fini (le non fini) d’une interrogation sur le sens. Façon de dire que rien n’est figé, qu’il y a encore autre chose à dire. Et même s’il n’y a rien de noté, juste le signe, la parenthèse est l’inscription d’une digression intérieure, la pause dans la pensée pour plus de pensée (ou au contraire la méfiance de ce qui serait un « trop » de pensée). Et simplement l’espace suggéré du regard non transcrit. Le photographe en lui sait qu’il ne peut tout dire de la vue, que la poésie est visuelle mais échappe cependant à une totalité illusoire de la captation des images. Entre la poésie et la photographie Denis Roche mettait un « parce que » liant les deux créations, l’une imposant l’autre. J’ai l’impression que, quoi que puisse être une possible concordance entre eux (puisque Michel Mourot connut et apprécia l’oeuvre de Denis Roche) c’est différent. Je crois que ce serait, là, un « malgré ». La poésie malgré la photographie, et inversement. Tension : « Cerner le lieu, qu’y puis-je ? ». Mais de toute façon l’œil est omniprésent. Écrivant c’est parfois comme s’il frottait les mots pour les user et en faire sortir le visible, rien que le visible, à force d’effacer le reste : « Les abréviations sont des mots foudroyés ». (Poète foudroyé ?).
 
J’aime, dans les trois photographies proposées, que ce soit matière d’eau, présence du sol, « matière-fantôme » : « Je photographie la pluie » écrit-il. Et : « la voix nous vient des pierres. / on n’échappe pas au sol. » Il va loin, dans ce sens : « l’écriture me vient des pieds ». Peut-être car ainsi il poursuit l’auscultation du réel et de soi, mais pas devant une table. Saisir la topographie des lieux comme il trace une typographie heurtée. Démultiplier les cadres du réel en marchant, car les regards successifs impriment des images en surimpression, et cela dérange l’immobilité, les certitudes sur ce qui est. Alors que l’immobilité peut faire mentir la perception. Ainsi il déchiffre les « cicatrices de la terre » et choisit «  Plutôt l’incertitude ».
 
Pour moi c’est une rencontre majeure que cette lecture. Émue devant des proximités étonnantes (en ce qui concerne la photographie et ce qu’on peut dire de la photographie). Moi avec ma série de flaques, fascinée par ces surfaces d’eau, ce qu’elles révèlent. Mes ombres sur le sol, et ma réflexion sur ce rapport au sol, à la surface. Mais j’aimerais que des photos de lui soient regroupées dans un livre (avec ce qu’il a pu écrire sur la photographie et le regard, dont les citations lues dans À L’index, à ce sujet). 
 
J’aurais aimé le citer beaucoup plus, tant j’ai apprécié de passages des textes. Mais il y a la revue pour les lire… 
 
MC San Juan
 
Réponse au commentaire (transmise aussi directement).
Merci, Michel, pour ce retour. C'est précieux, quand on écrit sur le travail des autres, que savoir comment ils reçoivent cette lecture. Ces recensions sont l'autre face de mon écriture, qui compte, car la lecture est au sommet des pratiques préalables à la création, pour moi. J'ai aimé ce dossier, beaucoup, car il traite de questions qui me sont intimes, et l'art double de Michel Mourot est celui d'un frère en regard. Les auteurs qui ont ouvert, avec art, le sens profond de sa démarche ont fait oeuvre juste.
Et, oui, il manque un paragraphe sur le CD, la voix. Je le ferai, plus tard (date incertaine, car serai longtemps loin du CD...).
 
LIENS... 
Sur une conférence (à Reims) autour de ce numéro d’À L’Index…Texte introductif.
Bio-bibliographie, liste des livres (dont plusieurs à rééditer…).
À L’Index N° 38
Commande : Le livre à dire, Jean-Claude Tardif, 11 rue du Stade, 76133 Épouville. Le dossier, et le CD associé (voix de l’auteur) 17€

24/06/2019

"Simplement... Presque blanc...". Lire la poésie de Jean-Claude Tardif

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              Je parle 
pour écrire simplement
      plus haut dans l’air
        Jean-Claude Tardif
 Simplement… Presque blanc… (Éditinter éds. 2018). 
 
Le titre du recueil est l’affirmation d’une exigence, qu’on peut comprendre, première lecture, comme une poétique humble. 
Que signifie « simplement » ? Est-ce une manière de dire « Ce n’est que cela » ? Ou de dire « Il n’y a rien à ajouter  sur ce qui est offert ici en lecture : c’est juste posé, donné, sans volonté de complexification artificielle » ? J’y lis une éthique inverse de l’arrogance. Par un auteur qui a une très vaste culture poétique et une conscience aiguë de ce qu’est écrire.
Et « Presque » ? C’est le mot de l’intervalle entre ce qui est là et pas tout à fait là. Le mot de la marge, justement pour qualifier le « blanc », terme polysémique en poésie, mais aussi blanc des marges, quand le poème est dense, volontairement fragmentaire. « Presque » est l’adverbe du poétique, où le sens doit être évocation ouverte plus qu’affirmation fermée. Pour que le lecteur assume la part de co-création du texte.
 
simplement presque blanc,jean-claude tardif,poésie,maurice blanchot,eugène guiilevic,jean-louis giovanonni,werner lambersy,philippe claudelLe « blanc » est-il ici en rapport avec le « neutre » de Maurice Blanchot ? L’écriture neutre. Je trouve qu’il y a des points communs. Car le recueil expose effectivement cet écart entre les mots et les choses, les mots et soi, et cette idée du « rien » radical qu’oppose le monde, la vie, le corps, et la mort au désir du poète de saisir le réel avec les mots. Comme si écrire se voulait conscience d’impossible, savoir d’un échec joué d’avance. On n’arrivera jamais au plein du sens avec nos mots. Et personne ne le peut. Ce qui fait la valeur d’une écriture est précisément ce savoir, donc la capacité d’écrire dans les marges entre le vide et le plein du sens et des choses. Distance, ce blanc, prise avec les émotions, avec les concepts trop proches des certitudes, et métaphore du silence, dont il est dit, en entrée (épigraphe d'une ligne, seule sur la page) qu’il est aussi dans les mots (pas seulement entre les mots). Puisque les mots ne portent pas tout le sens. (Et c’est pourquoi il faut la poésie, qui est cette entreprise qui sait l’impossible et l’affronte en inventant un autre rapport avec le langage.)  
 
simplement presque blanc,jean-claude tardif,poésie,maurice blanchot,eugène guiilevic,jean-louis giovanonni,werner lambersy,philippe claudelParce que l’être humain est coupé, ontologiquement, de la parole fondatrice (« Au commencement / était le verbe dit-on / / / mais juste après… »)… 
Mais aussi parce que sont problématiques les réalités de notre modernité dans le rapport au « dire vrai « , en général. Cela c’est le contexte de toute expression consciente. Mais plus encore pour la poésie, car elle va plus loin que toute parole, que toute écriture, dans son rapport avec les ombres et les lumières tapies dans notre inconscient. 
 
simplement presque blanc,jean-claude tardif,poésie,maurice blanchot,eugène guiilevic,jean-louis giovanonni,werner lambersy,philippe claudelLa triple dédicace du recueil donne aussi une orientation. Eugène Guiilevic, d’abord. Ou hommage à un art poétique qui porte une réflexion sur le rapport au réel, la capacité (et la nécessité) de douter des repères que sont
le temps, l’espace, les choses (« Art poétique »,  rééd., Poésie/Gallimard simplement presque blanc,jean-claude tardif,poésie,maurice blanchot,eugène guiilevic,jean-louis giovanonni,werner lambersy,philippe claudel2001). (Donc un positionnement dans cet intervalle du « presque »). Volonté de lucidité. Puis Jean-Louis Giovanonni (qui a, en plus, dirigé un travail collectif sur Guillevic…), ou un maître de l’écriture fragmentaire, aphoristique. Et dont les questionnements rejoignent cette lucidité de Guillevic, l’interrogation sur la difficulté de nommer au risque de perdre ce qu’on nomme. Et
simplement presque blanc,jean-claude tardif,poésie,maurice blanchot,eugène guiilevic,jean-louis giovanonni,werner lambersy,philippe claudelenfin Werner Lambersy, immense poète dont l’avant-propos à son anthologie poétique (publiée chez Actes sud en 2004, «  L’éternité est un battement de cils », superbe titre ) est un magnifique manifeste d’art poétique où la lucidité, là encore, est première. Mais j’en retiens une injonction : « laisser faire  le poème »,        « ne pas s’interposer ». Peut-être est-ce là aussi le sens de ce « simplement » : une pratique de l’écriture dans un lâcher-prise, l’acceptation de ce qui vient, puis la distance. Je crois que la pensée de Krishnamurti que Werner Lambersy cite dans cet avant-propos pourrait être co-signée aussi par Jean-Claude Tardif : « Si on ne peut pas donner rendez-vous au vent, on peut toujours laisser la fenêtre ouverte. ». Oui, les dédicaces sont éclairantes. Et, pour mieux saisir ces parentés profondes entre des univers d’écrivains, lire d’eux ces livres. Et de Jean-Louis Giovanonni ce peut être aussi le récent «  L’air cicatrise vite » (éd. Unes, 2019), car il rejoint complètement les thématiques en question, en suivant d’un an à peu près le livre de Jean-Claude Tardif). Des mondes frères.  
 
