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24/07/2018

À L’INDEX, revue de poésie. Recension (et citations).

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Le numéro 36 est sorti en juin, riche de nombreux textes, près de 200 pages de poèmes et nouvelles.

Dans l’éditorial, Jean-Claude Tardif appelle à une conscience éveillée aux réalités du monde dont l’évolution inquiète. Relire Barjavel et Orwell, dit-il… Et il redonne l’axe, l’éthique, de la poésie qui est accueillie dans ces pages : « Pas un aller de soi vers soi, mais avant tout un allant de soi vers les autres ».

Mais il faut lire aussi, relire, le texte de Jean-Pierre Chérès qui est inscrit chaque fois en quatrième de couverture. J’en cite des fragments : « Être poète, c’est se donner corps et esprit à la présence du monde, c’est être possédé par le monde » (…) « se perdre dans les gens pour se retrouver dans le sens » (…) « Être là ». Le texte est repris comme un leitmotiv, donné en relecture car il est en quelque sorte un art poétique collectif. Les éditoriaux   développeront tel ou tel point, tel ou tel thème. D’un numéro à l’autre ils dessinent un programme d’écriture et de vie. (D’ailleurs ces éditoriaux mériteraient d’être regroupés en livre, plusieurs volumes sans doute, depuis le temps : ils s’ajouteraient aux quelques ouvrages essentiels qui permettent de penser la poésie, celle de l’exigence non formaliste.)

On ne peut parler de tout, lisant une revue. Le but est de donner envie d’aller lire…  Donc je ne fais qu’un survol et quelques notations.

J’aime beaucoup le texte de Luis Porquet, « Éloge du plus proche ». Une méditation sur la présence à « ce qui nous est immédiatement donné : l’ici ». Citant Kenneth White et Héraclite (et l’un citant l’autre) il écrit contre le piège illusoire de la projection dans le lointain de l’espace et du temps, et contre les mirages qui sont les erreurs du monde contemporain qui y sacrifie la nature. Alors que la sagesse serait de savoir reconnaître les liens tissés entre ce proche et ce lointain de notre réalité, de « voyager de l’un à l’autre », et « d’être là, simplement ». Ce, dit-il, qu’enseigne « toute quête spirituelle authentique ». Un poème de lui suit sa réflexion. « Calligraphie ». J’en cite deux vers : « Le mot comme le trait / Doit naître du silence. »

Un univers proche résonne avec ces pages : celui des poèmes de Jean-Pierre Bars : « Nous ne sommes pas inépuisables / nos limites ont la forme du monde ». Et « l’âme qui veille regarde l’âme / sortir de ces décombres. »

Nature… La mer, dans les poèmes en prose de Jacques Boise. Éloge de la mer et de la contemplation immobile. Paragraphes de huit lignes, régulièrement, descriptifs à la manière d’un peintre subtil, qui pose des touches délicates avec des mots qui donnent une force sensuelle à la perception des éléments et du vivant. Le regard comme acte essentiel. Superbes textes. J’ai aimé quand la lumière changeante transforme les oiseaux qui « ne sont plus que des leurres d’écume et de sel. »

Deux poèmes, bilingues, d’Edward Thomas, pour lui rendre hommage au centième anniversaire de sa mort sur le front en 1917. 

Les langues sont souvent présentes dans la revue. Et c’est le cas encore. Ainsi, textes en anglais et français pour les poèmes de Robert Nash (dont un livre est publié par À L’Index). Textes d’une respiration dans et de la nature, une écoute saisie même dans le quotidien urbain.

Très beaux textes, aussi, de Fabien Sanchez. En exergue, René Char, pour introduire des textes qui interrogent le présent avec la nostalgie de l’enfance, si loin déjà, quand tout passe si vite et qu’on regrette de ne pas avoir mieux su choisir et vivre. Ne sommes-nous que passager qui « vit et meurt en amateur » ? En n’étant pas assez investi parce qu’on a laissé la force de vie de l’enfance s’en aller et qu’on n’a plus que « sa perte », « ses cendres » ? A force de « douter de tout, même du doute », perd-on la présence ? L’auteur parle de lui, dans un exercice d’amère lucidité extrême. Mais son « je » rejoint le questionnement de tous ceux qui méditent sur le temps, la vie, la mort, voulant s’incarner en vivants et regrettant de ne pas toujours savoir le faire, ou pas suffisamment, anges fatigués par l’éloignement de leur temps d’ange (l’enfance). « Ma figure d’homme est scindée par ma fatigue d’ange. »

A noter, l’évocation d’Emily Brontë par Emmanuelle Le Cam (parcours de vie).

Et celle d’Albertine Sarrazin par Jean-Marc Couvé. Elle que j’ai trouvée si bouleversante, la lisant, et morte si jeune…

Plusieurs nouvelles de qualité, et d’autres poèmes, aussi.  

Retour sur le numéro 33 (les 34 et 35 sont des numéros spéciaux consacrés, chacun, à un auteur).

Pour ce numéro 33, long éditorial de Jean-Claude Tardif, qui met l’accent sur le rapport au corps. Corps présent dans l’écriture même. « La poésie n’est pas une écriture de stuc, elle est un contre-poison. La poésie repulpe la chair de la langue. » (…) « Elle relève de l’Essence ; de ce qui donne corps ! ». Poèmes pour « les gens de peu », c’est-à-dire nous tous, donc avec un langage qui parle à tous. « Le vers le plus simple peut éclairer un monde. ». Ce que la revue À L’Index veut donner à lire ? « Des poèmes qui nous semblent porteurs de sens et de chair, en ce qu’ils sont habités par leurs auteurs en même temps qu’ils les habitent. ».

J’avais aimé retrouver des poèmes de Roberto San Geroteo... Citation« Un goût de brume envahit tout / à commencer par nos corps / cyclopéens / aux airs de moulins à vent / aux ailes de lumière / vers le proche vers le lointain / qui font même tourner la tête / à la mer à la nuit ».

J’avais été émue par le portrait de Jean-Claude Pirotte dessiné par Henri Cachau, commentant lui-même son dessin, et disant pourquoi sa tendresse pour cet être. Un éloge de plus de deux pages, portrait en mots.

Robert Nash était déjà présent avec quelques poèmes. Premier avant-signe du livre publié par À L’Index, le second dans le numéro 36.

Claire Dumay était de retour avec un texte en prose où elle continue à se disséquer durement. Autoanalyse qui ne sépare pas d’autrui, et laisse entrer le monde. Et l’écriture est belle.

Nombreux poèmes dans ce numéro, des textes bilingues aussi, comme souvent, diverses langues.

Tous ces poèmes pourraient avoir pour exergue ces vers de A. Kadir Paksoy (p. 159) : « Qui est poète ?  / Peut-être celui qui aurait eu une plus grande part de la tempête / peut-être celui qui se serait approché le plus du soleil / ou d’un réverbère également allumé le jour » (Je retiens ce nom, je le note, même, pour chercher à le lire).

Note sur Entrevues… https://www.entrevues.org/revues/a-lindex/

Lien vers la revue À L’INDEX… http://lelivreadire.blogspot.com

22/07/2018

"Si vaste d'être seul". Citer Tristan Cabral... (citations et recension)

CABRAL .jpg« J’ai faim d’abîmes / Et des oiseaux muets tombent / tout doucement / Sur le monde… » (p. 19)

« J’ai le visage d’un grand brûlé dans son habit de cendre » (p.27)

« Parfois aussi / il coupait les mains des sources / et on le retrouvait  / dans l’arbre à feu » (Gaspar, p. 32)

« Qui ramassera les ombres ? / qui ramassera les noms ? /qui lavera la terre de tous ses bourreaux ? » (p. 39)

 « Sur une croix de bois  // rejetée par la mer  /// On peut lire en trois langues : / en arménien, en hébreu et en grec / ‘SI VASTE D’ÊTRE SEUL........ !’ » (P.75)

                              Fragments de poèmes, « Si vaste d’être seul ». Page éditeur... https://www.lisez.com/livre-grand-format/si-vaste-detre-s...

Livre bouleversant (publié en 2013, éd. du Cherche-Midi). Titre magnifique. (Un tel vers suffit à dire la force d’une œuvre entière, à la justifier, à la rendre incontournable : je pense qu’il vaut mieux quelques fragments de cette force radicale que des sommes de livres dont ne jaillissent rien d’évident). On a envie de consoler Tristan Cabral pour le fait d’être humain dans un monde où les dictateurs oppriment et les bourreaux tuent. Nous y sommes aussi, mais lui, écorché vif et qui le sait (il l’écrit), vit en empathie particulièrement douloureuse les drames de l’Histoire récente (Holocauste) ou très récente (répressions diverses, souffrances et morts). À tel point qu’il semble qu’il le vive dans son corps même. Sa marque est un engagement de toute la vie contre les injustices et les oppressions. Son écriture est charnelle (je la ressens ainsi), brûlante. Son lyrisme est servi par des métaphores ancrées, terriennes, nées du regard sur le monde concret et social. Et c’est allié à un réalisme cru, qui dit la mort avec la réalité du cadavre, sans évacuer l’horreur des désastres causés par l’humain à l’humain. La philosophie est là (il l'enseigna), par ce qui souterrainement motive le questionnement. Quel sens dans ce monde si c’est peuplé de tant de douleurs ?

Lui aussi cite, et beaucoup. Au début du livre, exergues pour l’ensemble, la solitude par Albert Cohen (« Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte. »)  et Franz Kafka (« Je suis seul… Comme Franz Kafka… »). Mais à l’intérieur, citations (ainsi, pleine page, des vers d’Anna Akhmatova, son Requiem : parenté d’évidence avec elle), ou, exergue de poème, André Laude. Et des noms dans le corps même des textes (Celan, Machado, Lorca…). Car « vaste » c’est cela aussi. Béance solitaire, mais univers personnel peuplé, habité, par des esprits frères. Et c'est beaucoup plus, la conscience d'un espace intérieur immense que la solitude révèle, même si elle est douloureuse, même si  peut être effrayant ce regard sur cet infini en soi.

Né en 44 il a enseigné la philosophie longtemps. Son pseudo d’auteur est une création en soi : "Yann Houssin prend le nom de plume de Tristan Cabral en hommage à l'homme politique bissau-guinéen et cap-verdier Amilcar Cabral et à Tristan, du conte populaire Tristan et Iseut." (Fiche Wikipedia).

Je viens de découvrir une très belle recension de David Campisi, sur La Cause littéraire (suivie d’une bibliographie). J’en copie le début… Suite sur le site (lien ci-dessous)…

« Tristan Cabral recopie ce qu’il voit sur les murs. A l’affût des drames d’aujourd’hui comme de ceux d’hier, furetant dans les massacres, au creux des catastrophes humaines, partout où rôde l’odeur âcre du sang, le poète promène sa sensibilité au gré des choses que l’on tait trop souvent, là où le temps a laissé la place au silence, quand le monde qui tourne va trop vite pour pleurer ses morts.

Mais de quoi nous parle Tristan Cabral ? Si vaste d’être seul est un recueil des poèmes à vif, de réflexions sentimentales, d’aphorismes qui résonnent. Si tout semble délié, quelques faisceaux traversent la poésie de Cabral : les arbres, d’abord, au cœur de son lyrisme, et puis la mer, ensuite, la mer de Bretagne, celle qui ouvre sur l’éternité et s’écrase sur le sable, et puis ses « phares aux yeux fermés » qui n’éclairent plus rien. »…  http://www.lacauselitteraire.fr/si-vaste-d-etre-seul-tris...

Comme j’ai trouvé cette chronique excellente j’ajoute un lien vers la liste des chroniques de ce contributeur régulier de La Cause littéraire… http://www.lacauselitteraire.fr/tag/David-Campisi/

17/07/2018

Jean-Claude Tardif cité par Philippe Claudel. Un exergue, un livre... (et un 2ème exergue, JC Pirotte)

CLAUDEL .jpg« Être le greffier du temps,

   quelconque assesseur que l’on voit rôder

   lorsque se mélangent l’homme et la lumière »

Homme de peu.jpg       Jean-Claude Tardif, L’Homme de peu, éd. La Dragonne. (Citation posée en exergue, par Philippe Claudel, pour son roman Les Âmes grises.

« Je suis là. Mon destin est d’être là. », Un voyage en automne. (Cette ligne de Jean-Claude Pirotte est l’autre exergue du roman)

CLAUDEL CHIEN.jpgLes âmes grises... La poésie pour donner l’axe des interrogations sur ces destins qui se croisent dans ce roman et qui se ratent, sur le courage et les lâchetés, la tristesse et les mensonges (ou les silences, ce qui revient au même). Une mort en entraîne d’autres, et les culpabilités possibles des faits visibles cachent les culpabilités probables des faits invisibles. Mais BLANC TARDIF.jpgsi la noirceur n’est pas totale, la lumière non plus. Gris, les êtres, car, contraires à eux-mêmes, ils survivent. Épaisseur trouble d’êtres ordinaires, qui se débrouillent avec leurs drames, comme ils peuvent. Les personnages du roman sont à côté de la guerre, la première du siècle, mais comme ils se débattent avec leurs doutes et leurs souffrances la tragédie collective est comme gommée. Le narrateur a peur du vide, alors il le peuple avec son enquête, pour n’avoir pas à regarder vraiment en lui, ne le faire qu’à la fin. 

Les âmes griseshttps://www.livredepoche.com/livre/les-ames-grises-978225... 

Page des éds. Stock, les livres de Philippe Claudelhttps://www.editions-stock.fr/auteurs/philippe-claudel 

Une autre pensée, de Jean-Claude Pirotte, rejoint l’atmosphère du livre de Philippe Claudel. Ce passage est cité par Gil Pressnitzer sur son merveilleux site Esprits nomades (il est décédé en 2015, le site est toujours lisible et j’espère qu’il le restera) : 

« Je trouve qu'il est toujours plus facile de parler de son angoisse que de son bonheur ; d'où mon désir de lumière. Grâce aux ombres je parviens à atteindre une lumière. S'il n'y a pas de contraste, il n'y a rien… Et cela aussi bien en littérature qu'en peinture. »

La page d'Esprits nomades sur Jean-Claude Pirotte, où figure cette citation… http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/pirotte/pir... 

Gil Pressnitzer citait René Char et se présentait (voir aussi en accueil, hommage et bibliographie, notes et poèmes, livres, et des poèmes de lui à lire sur le site, voir sommaire)… Ici... http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/pressnitzer... 