Premier poème du recueil, le temps, mais celui, infime, entre une seconde et une autre, ce « rien ». Puis, page suivante, poème bref de trois vers, une question devant le miroir. Et la réponse qui suit, autre page, c’est encore le « rien ». Moi, en lectrice des taoïstes et bouddhistes, j’y vois une parenté philosophique (peu importe si lui la voit ou pas, le questionnement est là). Conscience du vide et volonté de le dire. Un constat, mais dans les sagesses évoquées c’est aussi un objectif, pour être capable de se déprendre du « moi » qui nous encombre, alors que nous pouvons savoir que peut-être dans le miroir il n’y a rien, le réel ultime étant autre, même nous. D’ailleurs il le dit : «  En soi / se retirer / de soi / et plus encore /// comme  / si le néant voulait dire / quelque chose ». 
 
Le mot « silence » revient souvent dans ces pages, ce « trou blanc ». Et la méfiance devant les mots qui induisent en erreur et deviennent « cendres » / « sur la peau », mémoires paradoxales de douceurs heureuses. Notre vie a un rapport avec la mort et l’écriture en est la dépositaire. Si le mot juste échappe, alors il faut exiger plus, dit-il, en parlant de hauteur, et aller chercher à extirper le silence du corps même, celui qui s’insinue.. Exercice lucide de regard sur le rapport avec soi et le langage, la parole qui pout mentir. Cela passe par la peau, le corps. Il faut déchiffrer les traces dehors et dedans. Se taire peut être parfois proche du cri. Dire proche du masque. 
 
Le blanc n’est pas que la marge ou le neutre, il est la non-couleur (la couleur, ce « mythe »), et le non-savoir reconnu. Écrire un poème est une entreprise de lutte avec le silence, aussi, et avec les mots qui pénètrent et bousculent notre être intime. Car les saisir c’est être traversé par eux, donc changé. Écrire « un » poème. En sous-titre c’est noté « poème(s) », car les poèmes brefs tissent « un » poème, une méditation suivie.
 
À l’inverse du blanc, dernier poème, autre non-couleur, le noir du point, d’une mouche sur un drap, d’une tache sur la peau. Ce reste qui emplit le vide en dehors du blanc, et qui est aussi l’espace de la mort. Ce dernier poème renvoie au premier, faisant penser au temps : « rien / si peu /// et pourtant ». Et pourtant toutes nos vies… La boucle du temps, structure circulaire du recueil. 
 
Impossible, pour moi, de ne pas rapprocher ce livre de deux autres de Jean-Claude Tardif. Les titres trahissent la proximité des thèmes, en tout cas de certains, car chaque livre a sa logique, sa nécessité. D’abord «  La vie blanchit » , éd. La Dragonne, 2014. Thématique du silence, aussi. Mais présence de gens, de lieux revisités, simplement presque blanc,jean-claude tardif,poésie,maurice blanchot,eugène guiilevic,jean-louis giovanonni,werner lambersy,philippe claudelréflexion sur la vie, la mort, la mémoire et l’oubli. (Un recueil où on entre facilement, car il fait le récit de moments du quotidien, des émotions du quotidien). Qu’est-ce qui blanchit ? Peut-être le temps. Peut-être quelque chose en nous qui se glace parfois devant les séparations, les pertes, ce qui disparaît, n’est plus. Ensuite « Nuitamment », Cadex Éds., 2001. La nuit n’est pas le noir du recueil actuel, mais le temps de l’intime, de l’amour (belle préface, une page, de Marcel Moreau). Donc le sombre peut avoir une autre signification, et le noir, dans ce livre, n’est pas non-couleur. En exergue au recueil, Baudelaire : «  Ceux qui savent, me devinent ». 
Je garde une tendresse particulière pour le recueil dont j’ai fait une recension antérieurement, « L’homme de peu ». Je mets ci-dessous le lien vers la note. C’est de ce livre que Philippe Claudel a pris une citation pour l’exergue de son roman «  Les Âmes grises »… 
 
MC San Juan
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Livres de Jean-Claude Tardif chez Éditinter, dont celui-ci (tout en bas, car 2018), disponible pour 8 €. Résumés, présentations, sur la page de l’édition… .
Ma NOTE du 17-07-2018 sur « L’homme de peu »…

23/06/2019

"Pour un éloge de l'impossible". Miguel Casado traduit et présenté par Roberto San Geroteo

CASADO.jpgEl día escinde la percepción / al colorear la tierra.

     Le jour scinde la perception
     en coloriant la terre.
.
                     (…) este extraño
elogio de lo imposible
que acompaña al que no supo detenerse.
                     (…) cet étrange
éloge de l’impossible
qui accompagne celui qui n’a pas su s’arrêter. 
      Miguel Casado (traduit par Roberto San Geroteo)
.            
 
Ce livre, bilingue, publié en 2017 par À L’Index (Jean-Claude Tardif éditeur, Le livre à dire) dans la collection Le Tire-langue (traductions) est un choix de poèmes de Miguel Casado, allant de 1985 à 2015. Le choix des textes, la traduction, et l’introduction sont de Roberto San Geroteo, poète et traducteur (Valdès, Gamoneda… etc.).
Miguel Casado est poète, essayiste, critique, et traducteur (de Verlaine, Rimbaud, Ponge, Noël, San Geroteo… etc.). 
L’introduction permet de découvrir l’itinéraire de l’auteur. L’accent est mis sur l’ancrage du poète dans une conscience historique et donne des clés de lecture, qui m’intéressent particulièrement, dont une qui a un rapport avec le regard. Le cinéma est très présent dans les références de Miguel Casado, inspiré par des films, dont Faux mouvement de Win Wenders. Ce lien avec Wenders rejoint la question de l’ancrage dans le réel, car celui-ci, dans son livre Emotion pictures, fait le procès des images qui mentent (truquées, fabriquées), travestissant le réel. Cette référence n’est pas anodine, elle dit une parenté intellectuelle et esthétique, une exigence éthique. Je note aussi la mention de Kandinsky, dans les oeuvres qui inspirent aussi l’écrivain. Ceci interroge autrement (tout en confirmant l’importance du regard pour le poète). Car, si Roberto San Geroteo insiste sur le rapport au réel et à l’Histoire, en ajoutant que cette écriture ne cherche « aucune sorte de transcendance », Wassily Kandinsky, lui, est l’auteur du livre « Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier ». Le mot spirituel est polysémique, certes, mais mène cependant à la prise en compte d’une dimension de l’humain qui transcende, en quelque sorte, le rapport au quotidien, le rapport aux choses. Cette proximité signe une complexité, un possible paradoxe, et c’est intéressant aussi. 
L’essentiel reste l’importance du regard. Or ce poète a un regard de peintre : les couleurs sont partout dans ses textes, partout une « matière » visuelle, aussi. D’ailleurs une de ses publications est titrée « Pour une théorie de la couleur ».
Enfin, autre référence, L’Étranger d’Albert Camus. Clé, cette fois, pour saisir le questionnement de l’auteur sur ce réel qu’il interroge et peint avec ses mots, et sur la conscience d’être soi et autre en même temps. Rencontre camusienne pas étonnante, et pas seulement en rapport avec le thème de l’étrangeté à soi-même. Pour un poète espagnol, l’hispanité assumée de Camus est une porte d’entrée dans son oeuvre. Un titre de Miguel Casado, parmi les essais sur la poésie, est « L’expérience de l’étranger ». Ne l’ayant pas lu je ne peux que supposer comment la question du rapport à l’autre, étranger à soi, et à l’autre en soi, peut intervenir dans la théorie de la poésie. Mais il est vrai que l’enjeu de la poésie est de scruter les failles du sens : c’est donc complètement lié. (Il ne reste plus qu’à lire l’essai…). 
Autre essai, je note, dans la bibliographie, un titre qui est un programme théorique et pratique, « La poésie en tant que pensée ». Penser à partir du fait d’écrire, le poème comme matrice conceptuelle. 
 
En ouvrant le livre, dès les premières pages des notations de couleur.
« (…) des franges de bleu entre les nuages », ou l’eau verte, mais « à peine ». Couleurs esquissées, légères, subtiles (souvent) ou franches, nettes, fortes (plus rarement), tout le livre est peinture. Ce qui est vu est aussi ce qui s’entend. Comme si les « sons végétaux », venant de l’eau, entraient dans le paysage. Et « quelque chose », dit-il, « suggère la fiction du mouvement » (« Faux mouvement » de Wenders ?). Comme si le poète-peintre était en même temps celui qui se méfie du narratif de ce qui est regardé, pour ne pas être piégé par les apparences. Il regarde, il peint, et il pense, en décalage immédiat de lucidité. C’est passionnant de constater cette rigueur de la distance prise avec son propre regard. Page qui suit je remarque le mot « simulacre » (au sens pluriel, tout étant, là, dans ce moment, simulacre). C’est venu de l’absence de couleur sur « certains versants », la nudité du « rien ». Ce n’est pas du silence, dit-il, et pourtant c’est un monde « muet ». Retrait intérieur par rapport à la nature qui ne donne pas, ou semble ne pas donner, dans cet instant en tout cas, sa place au vivant qui regarde, à l’humain. 
Couleurs, encore. Le noir loin de la lampe, métaphore d’une angoisse cependant. Puis le bleu de la plaine, le gris de la mer. Même fumer est l’occasion de parler de couleur, de créer un tableau. Cigarettes d’autrefois, et cigarettes actuelles. Le papier, le filtre. Ou, ailleurs, couleur brune de la terre, et verte d’une source, ou sombre des nuages et de la pluie. Et la fumée bleue qui semble être la brume sur le paysage, puis l’orange des arbres (feuilles d’automne peut-être, ou reflet d’un soleil couchant). Même le vent semble avoir une couleur ou créer de la couleur. Et enfin l’écriture elle-même est vue, graphie noire et traces d’encre. 
La couleur est aussi matière qui peut se toucher. Terre, sable, poussière, pierres, bois, feuilles… L’eau, le végétal. Comme dans les livres d’artistes où des éléments concrets sont posés, collés.
Je tourne les pages, je reviens en arrière, au tout début. L’étranger est là, l’autre en soi. Il parle de se « reconnaître », et de l’étrangeté de ce ressenti, soi présent qui ne ressemble pas à soi du passé. La distance avec lui-même est aussi dans « l’opacité des images ». Dehors et dedans se rejoignent, le monde visible et la conscience de soi. Il oppose, ensuite, et mêle, « authenticité » et « imposture » des actes et des rêves de la vie. Exercice de lucidité au fil des poèmes. Réflexion sur la mémoire et ses « silences ». Plus loin il parle à ce sujet d’un « exil » (par rapport à soi). Se souvenir est lié à cet exil de soi, des choses du passé qui ne sont plus. Expérience personnelle d’un vide de sens dont il n’attend rien, dans les moments de tristesse devant la dégradation des lieux, des choses et des corps (le sien compris).
Regard. Sans regard pas d’identité, de conscience de soi. Perte des choses et perte de la conscience de soi si le concret n'est plus un repère. (Cela évoque Ponge qu’il a traduit : poser le réel par les objets à saisir, voir, décrire, et ainsi exister).
Regard. 
Car « Ce qui est consistant et ne ment pas » c’est cela, « l’émotion du regard » associée au « contact ambigu des pierres » dans la marche.
Dans le dernier texte de cette anthologie, « Autoportrait au miroir », il exprime un regret, un paradoxe. D’un côté « toute la vie à regarder ». De l’autre la myopie, « ces yeux creux et voilés », « ces yeux qui ne voient pas ». Or peut-être est-ce justement cette myopie qui lui a fait regarder le monde en peintre, et écrire en peintre. Car la myopie c’est le flou. Gilbert Lascault, lui, myope aussi, en a fait une force pour penser autrement l’esthétique (celle du peu, de l’impur, du dispersé : lire l’introduction de ses « Écrits timides sur le visible » ). Et dans une thèse sur le flou, « Un 'éloge du flou' dans et par la photographie »  (titre que certains traduisent en éloge de la myopie) Julia Elchinger montre en quoi le regard flou est plus juste, finalement. Citation : «  Dans la nature, les choses ne sont pas fixes. Et le flou en traduit les vibrations. Le flou frotte les choses entre elles, qui se confondent alors avec tout leur environnement. De ce fait le flou harmonise la vision, bien plus que la netteté ne le fait, puisqu’au contraire elle sépare tout. Donc nous voyons plus selon la vision floue, impressionniste, que selon la vision nette de l’art classique. » 
 
Pour conclure, très beau recueil anthologique, fine traduction de poète à poète. La bonne manière pour entrer dans l’oeuvre de Miguel Casado et avoir envie d’aller plus loin dans la lecture…
 
MC San Juan
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LIENS
Accueil édition...
Note éditeur sur le recueil et l’auteur… 
Commande : Le livre à dire, Jean-Claude Tardif, 11 rue du Stade, 76133 Épouville. Le recueil bilingue, 17€

19/06/2019

Poésie / première, n° 69. Retour sur un numéro de 2017.

logo_p-p.jpg« Les mots le silence », décembre 2017.

Un thème, le silence, et un questionnement. Quelle est la place du silence dans l’écriture ? Pas de virgule : « Les mots le silence ». Dans les mots du poème il y a déjà le silence, ils naissent du silence, sont portés par lui. Dans un premier texte, Alain Duault part de la peinture, pour interroger le visible, la beauté (« pas du côté de la tranquillité »), et fait détour par la musique pour penser ensuite la poésie (« pas du côté de la maîtrise » et « pas là pour répondre »). Ces non-réponses sont déjà un premier silence, miroir de ce qui est immobile, brisure des concepts. Reliant les arts Alain Duault peut saisir ce qui fait l’espace spécifique de la poésie : « ce trouble, ce tremblement, ce battement - dans cette fracture d’un sens installé ». Yves Bonnefoy est cité deux fois, car il définit justement cela, cette « fissure ». Le titre du texte, lui, traduit « l’infini silence du désir que porte le poème ». 

D’autres études (et des poèmes) prolongent cette méditation sur l’écriture et le silence.

Mais le dossier sur un poète tibétain, Palden Sonam Gangchenpa, par Michèle Duclos, donne à penser un autre silence, celui qu’impose la répression d’un pouvoir oppresseur : « L’obscurité n’a rien vu ». 

Monique W. Labidoire évoque le terrorisme à Barcelone, quand la terreur et la mort font se fermer les yeux, et le flux des vagues devenir silencieux pour des oreilles rendues sourdes.

Autre silence, celui du poète sans lecteurs. Ainsi la solitude, longtemps, de Jacques Canut, avec ses « Carnets confidentiels ».   

Joëlle Gardes, parlant de sa conception de la poésie, insiste sur la « dimension spirituelle liée au sacré », « un sacré qui n’a rien à voir avec le religieux ». Ce n’est pas étonnant qu’il lui ait été proposé de s’exprimer dans ce numéro, son premier recueil ayant pout titre « Dans le silence des mots »… 

Enfin, dans les notes de lecture - hors thème - je retiens deux mentions qui  rejoignent la pensée du silence. Celle du beau recueil de Gérard Mottet, « Murmures de l’absence ». Dans ce livre le silence est celui de la communication rompue par la disparition d’un être. Et celle du numéro des Cahiers du Sens de 2017 sur L’Inaccessible. Car même si le sujet n’en est pas le silence, c’est bien par lui et au-delà de lui que l’écriture tente de rejoindre l’inaccessible, ce qui ne peut être dit, et qui pourtant s’écrit.

Mais d’autres chroniques sortent du thème, ou ne le rejoignent qu’indirectement. Je ne suis pas l’ordre des pages mais celui de mes relectures… 

J’ai beaucoup apprécié le très beau texte de Laurence Lépine sur le livre de Lydie Dattas, La Blonde (Les Icônes barbares de Pierre Soulages), 2014. En un peu moins de deux pages, aussi fortes que denses, elle dit l’affinité profonde entre les poèmes de Lydie Dattas et les outrenoirs de Pierre Soulages (peintre dont je regarde les noirs au musée de Montpellier à l’occasion de chaque exposition visitée). Je cite… Parlant de Lydie Dattas elle écrit ceci : «  C’est un être de pure lumière qui a écrit ce texte.Une voyante d’air - tout pour elle semble dicté par quelques mystères. Tout semble écrit en plein ciel, pour rejaillir ensuite en gouttes d’encre sur le papier. » (…) « L’écriture de Lydie Dattas est d’une beauté abyssale. Chaque lecture est un nouveau palier franchi vers notre propre splendeur, ce lieu ancestral où quelqu’un, en nous, répète inlassablement les gestes qui entaillent les ténèbres — jusqu’à ce que jour se fasse, nous illumine, nous révèle à nous-mêmes.. » Le texte critique est en correspondance totale avec ce qui est en jeu dans la rencontre entre une écriture et le peintre du noir transfiguré.