Quand j’ai découvert la citation de Jean-Claude Tardif posée en exergue je n’avais pas lu le recueil, « L’Homme de peu ». Je ne l’ai trouvé et lu que récemment. Épuisé chez l’éditeur, on arrive à le dénicher sur la Toile (quelques rares exemplaires). Mais ces trois vers suffisent à donner envie de lire le recueil entier. Dans le livre que j’ai maintenant lu et relu, et que j’ai sous les yeux à l’instant d’écrire, le poème de l’exergue se poursuit ainsi :

«  le blême et l’ébloui / pour quelques secondes / fraudées à la lune /// ici demeure la tentation / la seule qui vaille de serrer le souffle / telle, dans la main, la noix verte des mots. »

« L’Homme de peu » est le dernier volume d’une trilogie (il a été publié en 2002), je ne connais pas encore les deux autres, antérieurs (1995, 1999), alors que j’ai lu Nuitamment (2001) et La Vie blanchit (2014). Et alors que je vais bientôt lire « Simplement… presque… blanc… » (dernier recueil, 2018), que je viens de commander. Peu importe. On peut très bien lire en désordre les poèmes, et reconstruire la structure intérieure petit à petit. Chaque poème existe par lui-même, chaque livre de même. Chacun en fait sa propre lecture. Ce que je lis ne sera pas ce que d’autres verront dans ces pages. J’y trouve le portrait d’un homme et la quête vers la source de l’identité, donc aussi un autoportrait qui regarde de l’autre côté des frontières pour mieux saisir l’ici. 

« Revenir à la source. »

Un dialogue avec quelqu’un qui (me semble-t-il) ne peut plus entendre et répondre, mais peut-être quand même oui. Ombre du grand-père, et présence du père. Mystère de qui on est, ressemblances où on reconnaît en soi les traces de ceux dont on vient. Et tristesse devant les guerres et les exils, et devant l’humilité de vies qui n’ont pu donner leur mesure autant qu’elles méritaient de le faire, car à l’exil de terre s’ajoute un exil de langue. Le visage qui apparaît aussi entre les pages est peut-être tout à fait étranger à l’auteur, un errant parfois dans sa détresse. (Ce serait comme une superposition au propos de l’auteur, mais le texte s’échappe et mêle des réels différents). Cependant même ainsi il renverrait un miroir à celui qui écrit et à celui ou celle qui lit… 

« On ne sait jamais où porte la voix. »

L’art poétique de Jean-Claude Tardif est étranger au formalisme artificiel ou à la « fabrication » calculée du poème. Il parle à tous. 

« Écrire / des mots au goût de pain simple. // Faire jaillir la lame de l’encre. (…) Ne pas chercher le poème, il viendra sous la dent. (…) Écrire simplement  / pour enchanter la vie. »  

Et s’il rêve d’écrire des « lettres aux oiseaux », il inscrit dans ses textes les mots et les questions de la profondeur grave : la poésie de qualité a une dimension philosophique. (Une belle définition métaphorique de la poésie, que la penser comme art de ceux qui veulent écrire des lettres aux oiseaux, ces symboles des chercheurs de lumière et d’espace).

Autre expression de lui que je retiens : « prêtres de la lumière ».

Prêtre de la lumière (naturelle, soleil du sud et soleil des sommets, et lumière symbolique, celle du sens déchiffré où « tout, toujours, serait à recommencer   /   /   quel que fût le livre. ») le poète écrit avec elle ses « lettres aux oiseaux ».

BioBibliographie, Jean-Claude Tardif… http://www.editions-racine-icare.weonea.com/article/61523/ 

Et sur le site de la revue Les Hommes Sans Épaules. (Textes de lui, notamment, dans le numéros 32 consacré au dossier sur Reverdy et l’émotion, et dans les numéros 35 et 44, le dernier)... http://www.leshommessansepaules.com/auteur-Jean_Claude_TA...

Un point commun entre Jean-Claude Tardif et Philippe Claudel (à part cette connivence de lecture de l’un par l’autre, et la publication commune dans le catalogue de l’édition La Dragonne, par exemple), c’est l’engagement, un idéal de justice. 

L’un, Jean-Claude Tardif, dans le dernier éditorial de la revue qu’il dirige, A L’Index n° 36, juin 2018, s’inquiète, en voyant l’évolution de la société et du monde. Il supplie de relire Ravage et 1984. « Lisez ou relisez Barjavel et Orwell. », pour prendre conscience et réagir.  Et rappelle son exigence de toujours : « Que la poésie ne soit pas simplement un aller de soi vers soi, mais avant tout un allant de soi vers les autres. ». (Sur le site d'Entrevues, page sur la revue À L’Indexhttps://www.entrevues.org/revues/a-lindex/ )

L’autre, Philippe Claudel, après avoir publié un livre pour dénoncer la situation des migrants, « l’Archipel du chien », participe à l’initiative d’écrivains solidaires d’Oleg Sentsov, ce cinéaste ukrainien prisonnier, en grève de la faim depuis 60 jours et en grand danger de mourir… Lire, pour information, ceci... https://www.rtbf.be/info/monde/detail_60eme-jour-de-greve... 

Et lire la tribune de Philippe Claudel, « Un petit mort et puis s’en va »… https://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20180630.OBS898... 

14/07/2018

Les Hommes Sans Épaules, et l’émotivisme… Une revue, un site, l’édition.

REVUE HSE 45.jpgJe voudrais, par cette note, donner envie d’aller visiter le site de la revue Les Hommes Sans Épaules (revue et édition), parcourir et lire. (On ira plus loin après, en se procurant revue ou recueil : il y a le site, et en automne le Salon de la Revue, en plus des commandes chez son libraire). Des textes à lire, qui donnent l’axe, l’armature de pensée, dès l’accueil. Des sommaires de numéros, pas des listes de noms sans aucune indication, bien plus. Revue ou recueil, on trouve une présentation, des textes, des citations. De quoi parcourir longtemps, nourri de questions. Profondeur vibrante de ceux qui choisissent d’entrer entiers dans leurs textes, chair et émotions, de faire de la poésie un engagement d’être qui affronte les parts d’ombre et les douleurs comme les joies, avec les mots. 

Dès l’accueil, donc, Yves Bonnefoy, avec un extrait de ce « Discours de Guadalajara » (publié dans le n° 39), où il définit la grandeur des oeuvres par la capacité d’aller « très avant dans les labyrinthes de la conscience de soi », à manifester le rapport au temps qui interroge notre finitude, mais surtout à le faire à partir d’un travail souterrain avec les mots. Pas de poésie sans travail sur la langue. Écriture d’abord… Et enjeu, pas seulement pour soi, mais pour la société : « Mais pourquoi est-il si nécessaire de penser à la poésie ? ». « Comprendre que la société périra si la poésie s’éteint, peu à peu, dans notre rapport au monde. »

Puis Christophe Dauphin, directeur actuel de la revue, reprend un extrait de l’Éditorial manifeste, « L’Émotion Encore et Toujours », qui affirme le refus de toute « recherche esthétisante », des jeux artificiels sans âme, donc. Au contraire, engagement complet de soi. Rappel de la proximité avec Pierre Reverdy, pour qui la source de la poésie est en l’homme avant tout... Citation : « L’émotivisme est une attitude devant la vie, une conception du vivre qui ne saurait être détachée de l’existence du poète, car la création est un mouvement de l’intérieur à l’extérieur et non pas de l’extérieur sur la façade. L’émotivisme est un art de vivre et de penser en poésie, car une œuvre est nulle si elle n’est qu’un divertissement et si elle ne joue pas, pour celui qui la met en question, un rôle prépondérant dans la vie. »

Justement, pour comprendre la démarche fondatrice de la revue, l’émotivisme, il faut lire Pierre Reverdy.  Le texte, « Cette émotion appelée poésie » est, ainsi que deux autres courts essais, dans le volume de la collection Poésie/Gallimard, « Sable mouvant ». 

D’abord, « La forme ne saurait être un but », écrit Pierre Reverdy (salutaire affirmation contre le formalisme stérile qui est envahissant dans certaines publications : j’adhère totalement à cela). 

Ensuite, « Le degré de conscience spécifie le poète ». Formule qui résumerait en partie le manifeste émotiviste, et peut être adoptée par d’autres courants de pensée en poésie, ou devrait l’être : exigence nécessaire, si la poésie doit être ce « point de hauteur » qui la définit. Et sont donc écartées de la poésie à « hauteur » d’exigence (donc de la seule poésie qui vaille), les facilités médiocres qui ne sont que l’expression ordinaire d’élans ordinaires. (J’adhère encore, absolument).

Enfin, la poésie est pour Reverdy le « sceau » de l’homme sur le réel, son « empreinte », car « il n’y a pas de poésie dans la nature ». Bien sûr, la nature n’est pas l’humain la pensant et se pensant lui-même. Et n’est pas poète, non plus, n’importe quel contemplateur ému par un coucher de soleil, n’importe quel cueilleur de clichés ressassés sur les lacs, la mer et le reste, qui croirait faire glisser la poésie du paysage à sa feuille. Mais j’ai plus de mal avec cette affirmation, qui paraît si logique pourtant, et qui paraît achever la cohérence de la pensée de Reverdy. Et certains auteurs, peut-être, émotivistes non formalistes et à hauteur de conscience vive, mais ayant une conception philosophique autre, ne pourraient être signataires de cette phrase. Car le concept même de conscience n’est pas le même pour un rationaliste athée ou pour un mystique tout aussi rationnel, mais autrement. Et la nature n’est pas perçue de la même manière par un chaman amérindien, par un taoïste ou un soufi, par un voyageur solitaire allant méditer dans les bois comme Thoreau ou affronter les glaces du Grand Nord. Si l’être humain est part de la nature, connecté à la planète et au cosmos, il n’attend pas, poète, de trouver des poèmes soufflés par la nature, mais il sait qu’il peut capter du sens, et que ce sens est offert aussi par la nature non humaine. 

REVUE HSE 32 JC Tardif.jpgLe numéro 32 de la revue comporte aussi un dossier sur Pierre Reverdy et l’émotion.

A suivre...  Et c’est cela qui est intéressant dans ce que donne à lire le site de HSE. On ne reste pas passifs, on en sort toujours avec des questions. Et des envies de lecture. 

RIVERAINS .jpgUne autre publication, aussi, aide à entrer dans l’univers émotiviste. Christophe Dauphin avait réuni une ample anthologie émotiviste (500 pages) sous le beau titre « Les Riverains du feu », publiée en 2009 chez Le Nouvel Athanor, avec une préface de Jean-Luc Maxence. On peut encore en trouver des exemplaires. Bien sûr le poète Jean Breton, qui a créé la revue en 1953, à Avignon, y est présent. 

HSE 22 J Breton.jpgLe numéro 22 de la revue HSE lui consacre un dossier. 

Parmi les questions qu’on peut se poser, il en est une d’évidente. « Les Hommes sans Épaules », pourquoi ce titre?. Le titre, est-il dit (rubrique « Historique »), est tiré d’un roman de JH Rosny l’Aîné (mort en 1940), « Le Félin géant ». Citation : Il y pêchait des poissons aveugles ou des écrevisses livides, en compagnie de Zoûhr, fils de la Terre, le dernier des Hommes-sans-Épaules, échappé au massacre de sa race par les Nains-Rouges. » Long extrait du roman sur le site (rubrique « Historique »), autre extrait, même auteur mais autre livre, en accueil, sous une brève revue de presse.)

Explication (bref extrait) : « Hommes de la tête aux pieds, sans épaules mais entiers, c’est-à-dire avouant nos faiblesses et nos forces »… L’émotion, donc, vécue, exprimée. Hommes est à entendre au sens d’êtres humains en général, évidemment.

Sur le site, vous entrerez dans un univers infini, pages sur les revues anciennes, épuisées ou pas, les récentes, la prochaine, pages sur des livres, bio-bibliographies, etc. Et toujours, des citations (qui permettent de choisir ce qu’on voudra découvrir au-delà). Un index des auteurs permet de retrouver fiches et publications dans tel ou tel numéro. 

Le SITE…  http://www.leshommessansepaules.com  

12/07/2018

L'ardent pays d'André Campos Rodriguez...

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(…) s’élève lentement 

ce qui n’a pas de nom. »

André Campos Rodriguez (Légendes, Éclats, Approches. Editinter, Robert Dadillon, 1999)

Réédition dans l’anthologie « Pour que s’élève ce qui n’a pas de nom », choix de poèmes  1985-2015, 212 pages, éd. L’Ardent pays, 2016.

Le titre que j’ai mis pour cette note reprend le nom de la revue en ligne créée par l’auteur, édition L’Ardent pays.  C’est à la fois une volonté de programme collectif et un aveu d’orientation personnelle, l’ardeur (notion qui était en vedette pour le Printemps des Poètes, mais le nom est bien antérieur pour l’édition). Feu intérieur, de recherche et de création. Le pays que je désigne ainsi est l'espace de son écriture... 

« Pour que s’élève ce qui n’a pas de nom » est donc le titre du livre que je viens d’achever (l’exergue indique la source). Ce fut une très bonne idée que réunir des textes de plusieurs recueils épuisés, parus chez des éditeurs divers (comme Aube, Rétro-Viseur, Editinter, etc.) Pour moi c'est une découverte et j'apprécie beaucoup. C'est une méditation continue, avec des fils qui se tissent d'un recueil à l'autre, la recherche du centre, du noyau spirituel sans trahir le lien avec la matérialité du réel concret. Ou la recherche des mots qui pourraient dire ce centre. On a l'impression que c'est écrit sur la frontière, traversée ou pas, qui sépare le méditant du sage passé du côté d'un éveil. Un peu comme si c'était une enquête sur ce qui est derrière ce miroir, ou sur comment le dire. (C'est clair page 171, par exemple : "Il suffirait de... "). J'y ai même trouvé, dans ce livre, une citation, deux vers qui correspondent à ma démarche en photographie. Je les cite : "L'eau, la pierre, le feu : chaque mot / détient une gradation de secrets." (p. 55). Oui. Et le regard les capte. J’ai remarqué aussi une citation de René Char (en exergue p. 69, l’impossible), et une de Pierre Dhainaut sur l'ombre, page 109. Ombre métaphorique (et aussi, pour moi, ombre captée photographiquement, thématique qui m'est chère). J'ai apprécié de trouver Ramana Maharshi (cité p. 181). Cela rejoint le processus de création de soi qui est aussi dépouillement de soi (je reprends les termes en résumant). Ce qui définirait l'art poétique tel qu'il apparaît au fil des pages ce serait la synthèse entre les pages 86 et 160. Être "l'explorateur des failles" (du monde, du réel), et habiter "un songe si vaste qu'il possède le pouvoir de délier le temps" et d'inscrire la "simple épiphanie proche de l'inconnu.". Lecture faite en affinité de démarche et d'écriture. 

200 pages qui se lisent d’un trait, et s’ouvrent ensuite, pour relire.

CITATIONS…

... Pour se libérer des pierres / inutiles, faut-il donc creuser / l’ombre de soi-même ?

...         Seul

      peut nous aider

      l’appui incessant 

         du silence

... En te traversant  / tu accèdes au centre

...   accepter l’obscur / révèle l’étincelle

... le monde est en toi / mais tu es aussi le monde

... Tout but porte l’abîme / qui nous sépare de nous-mêmes.

.... Mais le labyrinthe est un lieu / noyé de signes obscurs 

... Tout désert porte un marcheur exalté / par la fécondité de la distance / voyant et météore

... Comment peux-tu être, / si tu ne cherches plus.

... L’ombre garde sa cadence et grave, dans la mémoire des pierres, l’obstination de la nuit.

... De ce dilemme / tu ne pourras sortir  / avant d’avoir posé ta lampe / entre l’ombre  et la clarté

...  Qui peut oser  cet Ouvert qui n’est qu’une dissolution, l’immolation consentie de soi-même, une première fois irréversible comme la mort ?

... se quitter soi-même / s’alléger /         / se dépouiller / s’élargir 

... Oiseau de l’âme /   / déplie tes ailes / évade-toi dans l’azur /   / sois le témoin silencieux 

LIENS…

La revue en ligne qu’il anime, édition de l’anthologie L’Ardent pays... http://ardentpays12.over-blog.com 

Une page sur lui, autre revue où il est cette fois l’invité, Possibles... http://longueroye.free.fr/pos23acr.php 

« Pour que s’élève ce qui n’a pas de nom », une recension du recueil-anthologie, par Pierre Perrin, note de bloghttp://lefraisregard.free.fr/rodriguez.php

Marie-Claude San Juan

15/07/2017

L'Inaccessible. "Les Cahiers du Sens" 2017

CAHIERS.jpg« …Partir où personne ne part… »

                 Jacques Brel, La Quête (exergue du numéro 27, L'Inaccessible, page de couverture)

« Rêver un impossible rêve… » 

                Jacques Brel, La Quête (exergue posé sous le titre intérieur)

Les cahiers du Sens, revue annuelle, 2017. Éd. Le Nouvel Athanor

Inaccessible ? Tout l’est, et rien. Tout, car nos rêves sont grands, et parfois nous dépassent. Rien, car ce qui doit être advient, je crois. (Je suis sans doute imprégnée de la croyance en ce « Mektoub » beaucoup rencontré dans mes autres rives, moi qui en ai traversé certaines…). Croire que c’est « mektoub », écrit, c’est ne pas penser l’inaccessible comme inaccessible. Ou alors oui, mais en se disant que peu importe, si c’est ainsi. Alors on vit dans une certaine lenteur d’un rapport au temps qui fait de l’instant un éternel présent sans futur. Et créer c’est disperser en poussière un alphabet de mots ou d’images, au risque de la perte, du posthume.  

Cependant l’Orient n’est-il pas, en fait, un paysage intérieur de nombreux poètes ? Car autrement ils ne chercheraient pas à déchiffrer le réel et leurs ombres comme si c’était un livre déjà tracé. Déchiffrer, c’est une démarche partagée. Devant ce terme, et thème, ainsi offert comme séduisant horizon d’écriture par les éditeurs de la revue « Les Cahiers du Sens » (Danny-Marc et Jean-Luc Mayence), j’ai commencé par m’interroger sur le sens de l’article défini. Car L’Inaccessible ce n’est plus une qualité prêtée à des rêves ou des projets, mais un substantif où la négation s’annule presque. Cela devient une essence, une métaphore métaphysique. 

Mais pourquoi?

Que faut-il donc atteindre qu’on ne puisse toucher, si ce n’est la force d’une évidence intérieure, l’achèvement de tous les processus de création de soi?

Que faut-il être pour en avoir la prétention ? Juste un esprit dans un corps. 

L’inaccessible est un secret, car seul chacun peut se dire à lui-même ce nom intérieur qu’il déchiffrera en lui, s’il en trouve le chemin.

Je me demandais ce que les autres en feraient, m’attendant presque à lire, quand la revue sortirait, des pages où se croiseraient des méditations similaires. Mais pas du tout. Le mot renvoie ici à des univers intérieurs fort divers, à des écritures qui, évidemment, ne se ressemblent en rien. Et pourtant l’ensemble a une unité, des textes se font écho. 

J’ai sélectionné mes coups de coeur, choisis parmi 247 pages, lecture faite… 

La première partie présente des textes en prose, des essais, des analyses, qui permettent de voir comment la littérature traite ce sujet, comment dans la poésie il est toujours présent, à travers le temps et les divers courants littéraires. Comme si c’était une clé pour comprendre le fait d’écrire, le rapport au langage et à la création. 

Des textes en prose qui introduisent la thématique j’ai apprécié particulièrement  l’analyse littéraire érudite de Giovanni Dotoli, « De l’inaccessible poétique ». Il cerne ce que la littérature poursuit, et en quoi elle traite aussi de l’inaccessible des sages ou des mystiques, cet absolu du poète « voyant ».

Jean-François Migaud, lui, dans « L’évidence de l’invisible », offre une belle méditation à partir du préfixe négatif, sur la voie qui passe par le vide, l’absence, l’insondable d’un « arrière-plan » des poètes et des chercheurs spirituels.

Don Quichotte hante ces pages. Et Maurice Cury le nomme (« Seul le rêve… »), ainsi qu’Alain Noël évoquant la voix de Jacques Brel et la voie de Saint Jean de la Croix (« L’inaccessible étoile »).

Toujours dans cette partie, Claire Dumay,  plonge dans les affres des doutes sur soi et sur autrui, effrayée par les mensonges qu’on se fait à soi-même. Alors comment croire aux « vérités » d’autrui, même proche ? Texte au scalpel qui dit  l’impossibilité de traverser les masques dans la rencontre de l’autre. L’Inaccessible ? Soi. L’autre. Donc son titre pose un paradoxe : « L’illusion de… l’accessible ». Ce texte est à lire en miroir avec le poème de Jean-Luc Maxence, car c’est aussi le scalpel qu’on retrouve, dans son texte, bouleversant, le plus « dur » du recueil, au sens de secouant.  

Deux autres textes ont retenu mon attention (et je reviens en arrière dans les pages, pour les associer, car ils ont en commun le visible, et, évidemment, cela m’interpelle car j’y retrouve des questionnements qui rejoignent ma réflexion sur l’acte de photographier). 

Robert Liris, dans « Les deux infinis », sollicite d’abord Hermès Trismégiste et André Breton, pour évoquer la similitude exposée dans l’antique « hermétisme » : ce qui est en haut est en bas et inversement, donc la non contradiction des pôles apparemment opposés, mais une non contradiction qui (dit Breton, chercheur du « surréel ») n’apparaîtrait qu’en un point que justement on ne peut saisir, traverser. L’Inaccessible… L’être humain cherche à franchir les portes du réel vers l’imaginaire du sens, mais il n’y arrive pas. Volonté de verticalité (corps esprit), pyramides pour rejoindre la lumière. Des dessins des grottes d’autrefois aux peintures et images captées, l’auteur voit un échec pour lequel il prend Barthes à témoin (« Toute image est une catastrophe »). On ne peut voir l’invisible, on ne peut saisir le sens du réel. J’aime Barthes que j’ai beaucoup lu, mais je ne le rejoins pas dans sa conception de l’image. On peut penser qu’au contraire on touche, presque, avec la capture par le regard, ce point de bascule où on peut transgresser l’interdit, traverser les frontières du sens. (De l'’image catastrophe de Barthes, Serge Tisseron, dans son livre « Le mystère de la chambre claire », montre les racines et les limites qui aboutissent à une fausse théorie de la photographie. La seule vérité qu’elle traduise est la « mélancolie » visuelle propre à Barthes…). Mais je reviens au texte (passionnant). Et à la fin c’est Mallarmé et Émily Dickinson qu’invoque Robert Liris, car l’hermétisme de leur écriture et le retrait du monde de la poétesse sublime, cela marque des destins habités par la question de l’inaccessible. Comme le Don Quijote de Brel.

Avec Anne de Commines (« L’icône pour appeler et veiller l’inaccessible »), en partant de l’icône, de l’iconicité, on aboutit à une perception différente. Au contraire l’image nous fait ici rencontrer le mystère, un sens. Médiatrice, elle informe. Parce que justement, à l’inverse, elle ancre l’image dans le réel charnel. « Accueillir » est le mot clé. Et ainsi le visuel fait accéder à l’au-delà du langage et penser la verticalité. C'est une philosophie poétique qu'aurait apprécié Maria Zambrano... 

…………………………….

Suivent les poèmes, la plus grande part du volume. Je ne vais citer que quelques noms, sachant que le choix serait autre, suivant les lecteurs. C’est subjectif, et je l’assume. Coups de coeur, donc. Des pages se répondent parfois, des métaphores se croisent et croisent les ombres et lumières du réel. L’inaccessible prend des sens divers suivant les auteurs.

Pour ma part j’ai écrit, d’abord, sur la fraternité en échec, quand en mer des réfugiés se noient et nous hantent. Mais aussi sur ce paradoxe qui nous fait être, dans le même temps, en recherche de sérénité, de sagesse (donc de détachement). Écartelés entre le monde et sa cruauté, le souci d’autrui, et des démarches presque mystiques. Capables de joie au moment de la douleur des autres et pour les autres. Inaccessible cohérence ? J’écris (« Peindre l’immense »), que nous sommes des « errants de l’altérité », cette altérité dont Kamel Daoud dit qu’elle est la grande question du XXI ème siècle (entretien, JDD du 9 juillet 2017). Mais je crois possible de « penser ce partage », pour « peut-être / saisir enfin le sens / du lointain ».

Je retiens, surtout, quelques noms, des titres, ou des citations… Comme dans la revue, par ordre alphabétique.

« L’arche de la révolte », de Salah Al Hamdani. Ample poème qui avait été déjà publié dans un recueil collectif contre le terrorisme : « Nous aimons la vie plus que vous n’aimez la mort » (éd. El Manar, 2016). Nuits hantées par les images des « corps mutilés », et volonté de se dresser contre l’horreur... « Prenons les écrits saints à l’envers / et de notre hauteur d’homme / jetons-les dans cette guerre qui ne dit pas son  nom » Évidemment, ce texte me touche, car c’est un sujet, essentiel, qui est très présent dans mon écriture (cf. les poèmes publiés dans A L'Index, et deux ou trois ici, comme " Litanie pour juillet plusieurs fois " / note blog...    "Poème pour dire").

Yoni Afrigan, aborde, , contre l’injonction qui entrave, la  « voie du secret » vers la « splendeur » cachée.

Pour Guy Allix,  « tous les poèmes (…) / Étaient déjà écrits / dans une seule goutte de temps ». Vertige quantique… 

Jean-Bernard Charpentier veut partir « sur les chemins de l’éveil », mais sans se retourner, « de crainte de rester » (lucide méfiance). Mais « Qu’importe ce qui fut et sera, / L’évidence de la beauté / conduit à ce qui est. »

Maurice Cury traque le faux des apparences, dans un exercice de lucidité, car « Rien n’est plus fragile que de vivre ». 

De Danny-Marc, un poème est une ode à des mains aimées. Texte d’un recueil publié chez Pippa (« Un grand vent s’est levé »). Douceur. Et l’autre poème rêve, mais les mains sont encore présentes. Pour un « peut-être »  à advenir encore. 

Giovanni Dotoli, dont j’ai déjà parlé pour un essai érudit, propose une sorte de peinture mystérieuse, nocturne. « Une lampe d’émail » est suspendue dans la nuit. Il peint là son « lieu d’infini ». Et c’est cela qui pour lui est inaccessible. Ou le fut et ne l’est plus, puisque la vision est là.

J’ai déjà évoqué le poème de Jean-Luc Maxence, en parlant du scalpel jumeau de Claire Dumay. Coup de poignard que ce texte, mais histoire d’une métamorphose qui rend inaccessible, car libre (« Sur le divan de Satan »). C'est ainsi que je le comprends... 

Là aussi, j’avais choisi un texte de l’auteur, dans la partie introductive. Signe que la même conscience littéraire qui passe dans une chronique nourrit l’écriture poétique. Jean-François Migaud (« Après »), se transporte dans l’infini du temps, après (lui, nous, quand nous ne serons plus) et pense le vent, les arbres et les visages autres qui peupleront, ici, ce temps d’après de notre absence. L’inaccessible est double, alors. Temps lointain aux limites du temps. 

Je suis intriguée par le poème de Pascal Mora, « Crèche suburbaine ». Une contemplation. Éloge de la vie, comme vue du « dessus », par le regard du Bouddha. Il y a tout : le germe, le bois, le souffle. « Nous sommes des âmes dans ces corps », et tout est connecté, même les rêves. Plus on lit plus le tableau se met en place, l’inaccessible est ailleurs… Il faut relire.

Dany Moreuil sait le langage du corps et comment dénouer les pièges du mental obsédant en se posant dans le coeur, centre, ou en faisant danser. Si le bruit des mots cesse, le silence est possible. Être ?

Rose-Marie Naime aborde ce mystère de la mémoire qui fait surgir un mot. Transmission. Et l’autre mystère, ce qui fait rater le passage vers ce qui devient alors l’inaccessible.

Bernard Perroy, c’est le sens de la lumière qui traverse corps et yeux, mais qu’on ne sait pas vraiment encore, ni en soi ni en l’autre.

Suivent des lectures, et des textes de voyages.

Au fil des pages, envie de prolonger des découvertes, vers certains livres… 

J’ajoute deux citations... 

 "Le vent parlera-t-il encore aux peupliers,

  Peuplera-t-il 

  Les arbres de visages ?

  Qui déchiffrera les messages

            Après ?"

   Jean-François Migaud, "Après"

et

"Quel miracle m’a fait naître

  A ce monde ancien ? 

(…)

  C’est le rayon qui fait croître

  C’est la racine qui connaît le profond 

  C’est le bois qui voyage dans les siècles."

          Pascal Mora, "Crèche suburbaine"

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LIENS... 

Page de l’édition... http://lenouvelathanor.com/revue-les-cahiers-du-sens 

Commandes, chez l’éditeur, en ligne ou par courrier (voir sur le site, page de la revue, lien ci-dessus).

Et à Paris, dépôts à L’Autre Livre librairie… https://www.lautrelivre.fr/pages/editorial 

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© Marie-Claude San Juan

03/07/2016

"Sous la cendre"... la lumière du regard. Un itinéraire d'écriture...

CENDRE.jpg« Elle avait tant désiré vouloir être haute et intelligible. Autre que sous-entendue, en suspens, voire insoupçonnable. »

Roland Chopard, La voix du silence / Sous la cendre (incipit)

« Je porte le temps brûlé dans mes yeux et je voyage vers vous »

Nizar Kabbani, Femmes (Arfuyen)

« Après le feu, le bois devient cendre; le bois ne peut contempler les cendres, et les cendres ne peuvent voir le bois. »

Tozan (Hokyo Zan Mai), cité par Taisen Deshimaru, La Pratique du zen (Albin Michel)

« Les êtres sont en attente, ils l’étaient avant l’incendie, ils l’étaient sous la cendre, ils le sont, plus que jamais, en ce livre né du feu et en réponse au désastre. »

Claude Louis-Combet, postface / Sous la cendre

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« Le temps brûlé », c’est exactement cela : « dans » les yeux. Car ce sont les écrits accumulés dans un temps antérieur qui ont disparu, détruits par un incendie, et avec eux le temps linéaire. Mais pas le regard. Au contraire. Dans ce livre qui cherche la mémoire de ses textes brûlés (et ne les cherche plus, car la « voix » a changé de registre en opérant une transmutation hors temps et hors « je » : elle n’a plus besoin de cette mémoire vraiment), dans ce livre un écrivain vient vers nous, depuis longtemps, d’avant le feu.