J’aimais déjà Lydie Dattas depuis ma lecture de La Nuit spirituelle, mais là je découvre la force des mots de Laurence Lépine et c’est elle aussi que je vais me mettre à lire en cherchant ses recueils. Ils ne peuvent qu’être à la hauteur de ce qui passe là de sa conscience d’être et d’écriture… 

J’ai lu avec beaucoup d'intérêt l’entretien avec Daniel Besace, par Jacqueline Persini, sur les revues Transpercer, Traverser et Transvaser (objets-livres), au sujet, notamment, de la matérialité des traces créées. 

Enfin, ce fut une heureuse surprise, j’ai trouvé avec grand plaisir l’entretien avec Ivan Morane, metteur en scène de La Chute d’Albert Camus. Par Isabelle Lelouch. Le metteur en scène a découvert ce texte, dit-il, à 17 ans. En un choc qui fait que c’est toujours l’œuvre de Camus qu’il préfère, y lisant beaucoup de significations à déchiffrer, dont une interrogation essentielle sur l’humanité, ses failles. (Par contre il y a une erreur dans une page, au sujet de Catherine Camus, fille de Camus, pas petite-fille…). Ivan Morane dit être touché par Camus, par son langage « mélange entre la rudesse et une légèreté, dans son accent, son langage de pied-noir d’Algérie ». L’entretien est complété par deux pages sur Camus, son idéal humaniste, son combat pour des valeurs « porteuses de justice », et les références spirituelles qui parcourent le texte de la Chute. 

J’avais raté ce numéro. Je l’ai choisi au Marché de la Poésie, pour son lien thématique avec un projet de travail, et trouvé plus encore que ce que je cherchais. Je surveillerai de plus près les prochaines publications de la revue… 

En quatrième de couverture un collage de Ghislaine Lejard (des livres et des livres…). 

MC San Juan

Le sommaire complet, en pdf, lien actif sur le site (sommaires).

Le SITE… https://www.poesiepremiere.fr/poesie-premiere.html 

04/06/2019

"Épuise le champ du possible." Paroles de sagesse... des Carnets d'Albin Michel

SAGESSE ETERNELLE.jpgÔ mon âme, n’aspire point à l’Immortalité mais épuise le champ du possible.
                                         Pindare
(Paroles de sagesse éternelle, coll. Carnets de sagesse, Albin Michel)
 
En couverture, les spirales de Philippe Roux, et sous le frontispice (une sorte de labyrinthe, avec spirale dans des carrés, représentation métaphorique du chemin de la pensée, ou image du destin du chercheur de sagesse...), une citation de  Pythagore mise ici comme en exergue : "Les paroles sont le souffle de l’âme".
 
La présentation de Michel Piquemal et Marc de Smedt, une page, commence par évoquer le roman de Ray Bradbury, Fahrenheit 451. Pour poser la question suivante : quels sont les livres qu’il faudrait garder, sauver ? Et donner la réponse : les grands classiques surnagent, pour les valeurs essentielles qu’ils portent. Et pour allier deux choses : concision et beauté. C’est René Char qu’ils citent, pour clore leur introduction et finir de donner les clés de leurs choix. Char qui nous dit d’éviter de "faire des noeuds", cette "énigmatique maladie" humaine. Leçon de sagesse, aussi. Simplifier, dépouiller. La pensée qui sait le dénuement intérieur (centre de soi lavé des pollutions du temps que les auteurs évoquent - psychiques et médiatiques), cette pensée est celle qui rejoint l’essentiel.
 
Et, comme toujours pour cette collection, une riche iconographie. Reproductions de fresques antiques, estampes chinoises, miniatures indiennes, ou tableaux, comme "Saint François prêchant aux oiseaux", de Giotto. Mais aussi Raphaël, Vermeer, Vinci, Botticelli, Goya, Van Gogh… Etc. 
 
Ci-dessous, encore des citations, mais ce n’est qu’une sélection. L’anthologie va des textes de sages de l’Asie (taoïstes, penseurs et mystiques du zen, etc.) à des auteurs de la littérature française et étrangère (comme Montaigne, Pascal, Hugo, Balzac, Malraux, Tagore, Tolstoï, Gibran, Rilke...), en passant par Bouddha, L’Ecclésiaste, Jésus, et des mystiques chrétiens ou musulmans, sans oublier les philosophes grecs… Une centaine de pages de fragments et textes brefs.
 
CITATIONS… 
 
As-tu passé ce que tu as à me dire à travers les trois tamis ? 
                                Apologue grec
(Socrate répondant à quelqu’un voulant rapporter un fait. Les tamis étant : vérité, bonté, utilité…)
 
Puisque la fin de ce monde est le néant,
Suppose que tu n’existes pas, et sois libre.
                                    Omar Khayyâm
 
Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre 
que ne peut en inventer votre philosophie.
                       William Shakespeare
 
Tu es un enfant de l’Univers, tout autant que les arbres et les étoiles.
(Texte anonyme trouvé dans une église de Baltimore en 1692. Page complète dans le livre.)
 
Je suis une partie, une parcelle de Dieu…
                  Ralph Waldo Emerson 
 
L’homme est une corde tendue entre la bête et le Surhumain —, une corde sur l’abîme. (…) Il est un pont et non un but. 
                         Friedrich Nietzsche
 
LIENS...
Carnets de sagesse. Les livres. Librairie Decitre
et
Albin Michel Spiritualités...

28/05/2019

"Chaque pas est une séquence". Sur deux livres d'Éric Dubois.

DUBOIS 1 .jpg"Chaque pas est une séquence"
 
C’est important, un titre. Cela donne une clé, est déjà un poème minimal, la trace d’une langue. Celui-ci est un message, qui parle à la fois de vie et d’écriture.
Avancer, dans les difficultés des jours, les siennes et celles du monde auquel le poète est sensible, car pas enfermé dans la contemplation de soi, tout en étant attentif au devenir de soi.
Je crois ce recueil central, par rapport à ce que j’ai pu lire d’autre d'Éric Dubois. Il est paru en 2016. On y trouve un travail sur le langage, un questionnement sur ce qui se joue dans le langage, celui du poème mais pas seulement. 
"Arpenteur du silence" est le premier vers, comme un programme d’écriture et de démarche intérieure, dans cette recherche, apparemment paradoxale, de sens là où il n’y a pas de sens dit. Où il faut peut-être même se méfier de ce qui serait trop dit.
Ce sens il commence par le trouver dans la matérialité du réel, dans les éléments et paysages du monde : l’eau, la pluie, la pierre, le soleil, le sable, le vent, les arbres. Mais on voit aussi que le regard est accompagné de questions. "Quel territoire délimiter" dans ce monde ?  Le sien ? Celui de l’espace des choses, des gens ? Celui d’un cosmos dont on chercherait l’écho dans le silence ? Avec des mots, ou sans les mots ?
Et il y a le doute, au sujet du sens, au sujet du langage. Peut-être même sur le sens d’écrire. Parce qu’il y a la mémoire et le temps qui encombrent.
La mémoire est un risque pris pour l’introspection, où l’auteur voit la possibilité de fractures : "l’œil du désordre". Quand on fouille en soi, quand on analyse, pour construire on détruit, fragmente, sépare.
Mais se profile toujours une sorte de sagesse dans le regard que l’écrivain porte sur lui-même et sur cette écriture de lui-même, pour être capable de se regarder, soi, comme on regarde qui n’est pas soi :
                      "Attention à soi
                       comme à un autre
                       fragile"
DUBOIS 3 CAPITAL .jpgContre les pièges du temps, qui est "le manteau d’ombre des gens". Superbe et profonde formule, qui rejoint la parole des hautes sagesses sur le relatif et l’absolu, sur les apparences des personnages que nous jouons, englués dans le temps. Mais au-delà il y a l’être, et la poésie permet cette transfiguration du langage : "La poésie suspend le mot dans un bain d’être". C’était évoqué quelques pages avant, quand il parlait du "rien dans le tout", comme esquisse d’un dieu (sans majuscule). Là "l’oracle" fait rencontrer "le prénom de Dieu" (avec majuscule). Quoi qu’il y ait derrière ce mot, on y lit la promesse d’un sens, d’une universalité.
Signe qu’on peut "être l’écho / de quelque chose", qu’on peut espérer "la lumière", et dire "non" pour ouvrir le oui. 
"On a tous un masque insaisissable
 que l’écriture tente de cicatriser"
Ce que l’écriture réussit c’est le déchiffrement des "mots qui sculptent l’invisible". "Derrière l’opacité" pouvoir déceler "l’essentiel".
Le poète dessine une "trajectoire" qui ouvre "les possibles" pour lui, le texte, le monde. Afin de "rêver" et de pouvoir "fixer l’étoile". Déchiffrant la vie comme un "poème illisible", qui devient lisible, pas à pas.
.
"Langage(s)"...
Un autre recueil, titré "Langage(s)", jeu de sens entre singulier et pluriel, prolonge (en 2017) cette méditation sur le silence et sur le sens. Sur l’être, la personne, précieux "puits artésien" du fait du langage, infinie profondeur de sens, plus que surface de signes. Il y a toujours la lumière, et il y a des questions. Le bruit contre le silence. La solitude contre la rencontre du regard. La mort comme horizon des vies et même du monde. L’absence contre la puissance d’être. Et cette "porosité" qui menace, de soi avec l’ombre des douleurs, de soi avec les émotions de la mémoire et de l’oubli. 
Mais celui qui écrit lit dans le monde "l’orchestre savant des énigmes".
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DUBOIS 2.jpgUn ouvrage sort en ce moment, pas encore lu, que je lirai. Même édition. Témoignage sur un vécu douloureux, dépassé."L'homme qui entendait des voix"...
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Du poète savoir qu’il est aussi revuiste ("Le Capital des mots"), et blogueur ("Les tribulations d’Éric Dubois").
 