Pourquoi ai-je choisi de mettre Tozan en exergue? Rien dans cet ouvrage ne parle de zen. Mais quelque chose en lui rejoint un détachement proche de cette sagesse a-religieuse dépouillée. Une raison sobre capable d’élargir son espace à l’ouvert rilkéen, à cette hauteur. C’est né de l’alchimie du feu. Pas celui de l’incendie, celui des mots de l’écrivain, celui de l’imaginaire né des feuilles en forêt, celui de l’oeil qui peint à partir d’un centre de l’être.

On entre dans ce livre comme dans un fleuve, un flux de mots et de cendre qui draine une lumière. C’est une ample méditation sur l’écriture et la trace, sur le deuil de son oeuvre, quand les manuscrits ont été détruits et qu’il n’en demeure que de vagues réminiscences en soi. Ce presque rien est cependant fait de bribes qui seront matière inconsciente pour le cheminement d’une interrogation qui dépasse l’histoire personnelle de la perte. L’écriture, là, affronte le silence et le risque du silence, car devant la béance de l’absence des pages créées il pourrait y avoir le choix du renoncement. Recommencer, c’est impossible. Ne plus écrire, en voyant dans l’incendie un signe du destin, c’est ce qu’un certain vertige pourrait produire. Mais au contraire, écrire l’essentiel, créer « le » livre du rêve mallarméen, cela est l’autre choix, qui ne se fera pas consciemment ou pas complètement consciemment. 

Car les mots vont se mettre à sourdre d’un centre de soi qui n’est ni cérébral ni émotionnel. Ce qui se met en mouvement transcende le biographique. Je pense à ce que dit Alain Borer préfaçant Zéno Bianu : racontant une anecdote, un échec vécu à deux (moins dramatique), il dit qu’ils ont compris longtemps après que c’était un koan zen, en quelque sorte. Et j’ai associé, lisant, l’incendie à un koan magistral, qui, intuitivement perçu et intégré par l’auteur, l’a propulsé plus loin, semble-t-il, que ce qu’il croyait pouvoir attendre de son écriture jusque-là (par excès d’effacement aux raisons multiples).

On a sous les yeux, non seulement une réflexion sur un itinéraire particulier, mais, à partir d’une plongée singulière dans le questionnement sur le processus de création, un texte qui se meut en art poétique à portée bien plus large. Les citations que Roland Chopard a choisies comme exergues annoncent une thématique qui englobe son expérience et rejoint les démarches de méditants de l’écriture : Maurice Blanchot et Pascal Quignard. C’est « la voix du silence » qui s’exprime, sans que que le « je » intervienne. Cette voix qui perdure car elle puise dans tout ce qui échappe à l’anecdotique. Et c’est cela, écrire. Refuser les mièvreries subjectives et se mettre en face du miroir que le feu a créé, même s’il fait advenir des remontées de vécus, de deuils. Plonger dans ce que le silence recouvre, lui résister tout en l’acceptant (mais autrement), et le révéler en trouvant les mots. Cette voix… « n’est pas soutenue par l’addiction à un égocentrisme pourtant si nécessaire à la plupart des accapareurs de paroles. » (p. 22). 

La poésie vers laquelle tendre se dilue dans le langage, écrit-il (p. 26-27). Doute et peur, sont les freins du passé. Mais ces obstacles intérieurs sont aussi les signes d’un immense refus de ce qui n’est que mirages formels, conformité à des codes plus sociaux que littéraires ou artistiques (lire p. 25). Ce refus est l’expression d’une exigence radicale. C’est à Gilbert Lascault que je pense en relisant certaines pages que je perçois comme des textes rebelles (p. 25, notamment). Dans « Écrits timides sur le visible », Gilbert Lascault inscrit sa démarche « loin des certitudes, hors des polémiques », et, pour la défense de son « esthétique dispersée », il fait l’éloge d’un pluriel qui ne néglige ni l’errance nomade ni le goût du « peu » (comme la poussière prisée par léonard de Vinci). Mais aussi il fait le procès de ceux qui construisent des schémas et des normes pour « établir des ordres et des hiérarchies », interdire le « territoire » de l’art « à ceux qui ne seraient pas dignes d’y entrer ». C’est vrai aussi pour ce qu’on nomme poésie, littérature. Au point que, indépendamment de drames tels que des incendies qui détruisent (ou des sauvegardes qui se perdent) le plus grand obstacle à l’existence d’une oeuvre peut être le long évitement qui maintient indéfiniment les textes dans le tiroir de la maturation hésitante. Cet évitement qui a précédé le feu, l’auteur en parle. Mais il a deux faces. Dont une est la résistance qu’il faudrait savoir déjouer (et qui peut faire que jamais l’oeuvre n’existe, le temps passant, ou qu’elle soit tragiquement posthume). Et l’autre c’est ce retour à Mallarmé, l’attente de l’achèvement, de l’intense dont on sait qu’il est en train d’advenir. 

Ici le feu a été le déclencheur pour dire stop, et accepter l’achèvement. Alors se tisse cette méditation lente qui est poésie autrement. Et le gris que le feu a créé en recourant les couleurs de cendre il le choisit ou se laisse le choisir. Ce gris dont Gilbert Lascault dit (même ouvrage) qu’il est du côté des béances et du mouvant, éduquant l’oeil. 

De la « Suite » sur le silence on passe à « Écripeindre » (p.39), entre regard et forêt, lieu « mythique » et lieu réel qui semble avoir été le maître en fugue et leçon d’oeil. Derrière le poète (car ce long texte ample est poème) se cache l’oeil du peintre. Est riche de sensualité la parole tracée pour dire cette fascination pour la forêt, l’imaginaire et les feuilles. Une des clés est donnée par les citations de William Blake et Léonard de Vinci (p.47) : le « grain de sable » de l’un, où tout peut être vu, si on contemple suffisamment, et le « vieux mur » de l’autre, où se créent nos fantasmagories, si on accepte de regarder librement et assez longtemps. Tentation de la peinture : « Partir d’un signe, d’une trace et tourner autour, le traverser, le masquer, le mettre en évidence ou l’effacer au prix d’un travail qui se contenterait d’obéir à des injonctions. » Autre clé, la citation de Pessoa (p. 55), qui affirme la force de la littérature pour échapper à l’incommunicable… Mais les clés sont plurielles, références de lecteur avide, et qui relit : Pound (pp. 79-80), Giroux (p. 80), Ponge (p. 82), pour ne citer que quelques noms (voir citations, exergues, évocations…). Relire, nous aussi : c’est posé pour qu’on déchiffre… Clés dans une clé dans une clé. Tableaux dans un tableau dans un tableau. Mot dans un mot (« écripeindre »), texte dans texte. Construction en abyme, affirme-t-il, comme méthode « qui permet le retour » (p.74). La voix singulière s’ouvre à une « polyphonie » (p. 78), car des bribes multiples affleurent. 

Roland Chopard a réussi à éviter d’abandonner la voix au piège du « perpétuel chantier » (p. 87), en acceptant la fin de cette écriture-là, en décidant de donner à lire ce qui est advenu. 

Et du poème en prose il a fait un réel art poétique, valable au-delà de lui, car toute écriture se fonde sur des cendres écartées (de tout autres cendres), sur la pénétration dans un labyrinthe à déchiffrer. Toute écriture authentique affronte le vide et le doute et cherche le « comment » en raturant un infini palimpseste, en prenant le risque de tout effacer ou de ne jamais donner à lire. Tout poète est lecteur d’oeil. (Ou n’est pas). L’auteur le sait qui écrit-peint et cite Edmond Jabès : « c’est l’oeil qui déclenche le vrai questionnement » (p. 103). L’écrivain écoute Bach en recouvrant de mots ses pages. Bach « comme un baume » (p. 112). 

Le drame du feu devient une métaphore universelle pour dire la création et la mort, le doute, le vide, et la force d’une alchimie transformatrice. Où l’auteur naît à lui-même. Où le poète non seulement crée mais enseigne, par cette longue lettre-poème avec ses banderoles de fumée grise, porteuses de sens. Théorie littéraire (en refus de l’égocentrisme), humble (par rejet du théorique brut).  Pur poème, enfoui dans sa prose, pierres gravées, en quelque sorte. Comme Bach ce livre peut être un baume. Pour moi, oui...  

Pour clore, j’ai envie de citer un texte de Claude Louis-Combet, car c’est une phrase qui convient à cet ouvrage (ce n’est pas étonnant qu’il ait su saisir à ce point l’enjeu vital du livre dont il a écrit la postface). C’est l’excipit d’un livre de fragments paru en 1992 : « Mais c'est la langue qui est l’organe majeur de la création verbale. Elle a le goût du désir et le goût de l’infini et c’est un seul et même goût. » (« Le Don de Langue », Lettres vives).

« Sous la cendre ». La page sur le site de l’édition Lettres vives (parution mai 2016) : http://www.editions-lettresvives.com/2016/05/parutions-pr... 

25/05/2016

"Vent immobile", ou écrire la "soif d'autre chose", pour et par la soif d'autre sens...

IMMOBILE.jpg« De Charles Duits, longtemps j’ai gardé l’image de l’homme qui était entré dans l’éclairement. Il se tenait debout au bord d’une haie de laurier, comme en équilibre dans la lumière verticale. Chaque pétale de fleur faisait éclore une éternité. Tout autour, un vent qui n’eût fait aucun bruit emportait tout. » 

Christian Le Mellec (« Vent immobile », éd. Le bois d’Orion, p. 15)

« Maintenant, je sais au moins nommer l’objet de mon ambition. Je sais que je cherche l’illumination. Je veux devenir ce qu’est devenu le prince Siddhartha sous l’arbre de la Bodhi. »

Charles Duits (cit. p. 38)

Chercher, c’est peut-être cela, le piège, malgré les heures lumineuses particulières et rares où la conscience touche l’être essentiel de son oeil interne. Des sages, peut-être plus stables dans leur perception de cet autre bord de soi (Soi?) disent que la recherche est l’obstacle, car elle propulse dans l’illusion du temps. Mais ici, peu importe. Ce qui compte, dans les itinéraires de Charles Duits,  de René Daumal, ou des deux autres poètes étudiés dans cet ouvrage, c’est la hauteur de l’exigence qui fait de l’écriture poétique une expérience spirituelle. Mais ils savaient que la sagesse des grands initiés (des grands éveillés?) a produit ce qu’il y a de plus intense dans le domaine de l’écriture, sans qu’il y ait une quelconque ambition littéraire, quand les mots sont juste là pour traduire et partager cet autre côté du miroir entrevu par des esprits au sommet de l’humain, et que c’est un souffle qui crée, pas un désir de créer. Ecrivains du Tao, soufis, ont-ils voulu produire une oeuvre? Non, pas d’abord cela. Graver du sens, oui… C’est pour cela que Charles Duits ne sait parfois plus s’il adore ou hait l’écriture (p. 62) et qu’il veut lâcher ce titre « d’écrivain » (p.9). Car « écrivain » ce n’est pas suffisant, c’est au-dessous de l’horizon de l’illumination. N’être « que » cela ne serait pas l’aboutissement entrevu et rêvé, peut-être atteint partiellement. Et que serait cette minuscule réussite, ce pauvre orgueil, comparé à la totale transformation d’un Bouddha? Rien. 

Quand on passe de la transcription de ce programme (vie et poésie), visant l’essence de l’être, à la lecture d’entretiens bouffis de suffisance ou de mièvrerie, comme on en voit malheureusement souvent, on ressent l’envie de retrouver le doute de ces auteurs-là. Et on ressent, devant certains catalogues (ou certaines bibliographies trop chargées d’oeuvres accumulées), un sentiment d’oppression, l’étouffement sous le cumul de tant d’inessentiel (le vide chef d’œuvre hebdomadaire de suppléments littéraires…). Le plein quantitatif qui cache le vide qualitatif… Eux c’est le contraire. Le seul vide dont on puisse parler au sujet de Duits, Daumal, Guez Ricord, ou Bhattacharya, c’est celui du dévoilement, du renoncement aux vanités. Mystique du verbe.

Ces parcours d’écriture associent un travail sur la langue, les mots, le sens, à un travail sur soi, y compris par la méditation (méditation et/ou pratiques, qui permettent de brûler ce qui ferait obstacle à l’âme). Chercher un sens au-delà du sens apparent, dedans dehors. Ce sont des itinéraires visionnaires. 

Passant par la recherche éperdue de connaissance (René Daumal, Charles Duits). Jusqu’à, par exemple (Daumal) apprendre le sanskrit.

Ou provoqués par une expérience mystique spontanée (Charles Duits), qui vécut ce dont semble parler aussi Eric-Emmanuel Schmitt (« La Nuit de feu »).

De quoi témoigne leur écriture? D’un éveil? (Comme celui de certains êtres rares, qui savent avoir vécu un basculement dans une autre dimension d’eux-mêmes, et en tirent surtout plus d’humilité). Non. Je ne crois pas que ce soit exactement de cet ordre. Il y  a encore trop de douleurs et d’ombres qui entravent. Trop de présence encore du « moi », malgré tout.

Éveil? Non. Mais pas loin…

Car ils témoignent de plusieurs choses importantes, au bord de ce rivage-là.

… Des moments de foudre où leur conscience d’être humain « normal » a laissé passer la lumière du Soi. C’est vécu, c’est réel, c’est écrit, c’est possible. Une transcendance intérieure peut se capter ou se frôler, et se dire. Le duende de Lorca. 

… Des capacités visionnaires qui font percevoir à distance, et lire signes et synchronicités. On peut croire que c’est fou. On peut croire que c’est simplement vrai.

… De cette part spirituelle qui passe par la poésie, qui peut-être est la seule poésie qui vaille. 

… D’une humanité connectée (Orient rejoint, su avant même la rencontre).

… De l’importance du regard. Que ce soit par la création picturale (Guez Ricord), ou par l’acuité visuelle donnée en métaphores (ou pas : oeil central...).

… D’une litanie de poètes à hauteur d’exigence, fraternité de création et d’âme qui traverse les époques (Hugo, Nerval, Rimbaud, Michaux, Jamme… etc.).

… De la permanence d’expériences surprenantes (« parler en langues »…) qu’on peut prendre pour des inventions farfelues ou des symptômes de folie, mais qui sont pensées par d’autres comme le signe d’une brèche ouverte dans l’illusion du mental aveugle. Les yeux sonores…

La démarche du poète, telle qu’ils la vivent, est loin d’une certaine littérature (peut-être même loin de la littérature en général, sa dimension étant autre). Car il faut s’éloigner des pièges de systèmes construits dans le cadre d’une rationalité étouffante (à force de barrières) et impuissante à transmettre ce qui transcende les fausses apparences. (Daumal aura exprimé cette volonté de rupture avec la part stérile de la philosophie occidentale).

Ils mettent en question les finalités littéraires limitées qui n’auraient pas évacué les ambitions du petit « moi », ce personnage qui se pense « écrivain » d’abord, pas âme en chemin surtout. 

Daumal parle, au sujet de la poésie, telle qu’elle se publie beaucoup, « pour les neuf dixièmes » de « bluff éhonté, de mascarade, d’ignorance de tout (…) d’irresponsabilité, de vanité, d’amour-propre aux dix millions de replis, et de paresse… »). Il faut lire attentivement les pages 116 à 119 qui résument l’analyse que fait René Daumal des différentes manières d’être poète (ou paraître poète). « Poésie noire » (trouvailles, méthodes, « inspiration » et basses oeuvres d’une carrière vouée à soi-même, plaisirs et mensonges de l’ego…) et « poésie blanche » (écriture capable de se mesurer à tous les risques nécessaires pour créer l’espace de ce qui pourrait advenir  et concerner l’humanité dans sa dimension collective, cosmique). Jusqu’au possible silence. Une éthique, et du sens... 

Cela n’est pas séparable d’une difficile et longue entreprise de déchiffrement de soi, ce dévoilement par un travail intérieur, où il faut tuer ce qui perdure d’indigence en soi. Mourir à soi pour naître autrement (p. 119). 

Liens… 

« Vent immobile », 2012. Extrait (qui donne la clé du titre) et quatrième de couverture (site de l’édition, Le Bois d’Orion) : http://www.leboisdorion.fr/vent_immobile_bhattacharya_dau... 

Document PDF : présentation du livre, sommaire, bibliographie :  http://www.bldd.fr/productdocumentation/9782909201535_0.pdf 

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Sorgue n°6, revue, 2006, « Poésie comme exercice spirituel. Attention et ouverture ». Christian Le Mellec   : http://www.leboisdorion.fr/sorgue_n6_poesie_comme_exercic... 

Catalogue de l’édition : http://www.leboisdorion.fr/catalogue-14.html 

Le Matricule des Anges, article 1998... http://www.lmda.net/mat/MAT02220.html 

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Sur la poésie, expérience spirituelle, lire aussi, revue Ultreïa,numéro 6 (Hiver 2016), la chronique de Fabrice Midal (dans le même numéro, un dossier sur René Daumal). Lire les poètes majeurs (dont plusieurs sont cités dans les chapitres de Christian Le Mellec : car lus ou croisés par ces quatre auteurs…). Lire les soufis…  les textes du zen. 

Sur l’éveil, lire les livres de Jeff Foster (par exemple), ou les témoignages regroupés sous le titre « Témoins d’éveil » par la revue 3ème millénaire, consulter le site Eveil.org (et ses liens), le site d’Etre Présence (et les rencontres proposées). 

19/05/2016

La poésie, ou "Le présent dans sa respiration". A L'Index numéro 30, revue...

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Lire une revue littéraire, une revue de poésie, c’est, déjà, palper le papier, regarder le frontispice, lire la quatrième de couverture (quand elle existe - et c’est le cas pour A L’Index…), passer à l’éditorial, chercher le sommaire, les noms (qui connaît-on? ou pas?), les titres (c’est important, les titres…), et voir si, parmi les auteurs publiés cette fois, il y a des passeurs de langues, des voyageurs ou des exilés, ou simplement des poètes venus d’ailleurs, passés par l’art de la traduction (et c’est souvent le cas pour cette revue, avide d’ouverture au-delà des frontières, de connaissance des « autres », autres par la nationalité, la langue, quand ce n’est pas par le continent). Prénoms féminins et masculins sont en équilibre dans ce sommaire : les femmes ne sont pas des oubliées, pour cet éditeur (ce n’est pas comme pour les programmes du bac, ou pour la tribune de certaines rencontres poétiques : de celles qui me donnaient l’impression d’être devant les costumes gris d’un gouvernement…).

Plaisir de lecture d’avance, quand c’est une revue dont on connaît la qualité, et à laquelle on est fidèle. Et j’y suis fidèle, de plusieurs façons (en lisant, en écrivant). (Ce qui ne veut pas dire ne pas lire les autres revues et oublier de saisir le tissu de ces publications qui sauvent la poésie de l’inexistence. Lire et parfois aimer beaucoup… Ou tenter de lire, d’autres fois, et ne rien trouver qui mérite d’être relu et gardé… cela arrive, et on n’y reviendra pas, alors).

Revues, justement c’est le sujet de l’éditorial de ce numéro, de cette introduction qui présente l’essentiel. En poésie les revues qui tiennent ne sont pas si nombreuses, même s’il y en a beaucoup qui se publient en même temps : beaucoup disparaissent aussi. Comme la presse ne parle que peu ou pas des publications de poésie, et pas tellement plus des livres, que pour la radio et la télévision (à part quelques rares émissions de qualité, confidentielles) c’est moins important que les vidéos sur youtube… tenir est de l’ordre d’une persévérance folle. Qui demande d’être soutenue. Mais ceux qui écrivent et publient (ou veulent publier) sont-ils conscients suffisamment de ces enjeux, du caractère collectif de la création? L’éditeur dit son agacement devant ceux qui exigent publication, sans avoir vérifié si ce qu’ils proposent correspond à l’esprit du support qu’ils convoitent. Cela me fait penser à un article lu, il y a quelques mois peut-être, où un éditeur de poésie, marocain, ayant compté le nombre de poètes publiés en revues ou dans des petites maisons d’édition, s’était dit qu’il aurait suffi qu’ils soient vraiment lecteurs des autres pour que l’édition marocaine de poésie soit largement bénéficiaire au lieu d’être en permanent danger de faillite… C’est un phénomène étrange, et apparemment commun, que cette désaffection de lecture des principaux intéressés. Pourtant je ne crois pas que quelqu’un puisse produire une oeuvre de qualité sans être intensément lecteur. D’abord lecteur, et toujours lecteur. Lire, et donc, surtout, relire. 

Donc, la couverture... Frontispice permanent, signature symbolique… Dans un carré d’encre (page?) un personnage (poète? éditeur? lecteur?) pousse une spirale, comme en dansant. Spirale monde ou temps, centre d’écriture déroulé ou centre en construction, perspective cosmique, si je veux le voir ainsi, et c’est ainsi que je le lis. Il ne pourrait y avoir meilleure traduction de ce qui est offert ensuite dans les pages. Une part de jeu et de danse avec les mots, mais dans un contexte d’engagement, d’ancrage réel dans le monde tel qu’il est. 

Et c’est ce qu’affirme le très beau texte de Jean-Pierre Chérès qui sert de manifeste permanent, paragraphe dense de la quatrième de couverture… « …Préserver le présent dans sa respiration ». L’écriture, la poésie, le corps, le monde… L’humain. L’humain d’abord. Dans la réciprocité du regard, dans l’inscription de tous les sens. L’autre, différent ou étranger, l’autre respecté. Ethique d’une poésie qui se soucie peu de fariboles superficielles. (Echo, pour moi, à ce que je viens de relire d’Abdellatif Laâbi (« L’arbre à poèmes », anthologie)… L’auteur y expliquant que, vraiment, pour lui, pas de fleurs et de papillons au coeur du poème, mais le souci du monde, cette présence dont parle aussi Jean-Pierre Chérès. C’est le même langage, la même famille d’esprit. Beaucoup de ceux qui écrivent ainsi sont dans un permanent grand écart entre l’engagement (qui ne peut être "que" d’écriture, même s’il doit être d’écriture) et la création. Engagement non doctrinaire. Au contraire, liberté rebelle de la pensée critique, recherche en profondeur de sa propre authenticité, en poète « possédé par le monde », ce qui est l’inverse de la volonté dogmatique de possession du monde et de la pensée d’autrui. La poésie réelle est une clé contre le fanatisme. 

PEU.jpgL’éditeur est écrivain. Jean-Claude Tardif. Livres divers publiés chez divers éditeurs, textes régulièrement proposés. J’ai envie de citer le fragment de poème que Philippe Claudel a mis en exergue de son livre « Les Âmes grises », extrait de « L’Homme de peu »  : Être le greffier du temps / quelconque assesseur que l’on voit rôder / lorsque se mélangent l’homme et la lumière. » (L’autre exergue était une citation de Jean-Claude Pirotte, tirée du livre « Un voyage en automne »). Exergue, ou hommage et direction de sens. Ce bref extrait de texte est suffisant pour dire un écrivain. Que « se mélangent l’homme et la lumière », n’est-ce pas le but ultime de l’écriture poétique?. Sur « L’Homme de peu », lire : http://www.francopolis.net/francosemailles/jeantardif.htm 

ETE.jpgDernier ouvrage, poèmes (à quatre mains, avec Jean Chatard), « Choisir l’été » : http://factorie.fr/jean-claude-tardif-2/  

Dans la revue, un texte de lui, prose fictionnelle. « Le Syndrome ». Etrange titre, étrange texte, volontairement étrange, qu’il faut relire pour défaire la distance avec l’apparent sujet. La rencontre d’une femme, jamais revue (des obstacles, des freins, le hasard des rendez-vous ratés), un homme croisé (qui pourrait parler d’elle, peut-être : mais cela n’est pas sûr), et, à la fin, on ne sait pas : il tentera de la rejoindre, et ratera l’instant, ou sera tellement en retard que la rencontre sera ratée d’avance. Relisant, j’ai automatiquement fait le lien avec ce que dit Javier Cercas (écrivain espagnol, sa chronique dans Le Monde des livres). Un roman, une fiction, de qualité, a « un sujet visible et un sujet invisible », l’un permettant d’accéder à l’autre, plus essentiel. Qu’importe réellement la trame apparente, qui n’est que surface? Que dit d’autre ce texte? Rapport au temps : demander l’heure, chercher « le fil du temps », courir et rater le moment. C’est-à-dire, dans le fond, se demander où on est dans cette chronologie devenue confuse, et dont le présent échappe. Et, s’il échappe, qui court après le temps? Est-ce comédie, presque théâtrale (on se moque un peu de soi)?. Est-ce, plus gravement, une sorte de méditation inquiète sur la procrastination relationnelle? Sur les évitements qu’on s’invente pour ne pas affronter les vrais visages? Sujet universel. 

Il y a aussi d’autres nouvelles, et un texte bref. Dans la continuité d’une exigence d’écriture où rêve et réel se tissent ensemble, où d’une page on passe à l’autre sans heurt. Je suis plus attentive à la poésie (prose ou vers ou alternance). 

LUIS.jpgCependant j’ai été très émue par le texte (prose, mémoire, réflexion) de Luis Porquet sur la valise de son père (en bois…). Valise monde, ancrage et errance, exil et patrie. Moi aussi, comme lui, « j’éprouve pour les valises une tendresse de plus en plus grande » (même si celle de mon père était en… carton : comme lui, je la garde, symbole de douleur et de liberté, de départ toujours possible vers un ailleurs choisi, quand il faut). Et comment pourrais-je être indifférente au texte d’un « citoyen planétaire », à mémoire d’Espagne? Même si mon Espagne est plus lointaine dans le temps et dans l’espace, et mêlée d’autres rives... J’adhère à ce qu’il dit des exilés, des réfugiés : initiés. On est dans le monde des libertaires… Il y a ainsi des textes qui justifient ou signifient tout l’ensemble. Qui suffisent. A lire : http://www.luis-porquet.com . Livre, « Le nuage et la montagne », poèmes, éditions de L’Aiguille : http://leseditionsdelaiguille.blogspot.fr/2015_05_01_arch... 

LIVRE ANNA JOUY.jpgEt j’ai lu et relu le « Journal » d’Anna Jouy (qui vit en Suisse romande, et que je ne connaissais pas). Je relirai encore. C’est dense. Sur l’écriture (de « textes sans marges »…), le lever « dévêtue de mon âme », l’interrogation sur le « dire », le « geste ». et cette note : « J’apprends à parler la nuit ». Plongée en soi, interrogation et lucidité, écriture comme philtre magique pour capturer le mystère au lieu d’être capturé par lui et par ce qui rejoint la mort… Novembre 2015, extraits. (Novembre 2015… Évidemment?). J’espère qu’une écriture ira au-delà de novembre 2015, au-delà de toutes les nuits… On peut avoir besoin de ce texte et de ce qui suivrait. J’ai posé le nom sur la Toile, et j’ai trouvé un journal en ligne. Autres pages : http://jouyanna.ch  J’ai cherché encore, et trouvé un ouvrage, aux éditions Alcyone, collection Surya (« De l’acide citronnier de la lune ») : http://www.editionsalcyone.fr/425207624 

La revue est très structurée. Des rubriques reviennent. Ainsi la petite anthologie portative (poèmes à découvrir), ainsi les notes de lecture, recensions de quelques ouvrages. Des traductions, textes bilingues (portugais, roumain, américain, turc : toute une équipe au travail…!). Des dessins de Jean-Marc Couvé, contributeur régulier : dessins qui nous font voyager, je trouve, dans un univers digne d’Alice au pays des merveilles. (Elle s’y retrouverait, entre rêve et peur, devant des plantes, aux yeux fleurs ou feuilles, à la tête oiseau, ou des monstres marins qui font presque hésiter le soleil, caché en partie à l’horizon…). 

J’ai parlé du refus du jeu des gentils papillons (écho, Abdellatif Laâbi, sa déclaration…). 

LEYLA.jpgEt justement, le premier poème, pourtant, arbore un titre qui l’impose (« Papillonner »), et le premier vers inscrit un papillon. Mais rien à voir avec ce que les refus dénonçaient de cette fausse poésie gentillette et sans présence ancrée. C’est à l’opposé. Lucide texte tranchant de Leyla Al-Sadi (née à Poitiers, origine irakienne). Pas de jeu, pas d’espoir : « le noir règne ». Et le poème suivant parle de conflits, de feu, de morts. Regard sans illusion, très loin de la moindre mièvrerie. Poésie dans l’axe, de quelqu’un qui sait, et dit les douleurs, pas la flânerie des amours tendres… hors du monde. Elle peut co-signer l’engagement de J-P Chérès. Comme tous ceux qui reviennent dans cette parution… Livre, « Liens de sang - Thé rouge », poèmes, EditInter : http://www.editinter.fr/al-sadi.html 

BASSE VISAGES.jpgJacques Basse, lui, aborde la question métaphysique de la vie la mort, le sens de cela ou l’absence, l’hypothèse d’autres vies, le « mystère » d’avant ou après « l’ultime nécrose » : « un labyrinthe sans fin est notre vie » . Poésie haute, de celui qui est aussi peintre... Découvrir (ou redécouvrir) : http://www.jacques-basse.net  Poèmes et bibliographie : http://www.le-capital-des-mots.fr/2014/11/le-capital-des-... 

 

 

Livre, « Visages de poésie » : http://poezibao.typepad.com/poezibao/2010/02/visages-de-p...  Sur son site de portraits, ce que dit la revue Texture : http://revue-texture.fr/Le-site-de-Jacques-Basse.html  De Jacques Basse on ne peut oublier le portraitiste... Ses "Visages de poésie". C'est une part essentielle de son oeuvre.

NOMAGES.gifJe ne cite pas tous les auteurs, ni les thèmes (il faut lire…).