MC San Juan
.
LIENS
LIVRES...
... "Chaque pas est une séquence", page des éditions Unicité...
... "Langage(s)". Éditions Unicité…
... "L'homme qui entendait des voix"...
...... REVUE de poésie en ligne. "Le Capital des mots"...
...... BLOG. "Les tribulations d'Éric Dubois. Journal de poésie"...

04/05/2019

2. À L’Index n°37. Parcourir des pages. Donc lire dans le miroir des autres...

A l'Index n° 37.jpgDans cette note, une lecture non exhaustive de textes (poèmes principalement). Préférences, donc sélection. Ce que j’y lis, relis. Citations.
Le miroir des autres, bien sûr. Car on aime ce qui fait écho, même quand cela diffère de soi. Et dans les phrases des autres on se regarde aussi, intérieurement. Les auteurs tendent un miroir de l’universel humain et on emprunte le Je qui n’est pas Je… 
 
PARCOURS et CITATIONS...
 
Luis Mizon offre une dizaine de pages, poèmes, numérotés, qui font partie d’un ensemble, "Les entrepôts de l’instant". Il dit, justement, des instants, "libellules éphémères", trace "le filament caché" de ce qui fait ses "paroles". C’est visuel, coloré, ancré et incarné. Il transmet son "incandescence intérieure" :
 
"sur les vitraux multicolores
 je reconnais mon itinéraire inachevé
 la quête de mon âme
 et de l’amour des autres
 les échos de mon conte
 sont aussi des images en quête de paroles"
..................
Yannick Ilito, dans "Fragments d’un au-delà du pas" (extraits), parle de la beauté, du corps, de l’âme, de la créativité, de l’exigence : "pouvoir surmonter les cimes". Il parle, c’est ainsi que je le comprends, de ce qui fait naître à soi-même, dit travailler à être "plus qu’une existence / une vie". Pour en donner une traduction il utilise le mot des Japonais : "Ikigai, trouver sa raison d’être".
...........................
Pour Michel Cossec, le poème est précédé d’un long extrait d'un "carnet de voyage vers le nord", l’Arctique, vers le monde des Inuits, et de Paulussi Kuniliusee, chaman et sculpteur autant que pêcheur-chasseur. En exergue il inscrit une pensée de cet homme, qui met dans le mot "Art" le tout de la vie, "exprimer la vie" (en dansant, criant, et même pêchant, pour se nourrir).L’auteur transmet ce que les Inuits, et Paulussi, ont à nous dire sur le rapport à la nature, la planète, les animaux. Eux qui sont "encore détenteurs d’une sagesse que la certitude de notre universalité nous a fait perdre".
 
"Sur le toit du monde 
 source
 seule s’écoule la glace
 prémices sans les hommes, sententia.
 Ici s’ébauche le chant du monde."
..........................
De Michel Lamart on lit une intéressante communication (faite lors d’une Journée d’études), sur lecture, écriture, et hasard. C’est un texte dense, qui rejoint la démarche philosophique de la vraie recherche littéraire, poussée plus loin que les questions de style et genre. Mais au-delà de la littérature c’est ici une réflexion sur le déterminisme de nos vies et les effets du hasard. En s’appuyant sur une lecture comparée de Dhôtel et Paulhan, dont il dit que ce qui les rapproche c’est Rimbaud. Cette lecture m’a donné envie de lire "La littérature et le hasard" d’André Dhôtel. Et me fait revenir à un sujet qui m’intéresse particulièrement. Tant en relation avec la création artistique (notamment photographique) que pour penser les faits de nos vies.
 
Mais, concernant l’art, la référence  essentielle est, pour moi, un texte d’August Strindberg, "Du hasard dans la production artistique" (éd. L’Échoppe). Et j’y associe deux passionnants ouvrages scientifiques (collection Sciences, Points/Seuil) : "Le hasard aujourd’hui", collectif, et "Le Calcul, l’Imprévu/ Les figures du temps de Kepler à Thom", du mathématicien Ivar Ekeland. Évidemment je relie aussi ces questionnements de Michel Lamart à ces lectures qui sont miennes et anciennes, et à celles, diverses, faites autour de trois notes récentes sur les synchronicités (récentes mais auxquelles je pensais depuis longtemps, deux ou trois ans…). Avoir relu son texte me rappelle que je dois aller aussi vers le livre de Dhôtel, et le lire en ayant sous les yeux, peu loin, Strindberg et les volumes que je viens de citer. L'analyse très littéraire de Michel Lamart relance un fil où poésie, philosophie, et science, se rejoignent... 
.................................
Jacques Nuñez-Teodoro, rêve, dans ses poèmes (extraits de "La dérive des continents"), de lunes et de routes, d’aurores sans malheur, de miroirs de vérité. J’aurais envie de recopier beaucoup de passages, mais il faut choisir. Je sens dans ces textes une résistance au désespoir que peut causer le regard sur les ombres de la vie et des vies. Volonté de ne pas basculer dans le pessimisme, mais de rester sur le fil de la lucidité, qui frôle pourtant cette douleur. 
 
"Éviter la route noire
  Voie sans issue
  Personne n’en est jamais revenu"
    (…)
"La vie suppure des fleurs piétinées
  et pleurer évoque des vases renversés"
    (…) 
"Personne jamais n’atteint l’aubier de la vie
  À peine croit-on la sève dans nos veines
  pour accomplir le miracle du miroir"
.
J'ajoute ici une réflexion hors sujet, mais pas vraiment. J’ai respecté évidemment le tilde sur le n du nom, Nuñez.
Mais je n’ai pu m’empêcher de penser à quelque chose qui m’énerve particulièrement. Il semblerait qu’on ait enlevé le tilde du nom de Laurent Nuñez, récemment, dans des publications officielles, suite à la polémique autour du tilde d’un prénom breton. Parce que le tilde ne serait pas admis en français. Sauf qu’un nom de famille d’origine espagnole restera d’origine espagnole, et qu’un nom espagnol n’est pas un prénom breton. Et qu’est-ce que cette bêtise, ce refus d’un signe du pays voisin ? Laurent Nuñez devrait refuser cette atteinte à son identité, à ses racines, et à la prononciation correcte. Un nom est un nom. (Même si la graphie française de mon nom a fait sauter un accent sur les papiers officiels…).
...................................................................................
Pages bilingues, pour un poème inédit de Rebecca Morrison, anglais-français. Mystérieux texte, dont il me semble qu’il faut deviner plusieurs couches de sens. Un peu d’humour, avec sa boussole tendue pour être sûre de retrouver un chemin vers plus que le nord, vers soi peut-être, vers l’autre, ou vers ce colibri qui vient dans ses fleurs, elle dont l’univers est un jardin. Poème qui me fait penser à Colette, ou à la mère de Colette, femmes terriennes, aux présences fortes, dans la couleur du vivant. C’est léger en apparence, et profond. Car "dans la brume", douce, il n’y a pas que l’oiseau, il y a celle qui écrit. Et qui aime la présence de l’oiseau et des couleurs :
 
"yellow, scarlet, pink, white" / "jaune, écarlate, rose, blanc"
 
"He pierces the open mouths
 of my four o’clock flowers —" 
 
"Il pénètre les bouches ouvertes
 de mes fleurs belles-de-nuit — "
...................................
Je relis Véronique Joyaux
 