François Teyssandier, lui, veut « Tisser / Détisser le temps », dire de son écriture la démarche qui cherche à « Retisser », entre oubli et mémoire, silence et langage, un sens (peut-être) contre le néant : détruire pour construire. Ce sont trois poèmes inédits, mais qui… « tissent » un ensemble cohérent. On a envie d’en lire d’autres, l’avant et l’après du processus. Page sur lui, et textes, revue Ce qui reste : http://www.cequireste.fr/francois-teyssandier/  Et (livre, poèmes), « Paysages nomades », éd. Voix d’encre : http://www.voix-dencre.net/article.php3?id_article=275 

Hervé Martin, dans six textes, se demande (façon de l’affirmer autrement) si dénoncer des injustices c’est encore de la poésie, et il revendique le cri de la révolte : « Tant que je le peux encore ». Avant  la « nuit aphone », « chuchoter »… « Hurler ». Car… « Désir de cueillir ce fruit / couleur du sang / de notre dignité ». Révolte et dignité (de soi, d’autrui). Page sur Terre à Ciel : http://terreaciel.free.fr/poetes/poeteshmartin.htm#internet BioBibliographie : http://hervemartindigny.jimdo.com/biobibliographie/ 

Pour représenter les poètes traduits, je choisis une citation de Cecilia Meireles : « Je marche toute seule / le long de la nuit. / Mais l’étoile est mienne. » Solitude nocturne de ce qui veut sourdre des réalités à nommer, l’écriture… Mais quelque part une lumière, non donnée : forgée (« mienne »). P. 53.

A noter aussi, le dossier Anne Sexton, 1928-1974 (textes traduits de l’américain). Lire (en plus) ceci (en français): https://fr.wikipedia.org/wiki/Anne_Sexton  Ou ceci (en anglais) : http://www.poetryfoundation.org/poems-and-poets/poets/det... 

.... La revue, ici : http://lelivreadire.blogspot.fr

NOTE… © MC San Juan (Trames nomades)

Et sur la PAGE Facebook du blog TramesNomades  https://www.facebook.com/TramesNomades/posts/883412195115... 

03/05/2016

Jean-Claude Xuereb. Répondre aux questions graves...

XUEREB.gif« Aux questions les plus graves, nous répondons, en fin de compte, par notre existence entière. Ce que l’on dit entre temps n’a aucune valeur, car lorsque tout est achevé, on répond avec l’ensemble de sa vie aux questions que le monde vous a posées. »

Sándor Márai, Les Braises 

En exergue à son ouvrage, « Le jour ni l’heure », Jean-Claude Xuereb a choisi de poser cette pensée profonde d’un écrivain hongrois au destin douloureux, dans les secousses de l’Histoire, Sándor Márai. Antifasciste qui doit fuir son pays, puis homme inquiet et déçu quand le régime communiste s’installe en Hongrie. Longtemps méconnu, puis enfin révélé. Solitude et deuils, et permanence d’une cohérence, d’une fidélité à ses valeurs. 

Jean-Claude Xuereb nous parle évidemment à travers cela. Lui aussi l’Histoire l’a bousculé, lui aussi vit des deuils (c’est évoqué dans certains poèmes du recueil, et se croisent là mots pour dire attachements et mémoire, mots pour questionner la vie, le sens). Les années passant, nous dit-il à travers le choix de cet exergue, on pense au bilan de sa vie, de son oeuvre : comment a-t-on répondu aux épreuves, aux événements, quelles réponses a-t-on données pour dépasser les traumatismes et échapper aux pièges des faux miroirs idéologiques? A-t-on su répondre, contre la haine des vengeurs dans les secousses du temps? 

De belles rencontres : Albert Camus, René Char, Jamel Eddine Bencheikh… Et, en 1970, l’éditeur René Rougerie - auquel il rend hommage en lui dédicaçant un grand poème (« Job ou les avatars du corps-poème ». Titre où j’entends comme un écho des interrogations de Jean Sénac, terrien de la même Algérie méditerranéenne. En exergue, non au livre mais au poème, page 37, à côté de Raymond Guilhem (« Attrait du vide »… « Mon corps privé de lendemain »…« néant d’étoiles »… ), Albert Camus, fraternelle référence et… horizon philosophique qui veut dépasser le désespoir du vide et de l’absurde (étape et non fin dans le cheminement de pensée de l’écrivain philosophe), projet éthique de l’humaniste qu’est Camus (« Il faut imager Sisyphe heureux »). Le mythe camusien de Sisyphe associé à l’éditeur, et au « corps-poème », juste après la citation de Guilhem, pour qui « Un dieu ne tendra pas la main ». Comment, pour celui qui se dit (avec un peu de distance ironique) « mécréant », penser la fin de tout et de soi, la fin, comme celle de l’éditeur ami, René Rougerie? Et comment penser le retour de l’écriture, de poème en poème, de recueil en recueil? Le livre comme un mont qu’on gravit, un mont intérieur : à chaque fois autre et semblable dans l’exigence, Sisyphe reprend l’effort répété. 

Mais Jean Rousselot écrivit « On peut mourir / la gorge obstruée par un cachet d’espérance » et c’est ce qui introduit le très beau poème « Pour ainsi dire », page 7. Refuser ce qui serait, pense-t-il (« mécréant »!) le mensonge d’un faux rêve. Mais regarder, à travers les objets qui sont là, ce qui est signe que « l’ancre » a été posée vraiment « au défi des exils successifs », que le soleil est amical (« comparse » comme l’amour).

Mais qui est, page 15, le « prophète / non reconnu des siens »? Est-ce le poète, dont « la trace messagère » n’est pas suffisamment comprise, les poètes étant souvent voués aux signes « que nul ne déchiffre »? A ces « lointains d’indicible »? (Comme l’écrivain Sándor Márai le fut longtemps).

Ceci est aussi l’exil, ou une conséquence de l’exil. 

Méditation devant le miroir, page 18, pour questionner « le sens du verbe ‘réfléchir’ » et chercher en soi l’être essentiel derrière un reflet ou ce qu’on perçoit comme masque de soi-même (car le temps altère le visage, et se reconnaît-on?). Alors qu’en soi c’est « un enfant qui pleure » les deuils (page 65), mais un enfant qui a gardé le privilège de l’accord avec le soleil natif, retrouvé où qu’il soit.

Est-ce surtout le poète, ou surtout, simplement, l’homme de chair, le père, le grand-père (poème offert à ses petits-fils, page 21) qui hésite entre l’effacement (page 56) et la trace (page 57) ?  « Il faudrait se délester pas à pas » écrit-il page 60. 

Alors que (exergue, page 53, Léon Tolstoï, « Les hommes sont comme des rivières »). Mais, « coup de dé » le hasard a fait naître dans un lieu dévasté par les « purulences de l’Histoire ». Oui, Algérie native, longue guerre, conflits et terreurs, déchirements, exil.  Plusieurs textes l’évoquent, si on sait, et c’est un balancement entre mémoire d’autrefois et mémoire de retour, pour un « site revisité ». Importance des lieux, comme ce Ravin de la Femme Sauvage, évoqué dans ces « Horizons de l’enfance », page 49. Mais. « je n’ai reconnu que le ciel »… Importance des êtres : Augustin « mon frère de Thagaste et Carthage », page 45. Repère. Augustin, frère de cette « Terre violente » (page 46), violente mais « Terre d’amour »… Pour laquelle la mémoire est déchirée par les souvenirs de supplices. 

René-Jean Clot chanta sa douloureuse « ...Patrie de Sel », Albert Camus grava, dans le temps d’une guerre que l’on peut penser aussi comme guerre civile, ses « Chroniques algériennes » de dénonciation de l’injuste. Et je pourrais citer une litanie de témoins (Pélégri, Roy, Cardinal, Roblès, Audisio, Marcello-Fabri, Sénac, Vircondelet, et Dib, Feraoun, Haddad, Boulanouar, Yacine, Azeggah, Djaout, Alloula, Gréki, Kréa, Martinez, Amrouche, etc.). 

Jean-Claude Xuereb, lui, distille des inscriptions qui invoquent l’Histoire d’une terre, l’identité d’errants méditerranéens, ancrés ou déplacés. Et il le fait de telle façon que tout natif le reconnaîtra comme frère d’algérianité, mais que cette réalité est transmutée en vérité universelle sur la planète de tous les exilés. Nimrod, que je viens de lire, comprendrait. Tchad, Algérie, îles, lointain… qu’importe. L’homme qui écrit aime les arbres et les oiseaux, même s’il dit ne pas avoir réussi à les apprivoiser… ces oiseaux libres des jardins ou des chemins. Mais quand? Aux « horizons de l’enfance » d’avant ou de l’enfance en soi, qui perdure, avec les images de son ciel d’autrefois? 

Magnifique ouvrage… Grande oeuvre. Impossible de lire dans l’ordre ces poèmes. Il faut tourner les pages et revenir en arrière pour saisir le sens de ce qui fait aller-retour et se cache puis se révèle… Et relire. 

Chaque livre des poètes est un morceau de testament. Tout est présent à chaque fois. Plus ou moins consciemment. Et plus la vie avance et plus c’est le cas. Mais pour cet ouvrage c’est une évidence dès le choix de l’exergue. Ce qui compte le plus doit être dit. Ce qui dot être tracé doit l’être absolument sans attendre. Dire les proximités, les solitudes, les tensions de l’écriture (Sisyphe…!) pour capter même ce qu’on ne sait. Les mots, l’amour, le soleil, la mémoire des suppliciés. Parce que la révolte est aussi un devoir, celle de Camus, celle des Justes. Et c’est le camp de Jean-Claude Xuereb.

J’ai une tendresse particulière pour un recueil (qui semble épuisé chez Rougerie), « Pouvoir des clés », livre où il réaffirme le programme d’une écriture qui se veut « outil de lucidité » (page 25). Avec l’humilité de celui qui espère que les Clés s’ouvrent, pour « oser persévérer » à écrire. Car la poésie vient avec ses clés, ou pas : mystère du courage de poursuivre. Je retrouve dans cet ouvrage le « pays natal », le désir de la mer, le soleil, les oiseaux et les arbres. Et les questions « graves »,  incessantes, pour une ontologie de l’écriture et du regard sur vivre, être, passer. 

Dans « Pouvoir des clés » les mots sont « lavés ». Dans « Le jour ni l’heure », encore plus, sont lavés les mots et l’être, le réel des paysages et des destins. La lucidité est affutée : encore plus. L’écriture demeure, le style est reconnaissable, mais l’intensité est autre : Sisyphe a gravi la montagne et le ciel des lieux est aussi un ciel du sens. Très grand livre, vraiment. Car le lecteur, qu’il soit mécréant ou mystique, sera, lisant, lui aussi devant un miroir et la buée du temps, vers l’inéluctable fin. Lui aussi devra interroger sa vie, ce qu’il restera de ses choix à sa mort(dont il ne sait ni "le jour ni l’heure"). Valeur. Traces. Et textes, s’il écrit.

(Et je ne peux que mentionner l’avant-propos, deux pages, au poème-livre d’Anne-Lise Blanchard, Le Bleu violent de la vie, éd. Orage-Lagune-Express, 2004. Texte émouvant, sur l’exil et l’héritage des blessures, la parole des générations qui suivent…) 

Fiche wikipediahttps://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Claude_Xuereb 

Page sur le site du Printemps des poètes : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Claude_Xuereb 

Dossier, revue Phoenix, Marseille, numéro 15, automne 2014. Commande possible de numéros antérieurs... http://www.revuephoenix.com/auteurs/jean-claude-xuereb.html 

Page de blog, celui d’Abdelmadjid Kaouah (auteur d’une anthologie de la poésie algérienne, « Quand la nuit se brise », Points), Joha : http://wwwjohablogspotcom-kaouah.blogspot.fr/2012/02/jean... 

Portrait, par Jacques Basse (portrait, poème et note) : http://www.jacques-basse.net/2008/09/23/jean-claude-xuereb/ 

Page sur Recours au poème (avec deux textes : Ce qui bouge, et Regain) : http://www.recoursaupoeme.fr/poètes/jean-claude-xuereb 

Nombreuses pages correspondant à des parutions dans diverses revues de poésie, comme Sillages, Texture, etc.

LIVRES publiés par les éditions Rougerie : http://www.editions-rougerie.fr 

.... MISE à JOUR 03-06-2016... Jean-Claude Xuereb, par Jean-Louis Vidal. Coll. Présence de la poésie, éd. des Vanneaux...  http://les.vanneaux.free.fr 

.... NOTE © MC San Juan (Trames nomades) 

Posée aussi... page Facebook : https://www.facebook.com/TramesNomades 

02/05/2016

Nimrod, poète… Sur les berges du Chari

NIMROD.jpgLe sous-titre est « district nord de la beauté ». Beauté, mais aussi violence et mort. Solidarité...

En exergue :

« Je n’ai de cri qu’en cette trace où fut le sel. »

Edouard Glissant

Le livre se met sous le superbe chiffre littéraire d’Edouard Glissant. Ainsi on sait que la parole née de la terre d’exil va rejoindre un regard-monde. C’est pour cela que Bruno Doucey peut noter partager avec le poète le « fleuve de la fraternité ».

J’ai associé ce vers (ici inscrit comme un programme poétique et éthique) à une expression d’Emmanuel Levinas : la « luisance de la trace », notion qu’évoque Jean-Paul Kauffmann au sujet de sa recherche des « fantômes » de la bataille d’Eylau (son dernier livre, « Outre-terre »). Il dit « Il n’y a rien, et donc c’est là que ça se trouve. » Evocation en parenté avec la démarche du photographe Yan Morvan (« Champs de bataille / Photosynthèses »). C’est en conclusion d’un long entretien croisé, passionnant, paru dans Marianne, 22/28 avril 2016. Hasard, ces lectures qui se rencontrent, où la trace est une clé. Et plus : batailles, aussi, dans le recueil, notamment dans des poèmes d’hommage (mineurs sud-africains fusillés, étudiants tchadiens réprimés). 

Mais, exergues, il y en a aussi pour introduire des parties du recueil, ou des poèmes : citations de Franck Venaille, de Paul Verlaine, de Benjamin Fondane (fragment magnifique et terrible, qui se termine justement sur la répétition du mot « fantômes », suivi d’un point d’exclamation, apostrophe qui interpelle ainsi ceux qui avaient « cru à l’homme / et aux beaux yeux de la bonté / mais que la route avale comme / un fleuve immense et éhonté »). Quand les exergues sont bien choisis ils valent tous les commentaires ou manifestes. Et, choix du poète, comme une signature, pour un des derniers textes du recueil, un poème encadré de citations d’Amadou Hampâté Bâ, l’immense… 

(« Je suis souverain dans les choses pastorales » 

et 

« Entrez, sortants… Sortants, entrez… »)

Lecture en cours, ce recueil de Nimrod… Qui fait écho, pour moi, au cri murmuré d’Anise Koltz (« Je renaîtrai »).

Page éditeur (éds Bruno Doucey, coll. l’autre langue) : http://www.editions-brunodoucey.com/sur-les-berges-du-cha...

Autres liens : 

Eds Obsidiane, plusieurs recueils de poésiehttp://perso.numericable.com/editions-obsidiane/Auteurs/B... 

BioBiblio, Africultureshttp://www.africultures.com/php/?nav=personne&no=4979 

Un poème, sur le blog de L’Ardent pays (entre autres pages): http://ardentpays12.over-blog.com/2016/04/nimrod-envol.html 

...