"car tout est vivant
 dans l’immensité du rien."
.
"Ne ferme pas les yeux
 Ce matin le monde est là tranquille
 Un arbre seul au milieu de la terre ne suffit pas."
          (…)
"J’entre dans le silence avec douceur
 Toute chose autour de moi s’embellit
 C’est un jour de longue trame."
.......................
Hervé Delabarre nous raconte, lui, une histoire venue d’un rêve (sans doute très transformé par l’imagination au réveil, le fil du rêve tiré…). Avec des faits extravagants, un chat qui parle, une atmosphère particulière. (Et d’ailleurs l’adresse censée être celle de l’immeuble du récit est ceci : 3 rue de l’Équivoque…). Un univers de littérature fantastique, qui ne manque pas d’humour. 
.....................
Jacques Boise déroule, sous le titre "Carré", des poèmes en prose. Ce sont des tableaux. Le carré est un espace réel, de terre et d'eau, mais il est aussi l’espace des textes. L’aube, et la nuit. La pluie "d’orage", le silence, ou "la trille d’un oiseau". Couleurs, lumière, parfums.
...................
Fabien Drouet commence à d’abord se rappeler qu’il n’est pas mort, puis à penser au temps "qui n’existe que pour les vivants", pluriel, éclaté en "parallèles". Dans le poème qui suit, où Michaux sert de repère, ou de destinataire non su, il dit une parole qui va sans savoir vers qui. Son "J’appelle" est répété, anaphore pour "un dehors", "ce qui m’appelle", "au dedans / celui qui parle"…
 
"J’appelle au fond.
 Le secours sans y croire d’un regard aux issues."
  (…)
"J’appelle sans
 Destinataire,
 Dans l’odeur de Michaux,
 De Juarroz et de Pessoa."
........................
Irina Breitenstein dit la conscience de quelque chose qui advient en elle d’un savoir de la poésie, de ce que la poésie est vraiment, dans l’exigence, et au-delà même d’être seulement la poésie (car éthique de vie). (L’absence de majuscules est son choix).
 
"apprends à être avec ta solitude. le poème est une solitude
 ouverte"
   (…)
"j’écris pour ouvrir les lèvres, j’écris pour ouvrir les mains, j’écris pour ouvrir les vers
 
 pour être 
 plus que ce corps qui respire."
.
Il y a aussi des haïkus bilingues (allemand-français), de Gerhard Spiller. (Toujours la présence des langues : on a lu des poètes turcs et de diverses langues, dans d’autres numéros…). 
........................................
L’univers de Thierry Lancien est celui de pierres, d’une île, de la mer, et du bleu : "ce bleu qui invente un autre bleu".
 
"Il y a aussi le calme des pierres
 le grand calme sorti de la nuit.
 
 L’énigme des pierres,
 l'énigme"
...................................................................................
Mais avec les poèmes d’Isabel Voisin, je reviens à l’espagnol.
Sombre sujet.
 
"Estaciones de los Muertos / Stations des Morts"
 En exergue, Gabriel Sandoval.
 
Puis ses "coplas peu orthodoxes" (c’est son sous-titre).
 
"Enterrada viva me como
 la tierra del cementerio 
 en el suelo olvidada’
.
"Vivante enterrée je mange
  la terre du cimetière
  sur le sol oubliée"
 
"la muerta me mira" / "la morte me regarde"
.
Sin raíces todo
se tambalea
y la tierra 
se descompone
 
Sans racines tout
chancelle
et la terre
se décompose
.
Vois-tu Lucia
c’est maintenant mon tour de compter
pero José María
no bailaba
.
Questionnement sur le rapport avec la mort en soi de la mort de l’autre.
et pourtant la recherche de ce qui vit..
Ainsi elle "attrape" 
"una transparencia un destello"... "une transparence une lueur"
    (…)
"a veces / un canto de pájaro"… "parfois / un chant d’oiseau"
 
Méditation, ici, sur ce qui fait qu’on s’ancre à la terre malgré ce que la mort peut attirer de nous, parce qu’il y a en nous aussi l’attrait pour la lumière du vivant, des choses simples, comme le passage d’un oiseau. Et, c’est essentiel, aussi, chez Isabel Voisin, méditation sur l’enracinement dans nos langues, quand on pense dans un monde intérieur bilingue, même si on perd un peu ce bilinguisme, parfois. Cela nourrit sa conception de l’écriture, où elle fait se croiser l’espagnol et le français. 
Dans le "puits infini du miroir" … "pozo infinito del espejo", elle regarde un visage, des racines, des mots entrelacés, et la question de l’identité.
 
MC San Juan
..........................................................................
Note suivante, méditation sur le frontispice (vignette d'Yves Barbier), et regard sur mes textes, réflexion sur l'écriture... 
 
LIENS
Vers la note de parution (et informations pour se procurer la revue)... http://lelivreadire.blogspot.com/2018/09/a-lindex-n37-paraitre-en-octobre.html
et infos diverses... 
À L’Index éditeur de livres. Coll. Les Plaquettes (recueils, textes et photographies ou dessins ou encres). Même lien, livres publiés comme hors série (hors abonnement) de la revue. Ainsi "Quelqu'un d'absent", de François Vignes.
Commande : Le livre à dire, Jean-Claude Tardif, 11 rue du Stade, 76133 Épouville. La revue, 17€, port compris.

03/05/2019

1. À L'INDEX n°37. Faire revue (Jean-Claude Tardif). Donc offrir la poésie "à la présence du monde" (Jean-Pierre Chérès).

à l’index,à l’index 37,poésie,jean-claude tardif,jean-pierre chérès,henri pichette,lelivreadire.blogspot.com,le livre à dire"Pour moi le poète n'est qu'un instant, une fugacité, un mot égaré qui nous grandit, nous fait advenir. La seconde d'après il redevient vulgum pecus, factotum, quidam et citoyen ; homme ordinaire dans une vie qui l'est tout autant. C'est cet instant, ce souffle court qui le travaille, le taraude et le projette brièvement ailleurs qui le fait et le gardera poète."
 Jean-Claude Tardif, "Au doigt et à l'oeil" (Avant-propos)
 
Je pose enfin la recension de ce numéro de la revue A L’Index, qui m’est particulièrement chère. Alors que le numéro suivant vient de sortir (passionnant dossier sur Michel Mourot, photographe et écrivain). Pourquoi ce décalage de temps ? Je sais et ne sais pas. Des tas de travaux en retard, dont certains demandent beaucoup de silence, de temps de regard intérieur (dont intense réflexion sur l’art photographique : mon art poético-photographique, pour un projet en chantier). Et il y a, dans l’écriture, des moments de maturation où il faut accepter de ne rien faire. 
Mais, réflexion faite, et après relecture des textes et poèmes que je préfère, je crois y être entrée autrement, plus que je n’aurais pu le faire avant. Lire et oublier, même soi (sa propre écriture...), puis relire, c’est toujours autrement, et plus. 
 
J’occupe une dizaine de pages dans ce numéro, avec deux amples poèmes, dont je noterai les titres et des bribes,  à la fin de ma recension en trois notes. (Lien avec cette revue, et son esprit, depuis 2013, moment où je fus invitée à partager  ce "lieu" d’écriture, avec d’autres qui le fréquentaient depuis longtemps. De ces rencontres heureuses, qui comptent...). 
 
Ici, comme toujours, l’introduction de l’éditeur (et écrivain) Jean-Claude Tardif. Et, comme à chaque fois que je lis son avant-propos, je pense que regrouper toutes ces pages ferait un passionnant livre sur la poésie, sur les questions que se pose qui écrit et publie. 
Il dit une triple réalité. Et le lisant, le relisant, j’en profite pour réfléchir encore à ce qu’est écrire. C’est cela que les textes provoquent : penser à partir d’eux.
Il exprime une lassitude, d’abord, sans doute celle de celui qui est sollicité par l’envoi de textes qu’il peut ne pas aimer. Lassitude qui fait écho à la mienne (autre, car autre vécu) devant la multitude de poèmes que donnent à lire, sur divers réseaux sociaux ou blogs, leurs auteurs. Textes majoritairement décevants par leur médiocrité, mais souvent adulés par des lecteurs rapides (montrant qu’ils aiment pour être aimés aussi ?). Phrases jetées dans l’écriture du jour, loin du silence et de l’épreuve du tiroir. Trop de textes (pourquoi tant quand l’oeuvre de très grands tient parfois en trois ou quatre livres essentiels?). Et ce qui est regrettable c’est aussi que des diamants sont perdus dans la masse. Mais eux viennent, ces diamants, sauf exception, de publications annoncées, citations pour dire un recueil, passé, lui, par le temps du tiroir et le comité de lecture, ou le regard d’un éditeur. On ne peut lire des masses de pages (ou il faudrait choisir de sacrifier les livres). Et que devient le regard sur le monde, cette présence au monde chère à l’équipe de la revue À L’Index ? Et voilà que relire le questionnement de Jean-Claude Tardif (présent ici, sur ce blog, par une recension de livre, en plus de celles de la revue, et présent bientôt par d’autres lectures en attente - car écriture qui compte), voilà que cela me ramène à des questionnements et à des paradoxes. Car si d’autres montrent trop je suis (peut-être) dans un excès contraire. Et de ces réseaux sociaux en partie problématiques (ou de ces blogs) j’ai reçu aussi l’émerveillement de très belles découvertes : écritures authentiques, lumineuses, dont on sent l’exigence méditée (même si c'est peut-être un texte écrit l'instant d'avant). 
Jean-Claude tardif, dans ce qu’il dit de cette sorte de lassitude, parle de "moulins infatués" (ceux qui sollicitent, sans doute, ou ont d’eux une opinion qui ne laisse pas de place au doute). Je pensais, juste avant de relire, à la question du mirage de l’ego. Et pour avoir animé, pendant des années, des ateliers d’écriture, je sais que de très belles pages peuvent sortir des mains de collégiens ou d’étudiants, qui ne prétendent pas pour autant être des "poètes", des "auteurs". Et sachant cela, l’ayant vu si souvent, j’ai toujours pensé qu’il fallait, pour faire "oeuvre", un au-delà de ces démarches, un long cheminement qui justifie que ce soit... "plus". Au risque que rien ne soit, à force de retrait. Car c’est aussi devenir, soi, ce "plus".
 
L’autre réalité dont parle l’éditeur, dans son texte préliminaire, c’est la joie. Des découvertes, rencontres d’écritures auxquelles il trouve de la force de sens. Des retrouvailles, voix qu’il connaissait, et qui reviennent offrir des textes qu’il aime.
 
Et enfin, c’est le questionnement. La revue pourra-t-elle se maintenir ? Les abonnés seront-ils fidèles ? Inquiétude permanente de tous les éditeurs de revues. Même si celle-ci a de très nombreuses années de vie, beaucoup de noms passés par là, des centaines et des centaines de pages produites, et qui resteront. Ce doute est plus que justifié, quand on sait qu’en 1984 il existait 548 revues littéraires, et qu’en 2012 il n’y en avait plus qu’une centaine (enquête de l'éditeur Jean-Michel Place, rappelée par Le Magazine littéraire de février 2012 - et nous sommes en 2019…). Or sans revues la poésie ne peut exister. C'est le laboratoire des éditions (et des auteurs). Ce sont des lettres envoyées, comme bouteilles à la mer, aux lecteurs (poètes ou pas).
 
Ces trois réalités inscrites, cela l’entraîne vers sa réflexion permanente (qui est autant celle de celui qui publie les autres que de celui qui écrit et est publié par d’autres…). Car, au bout du compte, qu’est-ce donc que la poésie ? Tant de livres existent qui tentent de définir cet art, et tant de questions demeurent. Il dit ne pas pouvoir, finalement, le dire (il l’a fait pourtant dans bien des pages, en questionnement renouvelé). Mais il ajoute qu’il sait ce que la poésie n’est pas. Car si elle est "un souffle", "un instant", c’est qu’elle est l’exceptionnel moment où faire advenir la densité vraie du poème "projette ailleurs". Ce qu’elle n’est pas, donc, c’est cette écriture sans le souffle, sans ce miracle de l’instant. Et il cite Henri Pichette : "La poésie est une salve contre l’habitude". Salve. Force qui habite soudain l'être, et transfigure. Mais aussi violence contre soi, pour se défaire des facilités médiocres. Se désapprendre. La poésie ne serait pas ce qui nous laisserait glisser dans les pas de nous-mêmes, du nous d’hier qu’on n’interrogerait pas. 
 
En quatrième de couverture, toujours, le paragraphe de Jean-Pierre Chérès (et tant mieux, car c’est excellent, comme un  manifeste, une charte, que je relis à chaque nouveau numéro). Le rappel du rapport au présent. Et la notion de don "corps et esprit à la présence du monde". La poésie ? C’est "ouvrir en permanence ses antennes sensibles à l’univers". Présence au réel et à autrui, c’est l’éthique de la revue. 
 
Je relis, pour cette recension, ce que j’ai déjà lu et relu. 
Note suivante, mon parcours des textes et poèmes (surtout), parcours intuitif, selon mes préférences (subjectives), donc non exhaustif. Puis, troisième et dernière note, réflexion sur mon écriture, à partir des poèmes publiés là.
 
MC San Juan
 
LIENS
Vers la note de parution (et informations pour se procurer la revue)... http://lelivreadire.blogspot.com/2018/09/a-lindex-n37-paraitre-en-octobre.html
et infos diverses... 
À L’Index éditeur de livres. Coll. Les Plaquettes (recueils, textes et photographies ou dessins ou encres). Même lien, livres publiés comme hors série (hors abonnement) de la revue. Ainsi "Quelqu'un d'absent", de François Vignes.
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01/05/2019

"Le Maître de lumière", un voyage dans le silence "qui n’a pas de fin" et "redevient Parole primordiale"

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Sur son site, Illuminator (Enlumineur), en légende d’une enluminure de l’exposition Eleven Beatus (Rockefeller Center, New York), dédiée aux victimes du 11 septembre 2001, il est noté ceci : "La structure géométrique ouvre un espace sacré".

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Au début, c’est la danse, le corps, son monde pendant près de vingt ans, "mon unique horizon". Cet univers, dont il dit l’avoir "cru vaste". Car quand il commence à transcrire son extraordinaire itinéraire, il sait que, malgré la beauté créée, malgré la transfiguration du geste, le danseur-chorégraphe qu’il fut (passionné, réputé) n’a pas vraiment idée, alors, de ce que "vaste" veut dire. Parce qu’il n’est pas dans sa voie.
 
Pourtant c’était une vie où tout était art. Et cela le menait inexorablement vers ce qu’il vivra ensuite. Par ce travail sur le corps : le sien (danseur), celui des autres (chorégraphe). Le corps, l’énergie du corps, préparait le processus d’alchimie intérieure de sa future métamorphose, celle qui transcende la biologie. D’ailleurs le maître futur lui fera plus tard adopter une discipline gestuelle, mais autre, et secrète, propre à sa lignée d’enlumineurs traditionnels. 
C’est autre, mais finalement familier.
 
Une phrase révèle que, longtemps avant cette rencontre, en lui se préparait une conscience de ce vaste qui n’était pas encore là. Il écrit : "Pour moi, un corps qui danse et qui sue était une torche de feu". Magnifique traduction d’un mystère, et prescience troublante. Torche de feu, il le sera, en quelque sorte, plus tard, autrement. D’abord brûlé et affamé, par des travaux matériels exténuants, pour un apprentissage commencé qui est aussi une mise à l’épreuve, physique et psychologique. 
 
Dans cet ouvrage Jean-Luc Leguay n’occulte pas toute une période de vie intense, dans le bruit des rencontres, des amours, des aventures sexuelles, des voyages, des fêtes.
Mais c’est dans un instant de silence foudroyant que tout  commence vraiment pour lui.
Il est un jour à Turin, pour des représentations. C’est une période où il sent le besoin de renouveler ses chorégraphies, et il est attiré par les danses sacrées. Cherchant des documents, il va dans la Bibliothèque royale, consulte des manuscrits précieux. Le lieu est presque désert, il est concentré, intensément présent. Devant une lumineuse page de parchemin, une enluminure, se produit un phénomène extraordinaire, un "séisme". Il est littéralement foudroyé. Ce qui émane de ce parchemin, tant par le léger contact du toucher que par la vue, le bouleverse. C’est un éblouissement radical, une révélation. Pas de mots, une "onde". Seul, dans le silence du lieu, il est brûlé intérieurement par quelque chose "qui n’était pas de l’ordre du profane". Il dira de ce moment qu’il fut "ouvert par le Haut".
 
Évidence. L’enluminure sera sa voie, est sa voie. Mais il lui faudra trouver un maître artisan. Une transcendance l’a habité, l’a guidé jusque-là, l’a traversé, et lui a indirectement parlé (sans rien dire…). Foudre. Il a été illuminé par l’oeuvre d’un ancien enlumineur. Et ce n’est pas traduisible, c’est de l’ordre de l’indicible.
 