NOTE © MC San Juan (Trames nomades) 

Posée aussi… page Facebook : https://www.facebook.com/TramesNomades

26/07/2015

« Terre sentinelle », poésie sentinelle…

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Si on aime les oiseaux et les arbres, les couleurs des rivières, le silence des abeilles... et la poésie, on peut aimer aussi les questions qui restent questions, et lire avec intérêt le recueil-somme « Terre sentinelle », de Fabienne Raphoz, 2014. [ Présentation de l’éditeur, Héros-Limite (le nom de l’édition vient du titre d’un recueil de Ghérasim Luca) : http://www.heros-limite.com/livres/terre-sentinelle ]

C’est à la fois un ouvrage érudit, celui d’une naturaliste par « passion » pour l’évolution, et le recueil d’un poète qui cisaille des textes comme des fragments de poèmes éclatés, bribes-braises où l’on croise parfois des citations, en écho à la pensée. Certaines donnent des clés : « J’écris aussi loin que possible de moi », d’André du Bouchet, volonté de distance où le « je » s’efface comme personnage représenté. On lui refuse, à ce « moi », toute complaisance, tout repli, car ce qui compte c’est dire la conscience qui regarde le monde divers de la nature, cette présence à la présence animalière multiple, dont l’abeille est reine réelle et symbolique. Le « je » isolé se dissout dans « l’élégie / du je / commun » (p. 169).  Autre clé, aussi, parmi d’autres, la citation de José Angel Valente, pour une question qui reste en suspens (p.20).

Surprenant, peut-être, dans la forme qu’on croit devoir appartenir au poème, que l’inscription d’un texte documentaire entre un vers, « Nul n’est jamais très loin d’une rivière » (p.131) et un fragment poétique (p.133), fragment centré autour du Y (exemple parmi d'autres). Oui, affluents du poème, le savoir, l’observation, comme la métaphore éventuelle.

Cependant la réalité des vécus personnels reste comme un arrière-plan fondateur, nécessaire : évocation de la mère, notamment, beaucoup, douleur discrète de la maladie et de la mort, du père (p. 165), pour le « maintenant » fugitif, et fleurs ou forêts offertes à des prénoms-visages, et éloge-hommage, tout le vivant offert (p. 157). Arrière-plan, ou, au contraire, la vitre de sens à travers laquelle voir. Ou les deux, à la fois le soubassement de l’intime, pas très explicite, et l’écran de la perception, où projeter les questions terriennes.

Les lieux évoqués, les strates de la nature, retrouvent une région, celle de l’Arve, rivière native, lieu source d’un rapport au monde : nos lieux nous créent et leur évolution nous modèle ou nous interroge. On regarde et on sait mieux. Important, le regard, dans ce livre, pour vaincre le risque d’amnésie, de distraction, d’irresponsabilité devant le drame de la nature ravagée par nous : oublier les abeilles et la terre. « Terre sentinelle », la clé du titre est page 139 (« il neigenoire (...) et la terre / sentinelle  /// s'interrompt » ). Autre clé, la citation-exergue de Philippe Beck (p.141) : « Mais maintenant / a-t-on besoin d’aller vers l’enfer ? »

Somme : poème, récit fragmentaire, anthologie… et listes de noms, répertoire des êtres du vivant (comme la « proposition pour 35 noms d’espèces d’abeilles », p.51).

En exergue (p.11), cette citation de Guillaume Lecointre : « Tout récit est une sélection arbitraire d’instants au sein d’un continuum. », pour rencontrer cette pensée, p.15 : « La segmentation est l’origine d’une continuité ». Quel rapport avoir avec le temps et l’écriture du temps ? Les instants surgissent, vie personnelle et parcours des yeux sur le monde vivant. Peu importe la chronologie, ce qui fait récit et sens c’est ce qui reste de ce qui est perdu de l’enfance, l’origine de la perception : « Etre est d’origine davantage que survivre », p. 24 (mais cela concerne tout être vivant).

Quelques pages sont en anglais, et des mots glissés ici ou là dans le tissu des textes, comme des respirations dans le livre, pour le plaisir d’autres sonorités, où la rencontre des mots et des sons de l’anglais crée une autre musicalité du français… J’aime ce métissage linguistique : il est discret mais efficace. « Blue thinks / Blue sings / Blue talks » (p. 27) et (p. 29) « bleu rêve / rêve même / sans le bleu », vers que j’arrache à une longue méditation sur la couleur. Bleu, ici, ailleurs rouge ou vert. Même effet, musical et visuel, dans l’alternance des vers et des textes en prose, informatifs, ou des vers et des listes).

« Le chant précède l’oiseau » (p.65). Et le poème l’écrivain ?

Mais parfois il ne reste que le « fil » (p.83).

Je ne suis pas du tout l’ordre des pages, mais celui de mes relectures : des mots font écho, des pages résonnent, « traduisent » autrement les mots lus…

« Poreuse », traversée par la conscience de la terre (une urgence ?) c’est celle qui écrit qui devient sentinelle pour la terre « porteuse du porème / en fer de lance » (p. 143). Le poème devient ce qui déchiffre et donne à voir une imprégnation de savoir, un autre ressenti.

Voilà donc une somme d’écriture pour dire  cette porosité agissante, contre l’enfer de la « neigenoire », de la destruction. Contre la peur, la menace. La poésie, ici, donc, commence par « dire le nom des choses » : ce n’est « pas encore / le poème » mais « un peu / plus  /que lui  / déjà » (p. 16O). Dans l’interstice du moins et du plus l’écriture devient, intense et profonde (même s’il semble qu’il y ait une volonté de privilégier la surface des choses, pour rester dans la proximité simple et humble du vivant) et la réflexion sur la poésie, aussi, se prolonge dans les pages suivantes... « cela qui nous regarde nous regarde / vraiment » (p.161).

L’écriture est accompagnée par les dessins de Ianna Andréadis ( http://ianna.online.fr/livres.html ). La table des matières, elle, est en quatrième de couverture, comme un poème supplémentaire, du fait de titres très beaux.

……………………………

Liens :

Fiche wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fabienne_Raphoz

Page de l’édition Héros-Limite : Fabienne Raphoz : http://bit.ly/1Mvjq9M

Notes de lecture… sur :

Poezibao, par Florence Trocmé : http://bit.ly/1erPYm4

Sitaudis, par Tristan Hordé : http://bit.ly/1HTly7a

Le littéraire, par Jean-Paul Gavard-Perret : http://www.lelitteraire.com/?p=10474

Terres de femmes, par Angèle Paoli : http://bit.ly/1IzgzM8

Et, pour un autre recueil, sur Littérature de partout, par Tristan Hordé  : http://litteraturedepartout.hautetfort.com/tag/fabienne+raphoz 

24/07/2015

Lecture… Au sud de l’Occident, de Laurent Doucet

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Effacement, écrit Christian Viguié en introduction, effacement pour laisser parler autre chose que soi.

Oui, dans ce livre, un silence d’écoute semble être une sorte de programmation intérieure pour un voyage particulier. Laurent Doucet l’écrit dès la première page : « voir sans être vu ». Espaces entre les lignes, marge blanche qui signifie ce silence pour rendre le regard possible. Juste des notations sur des fragments de paysages, choses vues, la nature et les signes du lieu. Le végétal (« peuplier / cèdre / roseau » (…) coquelicot  (…) blé … palmeraies… Le minéral : sable…).

Mais les portes, le khôl, des «fils d’or », réels ou métaphoriques : l’humain, par les objets, les corps, les yeux.

Et, aussi, au-delà du lieu d’un désert marocain (« dunes », « sable ») la remontée des « cours d’eau caillouteux » semble souterrainement accompagner le parcours pour un itinéraire qui engage l’antériorité de questions personnelles. Il y a le silence pour l’innocence du regard : que seul le lieu existe, avec les êtres qui y vivent, pour une rencontre vierge, qui voit cependant autant la beauté que la violence et les souffrances, et sait le sel des larmes, pas seulement la beauté des arbres (« figuiers », « grenadiers »), pas seulement le son de l’oud.

Un motif intérieur, ou motivation (c’est un peu pareil), révèle des cercles et nœuds de questions à dénouer : « Quoi que tu fasses désormais / la vie / sera toujours un jardin que tu quittes ». Peut-être les caillouteux parcours et ce sable fascinent-ils au point de retenir (c’est douleur de s’arracher au lieu), hypnose volontaire qui fait pénétrer profondément dans la perception des pierres, du miel et des épices. Car la connaissance de l’autre lieu passe par l’intimité du corps qui goûte. Mais… « Plus ta langue réclamera d’épices / plus ta vie quittera de jardins ». On peut le comprendre aussi autrement. Ce qui est fort, trop fort, le piquant des épices, ce serait le piège de trop de présence de l'ego dans le plaisir du réel matériel, risque de fuite en avant, et de perte de soi pour le mirage du toujours plus (plus de sens, plus de beauté) : la phrase serait un frein de conscience, mise en garde, vœu de sagesse... 

Magie de « l’obsidienne semée par le vent », son que seuls entendent ceux qui ouvrent une oreille intérieure, et font écran au bruit des touristes ou des fausses apparences. Car ainsi la vraie rencontre est possible, mais c’est une soie fragile, comme celle que lavent des femmes. « Le réel est plus fort que le roseau », car « la poésie ne peint pas le paysage ». Non, il y a tout le reste dont elle est débitrice, le réel des êtres : « ils trônent au fond de tes yeux ». Cependant, luth ou souffle, c’est une possible métamorphose : « l’or du secret ». Rien n’est donné sauf le chemin. Et l’or se révèle à la relecture…

Page éditeur, La Passe du Vent (le livre est bilingue français-anglais) : http://www.lapasseduvent.com/Au-sud-de-l-occident.html

06/04/2015

Ecriture... A L’INDEX N° 28, revue littéraire

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Puissante œuvre poétique que celle d’Anne Sexton

 

 

 

 

 

(née en 1928 dans le Massachusetts, morte en 1974, suicidée), fascinante même dans cette obsession suicidaire (qu’elle partage avec Sylvia Plath, poète immense aussi, née en 1932, morte en 1963, par un suicide que toute son œuvre  semble annoncer). Amitié qui constitue le dossier d’ouverture de la revue. Ce qu’Anne Sexton écrit sur (et à) Sylvia Plath est bouleversant, intime, riche autant pour ce partage fraternel d’émotion que pour tout ce qui est dit du processus d’écriture, entrelacé dans le même partage. Puissante écriture, tant pour les textes d’analyse de soi (par quelqu’un qui a vécu la démarche analytique) que pour les poèmes. On la connaît peu, d’où la nécessité d’un tel dossier. Je ne sais pas pourquoi elle a été plus négligée, en France, que Sylvia Plath. J’ai aimé le portrait que Jacques Basse fait des deux auteurs (non, moi je ne mets pas le « e » d’un féminin formel, qui, à mon avis, est un contresens linguistique). Jacques Basse, je l’avais découvert par hasard, avant de lire A L’Index, en cherchant un texte de René-Jean Clot, et le nom m’avait mené à son site, et au portrait du peintre-écrivain (qui m’est cher, très cher), et depuis c’est lui que je cherche aussi, pour ce regard sur des visages marqués par l’écriture. Traits noirs, mais pas tristes, ici. C’est la vitalité qu’il a voulu montrer, pas le désespoir sourd. Dépressives, Anne Sexton et Sylvia Plath, le sont donc au point d’en mourir, de « vouloir mourir » (comme l’affirme en titre le poème de la page 11, d’Anne Sexton, ou page 17 celui sur « La Mort de Sylvia »). Mais leur lecture donne de la joie, par la profondeur du cri intérieur, par la maîtrise lucide, malgré tout, du langage pour saisir ce qui est en jeu,  même quand, comme moi, on se sent complètement étranger à ce genre de triste déchirement intérieur. Mais sans doute en nous tous y a-t-il un écho de tels questionnements. Camus l’a dit, la question du suicide est le sujet philosophique central, et moral, c’est pourquoi ces poètes parlent de nos vies. Et la différence avec elles, avec elle, c’est qu’elles savent, elle sait, quel est le gouffre qui  attire. Nous, consciemment, non, mais qui sait ce qui est mortifère dans nos rapports aux émotions, au corps, au monde. Parfois nous frôlons la mise en danger de soi, par une fuite apparente des parts sombres, et l’inconscient est là.

Magnifique texte, que celui de Frédéric Miquel, dès le début : « Un verre à la main, une bouteille de vodka dans l’autre, elle se mit à exhumer amoureusement les souvenirs enfouis au plus profond de la terre séchée de sa mémoire... ». Il parle d’un « corps solaire » mais c’est l’être entier qui est solaire dans ce portrait d’un « physique éblouissant de beauté ». Texte amoureux. C’est la juste approche, pour lire et relire : que ce soit amoureux. Voilà un critère pour apprécier une œuvre : produit-elle en nous un tel élan (comment, peu importe, mais d'une impulsion violente, de manière inconditionnelle et dans la distance de la gratuité) vers l’être qui a tracé ces mots-là? Anne Sexton y réussit. (Tous ceux qui ont écrit ou dessiné pour ce dossier l’expriment diversement).

Echo des ombres, êtres perdus dans l’immense et dans l’angoisse, le beau poème de Guy Girard (2011). Je retiens ici un fragment, particulièrement : « dansante évidence de la lumière éclairant de son ombre / ce grain de poussière  dans le jeu de quilles du présent. »

Rabiaa Marhouch dit son admiration pour les poèmes d’Anne Sexton, comme dans une sorte de terreur : « Ta poésie me terrasse ». « Ma page blanche » : je le vois, ce texte,  comme un poème en prose. Elle y parle de la lecture de cette œuvre accomplie, achevée, d’Anne Sexton, qui peut être contemplée dans un ciel de splendeur et qui écrase par sa magnificence, quand on admire. Un début, une fin, finalité qui peut paraître trop loin, inatteignable. Je peux comprendre, et l’angoisse et l’élan que le texte sait traduire avec force : « Ma poésie est à délivrer de ta Poésie. »... Au début, cependant, elle écrivait : « Je suis une immensité qui se méconnaît. ». Oui... C'est une phrase qui restera longtemps dans la mémoire, après l'avoir lue. On aura donc envie de relire ce texte, et de suivre cette écriture...