Mais si des hasards et des synchronicités ouvrent le chemin, l’épreuve est ensuite le silence des signes. C’est une longue errance avant de trouver le maître. Personne ne connaît d’enlumineurs, beaucoup pensent qu’il n’y en a plus. Mais un ermite orthodoxe italien finira par lui parler d’un moine enlumineur, ermite lui aussi, vivant seul dans une maison isolée, en pleine campagne du sud, mais peu loin d’un monastère. 
La première rencontre est extraordinaire. Après un parcours de centaines de kilomètres en voiture, il marche vers la vieille demeure indiquée, écoute  les vibrations du lieu. Ce moment est aussi important que celui de la révélation de Turin. Le vieux moine est assis, et le regarde de loin, comme attendant ce qu’il sait venir vers lui. Lui marche, "et tout est silencieux". "Comme si une main supérieure, surnaturelle, avait coupé le son". Trois mots résument cette bascule de destin : lumière, silence, lenteur. Tout passe par le regard du moine, qui semble savoir tout de lui et de sa venue. Une heure de présence, peu de mots, presque rien. "Je ne dis rien". Et... "Il ne parle pas non plus". C’est le premier jour d’un lent commencement. Le moine ne semble pas soucieux d’accélérer quoi que ce soit, comme s’il savait, malgré son âge très avancé, disposer encore des années nécessaires pour cette transmission qu’il doit à son art sacré. 
Ce qui commence est l’histoire de l’apprentissage du métier d’enlumineur, pendant dix ans. Dans un silence qui fera partie de l’initiation. Apprendre en se taisant, en regardant, en observant. Accepter que le maître, qui deviendra pour lui le Maître, ne dise rien, n’explique rien, impose son silence comme une discipline. (Même s’il y a quelques rares paroles). 
Double vie, entre danse continuée, et fuites de plus en plus longues vers ce lieu de lumière. Avec des déchirements dans la vie privée (femme, fils), que provoque son propre silence sur ce qu’il vit de si particulier.
Frustrations.
Même la faim du corps est une souffrance, dans une demeure de totale frugalité.  Mais cela fait partie de l’enseignement. Son Maître (il emploie toujours la majuscule pour le désigner) sait où il le mène et comment. Il finira par savoir comment se nourrir autrement, capter l’énergie forte d’aliments rares. Et cela aussi est en relation avec une sorte de silence. Savoir calmer le bruit intérieur des pulsions de faim, pour une attention silencieuse, calme, à la réalité vibratoire de ce qui peut nourrir le corps affamé (et qui le sera de moins en moins). Jusqu’à, dans la dernière année de son initiation, être capable de jeûner quarante jours, et d’y trouver une force autre. 
 
Le maître veut le mener au "geste sacré". Et pour cela l’initiation finale passera aussi par des gestes rituels, secrets, destinés aux seuls initiés.
Comme le maître parle très peu, ses phrases sont comme des clés ouvrant des seuils, des sortes de mantras, de koans du zen. Ce moine chrétien est capable de citer aussi le Coran, tout autant que la Bible. Mais "pas de questions-réponses". Rien de didactique. 
 
Le sommeil, aussi, intéresse le vieux moine. Car on peut être happé par "les ténèbres de la nuit", c’est-à-dire par l’agitation des rêves, des cauchemars, le bruit de l'inconscient et des miasmes du mental. L’enseignement sera de savoir remplacer l’ordinaire sommeil par une présence ouverte à la lumière. "Dors comme un éveillé". Et plutôt que par des discours le changement passe par des rituels. Le maître pose des "sceaux" sur le corps de son disciple. Marques symboliques ou gestes tracés, on n’en saura pas plus, puisque le silence est aussi celui du secret. La pratique symbolique des sceaux se réfère aux bâtisseurs de cathédrales qui marquaient les pierres en y cachant des signes.     
Silence de leur partage. Silence pour nous qui ne sommes pas disciples enlumineurs. Et silence, ensuite, pour lui, l’initié qui ne doit rien révéler de certains savoirs transmis, dont le secret est sans doute aussi la puissance. "Tu es un artisan de lumière qui travaille dans l’ombre. Ce secret est ta force", dit le vieux moine en l’initiant.
Apprendre en se taisant, être privé de mots, mais initié par qui ne dit rien ou peu, et se taire.
Le processus et les rites doivent mener l’initié "de notre nature limitée à notre nature illimitée".
Les mots clés du parcours seraient : sens, signes, rites, symboles, lumière.
Le danseur est passé d’une ascèse à une autre. Il est la matière même de sa création. Et longtemps il ne crée rien d’autre que son dévoilement intérieur. Pas la moindre enluminure. Il fait des travaux préparatoires et se transforme lui-même. 
Ce n’est pas un enseignement oral, donc, mais un dur rapport charnel avec les éléments (terre, eau, feu…).
Matière, silence, immobilité. "L’immobilité qui sous-tend la danse".
 
Le premier dessin, fait au bout de trois ans, lui vaut d’entendre que c’est "un mort dessiné par un mort". Bien plus tard, vers la fin, créer le chef d’œuvre  de sa maîtrise achevée se fera dans un dialogue intérieur intuitif avec la géométrie sacrée, sans calculs. Avec les couleurs, magnifiées, et avec la lumière de l’or, dont il trouve seul comment illuminer sa splendeur. Sans les mots du maître. Toujours ce silence qui initie. 
 
La géométrie de l’enluminure est le miroir d’une structure intérieure à épurer, pour trouver le point qui révèle la forme. 
La place du secret (le silence des signes) est telle que dans l’œuvre même s’inscrit l’invisible point qui porte le visible, et que nul ne doit savoir. C’est la "main de lumière" de l’enlumineur authentique qui guide cette trace. Car pour avoir traversé cette lente épuration l’initié s’est défait de son "labyrinthe intérieur", afin de ne pas être un "enténébreur" qui nous entraînerait vers ses propres ombres, au lieu d’être l’artiste qui donne à l’âme d’autrui un miroir de lumière. 
 
Au bout du chemin, Jean-Luc Leguay devient Heraclius A, nom d’initié transmis par son Maître, avec lequel il devra signer ses enluminures. Il s’inscrit ainsi dans une lignée. Passé de la danse à la Danse intérieure. Car, dit-il, "le moindre geste du début contenait déjà tout". Le très vieux moine meurt peu de temps après l’initiation finale. C’était comme s’il l’avait attendu, dans sa solitude de créateur méditant, ne signant rien, et qu’il s’était donné encore dix ans de vie pour tout transmettre au disciple qui lui était destiné.
Cette mort est un fracas pour celui qui est maintenant Heraclius A. Et une initiation supplémentaire. 
Il sait alors qu’il devra transmettre, et comprend qu’il faudra publier. Puisqu’il connaît le moyen de "sacraliser le temps et l’espace", de "ne pas agir", et de "baigner le travail de transcendance". 
A la fin du livre, dans les deux dernières phrases, est résumé l’aboutissement du processus d’initiation, son sens profond.
L’artisan, l’artiste (le poète, s’il sait) est une part de la Cathédrale planétaire, cosmique (il met alors une majuscule). Réalité de l’hologramme. Il écrit : "Je suis une pierre marquée à la main, une pierre parmi les autres, signée et cachée dans les murs de la grande Cathédrale. D’autres viendront après moi achever la construction".
Voilà la leçon de ce long voyage dans le silence.
J'avais lu ce livre magnifique il y a longtemps. Le relisant je l'ai compris plus profondément. 
Nous, lecteurs de ce récit, on en sort comme d’un voyage semblable presque partagé. 
On a envie de prolonger l’effet en relisant des pages, en ouvrant les autres ouvrages, en regardant les enluminures. 
Et sur le site, "Illuminator", nous lisons cette phrase de lui, à propos de l’édition du  Mutus liber : "Le "livre muet de l’initiation" ouvre des voies de lecture où le silence, grâce à l’enluminure, redevient Parole primordiale."
 
LIENS...
Publication de 2004, éd. Albin Michel… https://www.albin-michel.fr/ouvrages/le-maitre-de-lumiere... 
Réédition, Dervy poche, 2009, et autres livres de lui… http://www.dervy-medicis.fr/jean-luc-leguay-auteur-2279.h... 
Note d'un BLOG, sur une conférence de 2018… http://www.jlturbet.net/2018/05/glnf-le-trace-de-l-enlumi... 
SITE, Illuminator (biographie, vidéos, diaporamas, bibliothèque d’enluminures, dont La Divine Comédie de Dante, expositions, dont Eleven Beatus, New York (dédiée aux victimes du 11 septembre)… 
 
Note brève, même livre, posée le 20 avril, en relation avec l'incendie de Notre-Dame...   http://tramesnomades.hautetfort.com/archive/2019/04/20/le-maitre-de-lumiere-livre-de-jean-luc-leguay-danseur-chore-6145329.html
 
MC San Juan