Mais aucune de mes grandes admirations ne m’a jamais fait ressentir ces peurs, même adolescente. Très jeune je savais (et je l’avais décidé, je m’en souviens, à douze ans exactement : j’ai même le souvenir d’un instant précis, à l’ombre d’une entrée de patio, cristallisation des pensées de beaucoup de moments et de jours...). Je savais que le temps serait mon espace d’écriture, des décennies de travail devant moi quand d’autres avaient des décennies de travail derrière eux. De plus, Rimbaud démontrait que l’inverse est possible, l’intense concentre le temps et tout peut être transcendé. La preuve... Enfin, pourquoi craindre le temps si l’on ne rêve pas d’une accumulation de livres remplissant une bibliothèque, mais plutôt de l’ouvrage essentiel, qui serait le produit de la déchirure d’infinis brouillons,  alchimie de soi autant que des mots tracés. L’importance de la création ce n’est pas le poids. Je n’ai pas un rapport quantitatif avec la mesure d’une œuvre. Et ne m’intéresse, pour moi et les autres (écriture, ici, lecture, là), que ce que signifie (et crée) cette lente métamorphose que l’écriture ne fait pas que traduire mais bien plus produit. Les mots comme un feu qui brûle l’inessentiel et fait sourdre de notre ombre des scories qui ne sont pas des déchets mais gardent en eux une densité volcanique faite de son contraire, et, en eux, aussi, ces vacuoles d’espace cosmique. Le creux de soi, centre libre, n’est pas que racines. Ce que je veux dire par cosmique, c’est justement ce qui empêche l’admiration de se muer en peur de ne pouvoir atteindre cela qui est écrit par quelqu’un d’autre.  Tous peuvent être sculpteurs d’eux-mêmes, donc de leur œuvre. A condition de... Affaire de travail, de lecture, et de conscience. De perception de cet espace immense autant interne qu’externe. Et de ce sens présent partout, qu’il faut juste déchiffrer. Est-ce orgueil ? Non. L’humilité, je la mets plutôt dans un goût pour la longue patience, très longue patience... Et pourquoi pas ? Regards et regard...

Donc, poèmes d’Anne Sexton, dans ce numéro. Citations. « Vouloir mourir » (texte pp.11-12) :

« Puisque vous demandez, la plupart du temps je ne me souviens pas. / Je marche dans mes vêtements sans porter la marque de ce voyage. / Puis ce désir viscéral presque innommable revient. »

Et

« La Mort de Sylvia » (pp.17-19)

« Sylvia, Sylvia, / où es-tu allée / après m’avoir écrit / du Devonshire (...) ? » (...) « à quoi as-tu été fidèle, / comment, au juste, t’es-tu allongée dedans ? »

(...)

« cette mort que nous disions avoir toutes deux dépassée, / celle que nous portions sur nos poitrines maigres »

Cette mort l’attriste, mais lui donne le désir « d’y goûter, comme à du sel. »... Elle le fera, plus tard. Ses textes disent qu’elle ne sait toujours pas de quelle plaie vient encore ce désir de mourir qu’elle croyait avoir vaincu. « Innommable » désir, sans mémoire pour pouvoir le cerner. Innommable, car il est le désastre du défi lancé à l’écriture. Si les mots d’Anne Sexton avaient pu saisir totalement l’attrait de la mort, cet attrait aurait-il été englouti dans le travail de mise à la conscience par l’écriture ? Ou, au contraire, si l’enjeu avait juste un peu déplacé le regard ? L’influence de Robert Lowell n’a-t-elle pas été un frein, malgré ce qu’elle en dit, admirative et reconnaissante ? Dans un texte elle écrit « Après tout, le suicide est le contraire du poème » (« Le pilier de bar devait chanter », pp.7-11, citation, p.10). Et elle ajoute qu’avec Sylvia elles discutaient « souvent de contraires ». C’est comme si, là, on était au bord d’une frontière qui aurait pu être traversée dans un sens ou tout à fait dans l’autre sens. Même si, bien sûr, on ne peut rien dire sur le mystère des bascules dans la dépression, ni, dans le fond, pas beaucoup plus sur ce que l’écriture arrive à vaincre chez autrui...

Ce dossier seul justifie la parution du numéro, qu’il emplit déjà, jusqu’à la page 26 (seulement ?) : qu’il emplit de sens.

Mais d’autres textes suivent...

Poèmes de la « Petite anthologie portative ». Plusieurs auteurs. Je relève un nom, pour les textes que je préfère : Nora Thermes, d’évidence. Découverte d’une écriture, où je sens un souffle, une pensée qui sous-tend la poésie (pp. 36-38). Une démarche qui engage tout l’être. C’est une écriture...  On reste à hauteur du dossier...  Citer, c’est parfois trahir un peu, quand tout est lié (comme pour le texte de Rabiaa  Marhouch...). Mais commenter sans citer, non.

Donc... Nora Thermes « S’enorgueillir alors de n’être jamais qu’à soi / Et ne se dicter comme quête relationnelle / (Pour ne point effleurer l’affect, / Et sanctifier l’angoisse) / Que la triomphante obtention / Des ombres des corps les moins lumineux » (...) ///   « Et tisser sans transparence des liens furtifs / Fugaces, pour ne point plonger / Ne point goûter la douce douleur salée / Des abîmes d’impudiques » 

Pages 49 à 64, jeu entre écriture et dessins, Jean Chatard et Claudine Goux. Humour et poésie. C’est original (« Visages, Nuages, Mirages »).

Pages 65 à 69, mon texte, poème, vers libres et prose. « Une et toutes douleurs ». Exergues (bien sûr...) : Anna Akhmatova, Monique Rosenberg, Lyonel Trouillot, Geneviève Clancy. Je ne peux que tisser lecture et écriture. Je ne citerai qu’un fragment, tout au début. Il donne une des clés, en posant une question : « Le lieu est-il l’exil de la pensée ? ». Exils, conscience : méditation... La traversée des frontières est au centre de mon identité, de tous mes questionnements. Pluriel interne, valises « arrachées », et chiffre de l'éthique nomade. Regard autre. Je signe d'un S, mémoire du soleil-signature de Jean Sénac, et de l'initiale en commun, S solaire, oui, et S des pluriels, qui ouvre le multiple en soi et dehors (MC San Juan...).

Page 77, poème, « Marelle », de Jean-Claude Tardif. Evidemment le jeu n’est qu’un prétexte, pour cartographier bien plus que les pas sautillants d’enfants... J’aime beaucoup. On entre plus facilement dans un univers quand on a lu des recueils, des pages diverses de l’auteur. Dans un poème on ouvre alors un monde. On peut se tromper et inventer un sens qui n’est pas celui que l’auteur voulait nous faire lire. Mais le lecteur crée aussi le texte qui inscrit plus que le poète croyait dire (et il le sait).

Donc... « Sur le chemin de la marelle / L’éclat calcaire / Limite au bonheur »  Pourquoi limite ? Parce que cela casse la symétrie plane ? Parce que cela alourdit et ramène au sol vers l’éclat (trop poudreux ?) « L’enfant solaire » ? Ferme son espace ?  Mais quand même l’élan qui élève. « Agir »... « Lancer la pierre / Contraindre l’espace ». Non, décidément, ce n’est plus seulement le jeu d’enfance, le rêve dans la lumière. J’y vois le symbole de nos vies, tous au départ « enfants solaires », à sauter « Sur la nuit et les jours », « Blancs et noirs » du jeu,  à devoir trouver la route entre les « droites » quand un instant peut faire dévier, et arriver, au bout du compte, à être capable de dévier exprès des chemins fixés, sans angoisse. Le but, la fin, dans le texte, c’est aller  « Jusqu’à l’asymétrie ». Parce que l’espace libre échappera aux traits normatifs, que la vie fera entrer du désordre dans nos jours et nos années, et nous forcera à sortir des repères anxieux, obsessionnels, des normes et des cadres. Mais il y a un mot, « lutte », qui marque l’effort de l’enfant dans son jeu (pour suivre ce qui est droit), et, peut-être, la lutte de l’adulte, au contraire (pour fuir ce qui est trop droit...). Asymétrie vivante, l’art... 

Les pages qui suivent sont de Claire Dumay. Feuilletant la revue sans regarder le sommaire pour trouver les pages, au départ, j’ai lu la dernière phrase d’un de ses deux textes (pp.78 à 85), et j’ai immédiatement reconnu le style, signe qu’il est très personnel. Un style...  « Essai d’autobiographie », voilà qui soutient ma lecture du poème de Jean-Claude Tardif... La même chose est dite (sans le savoir, en voulant dire le contraire, en regrettant ce contraire...). Elle explique son impossibilité à inscrire un quelconque projet autobiographique qui ressemblerait à ce qu’elle lit ailleurs. Elle croit devoir s’en désoler... Parce qu’elle perd les repères, ne sait plus où elle va, en est « ébranlée, bousculée ». Justement, c’est bien. C’est signe que l’écriture ne se ment pas, que le désordre de la vie est bien là (qui fait arriver où on ne va pas, et fort heureusement car autrement on n’aurait pas su le décider...). Bien sûr les visages du passé ne seront pas les visages du passé. Les bribes captées deviendront autre chose. Et « tourner autour » c’est cela qui est intéressant, car autour on prend le juste recul, alors que dedans on serait enfoui dans les identifications faussaires. « Tourner autour » obligerait-il vraiment au « recyclage d’une gestation unique » que même cela serait une perspective d’écriture. Une page qui devient cent, car elle a autant de significations que de tentatives d’écriture du même instant d’un être. « Impasse » ? « Inutile de dévider l’impasse », écrit-elle. Moi, justement, j’entre dans ce texte qui se dit impasse avec un plaisir de lecture où je trouve matière à comprendre, à interroger. Les histoires tranquillement déroulées ne m’intéressent pas, mais cette hésitation de l’écriture, oui. Car le basculement est en train de se jouer. On approche l’asymétrie que visait le poème Marelle... Parce que le doute l’installe. Aux orties le moment où Pascal « marchait solitaire sur la grève » : c’est juste une clé, le saut de la marelle, avant ce trou du silence où autre chose émerge. Et que ces doutes sont bien écrits... !

Claire Dumay, encore, « Ecrire le matin ». Là aussi j’aime beaucoup. Amusée, aussi. Je remplacerais matin par nuit et je reconnaîtrais  la plupart des signes. Le matin, pour moi, serait celui des nuits blanches (alors je peux voir l’aube). Très beau texte sur l’écriture, celle qui vient sans qu’on la cherche, comme d’une étrangère. Lieux et rythme d’un monde très féminin. Solitude de l’écriture dans les moments où l’espace se libère. Rangements... ou ménage qui va marquer des pauses cérébrales, gestes dont on ne sait s’ils produisent, causent, ce qui s’écrit, ou viennent de ce qui s’écrit. Boisson chaude qui donne de la douceur au corps. Toilette décalée pour ne pas stopper l’élan du flux qui passe par les doigts. Citations : « Je quitte le mémorial, les eaux sacrificielles, la crypte funéraire » (...) « L’exode des mots supplante la stagnation, le règne de l’immobilité. Moi qui suis un être d’attache, fidèle à mes demeures, m’affranchis malgré moi de ces contrées souterraines, de la claustration du confessionnal. » (...) «  J’entre en migration. Les lettres qui sont frappées sur le clavier ne sont plus traces, ni empreintes. »   

Poème... Anne-Marie Marcelli, pp. 90-95. « Prémonitoires ». Le silence, l’écriture, le corps, la peur (ou les peurs). Toujours, l’écriture est interrogée, questions entrelacées aux thèmes courants de la vie (le corps, les liens, les lieux, la matière). Je lis, et des fragments retiennent l’œil.  Ainsi :

« Je vis / Que les pierres / Même les pierres / Se froisseraient comme du papier / ... / Et nous sommes / Moins que pierre » (...) « Ecoutons / Les murmures étouffés / De la source du verbe / Qui tremblent dans nos os » (...) « Faisons la paix / Avec le temps / Silence / Prière ». Belle méditation sur la genèse de nos écritures... et ce qui s’installe quand on fait taire les mots. Une sagesse du silence ?

Des poèmes en prose de Marie-Anne Bruch je préfère « Toussaint », « Sable et cendre », « Cercles ». 

A noter, une étude (dense, riche) d’Alexandre Zotos, sur la poésie d’ Ali Podrimja.

Et des recensions.

A L’Index N°28, Table des matières (et, sur ce blog éditeur, numéros précédents et projets) : http://lelivreadire.blogspot.fr/2015/02/a-lindex-n28-en-cours.html

Autres numéros de la revue, ici : notes, blog Trames nomades, tags...

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Anne Sexton, site dédié : http://anne-sexton.blogspot.fr/

27/02/2015

Revue A L'Index, dernier numéro paru, et numéros en préparation...

 « Cela remonte de sous le sol / la terre parle la terre chante / des mélopées calcaires avec des raucités archaïques / lourdes comme les pierres des temps anciens / qui sonnent des peurs emprisonnées / contre les parois des igues » (...) «En ces temps mutilés /où l'on ne pense qu'à crédit  / il est des jours des nuits aussi / comme des livres ouverts / il suffit juste d'oser déchiffrer / l'alphabet du passé de la terre / pour savoir d'où et quand viendra l'orage»

Jacques Nuñes-Teodoro (Un jour sur la Terre II, A L’Index n° 27)

Lire la poésie c'est surtout relire. Feuilletant de nouveau le numéro 27 de la revue je redécouvre les poèmes de Jacques Nuñes-Teodoro comme si je ne les avais jamais lus. Citer c'est rendre hommage au texte, mais le trahir un peu : il faut le lire intégralement pour le saisir dans sa démarche entière (ou le tenter). Manque le vers "le braiement de suie cri absolu" et peut-être la clé pour comprendre le sens des puits posés ici (igues, mot dialectal que je ne connaissais pas...). Lisant, je pense au puits du personnage de Murakami, "l'oiseau à ressort" plongeant vraiment dans la profondeur de la terre (voyage réel et onirique) en même temps qu'il fouille en lui-même, pour tenter de se retrouver, comme dans une étrange traversée des miroirs... Là aussi il y a une sorte de "cri absolu", là aussi des "oiseaux fous". Manquent les vers "des yeux brûlés par la lave de la nuit" et "des sueurs des noyés" et on ne saura pas l'insomnie et ses causes. Et les "livres ouverts"... "des jours et des nuits" ne seront pas déchiffrés complètement... Et pourtant, si de l'écrit se prête à la citation, à la mise en exergue (que j'apprécie tant), c'est bien la poésie. Car des éclats de sens se suffisent. Et tant pis s'ils s'inventent un peu, changés par l'espace des mots qui aurait donné une autre lecture. Magnifiques, ces textes qui couvrent plusieurs pages (52 à 65). A relire, à mettre en mémoire, pour se les réciter intimement. J'espère avoir donné envie d'aller voir de plus près. Dans une note précédente (lien ci-dessous) je citais d'autres auteurs, aussi.    

Cela c'est le numéro paru. En préparation, je vois sur le site le sommaire du suivant, que je reprends (précisions sur le site de l'éditeur). A L’Index n° 28 : http://lelivreadire.blogspot.fr/2015/02/a-lindex-n28-en-cours.html

TABLE DES MATIÈRES

Au doigt & à l’œil par Jean- Claude Tardif

Dossier : Une amitié - Anne Sexton/Sylvia Plath - traduction Christine Rimoldy -

portrait d'Anne Sexton par Jacques Basse

Le pilier de bar devrait chanter par Anne Sexton

portrait de Sylvia Plath par Jacques Basse

La Mort de Sylvia – poème - d'Anne Sexton

Elle se mit à exhumer amoureusement &autres textes de Frédéric Miquel

Mars Attack – poème – de Guy Girard

Jeu de Paumes - Petite anthologie portative -

François Cani - Éric Chassefière – André Duprat - François Ibanez – Michel Lamart - Nora Thermes

Parole donnée à François Sannier

Visages, Nuages, Mirages. Jean Chatard/Claudine Goux

Une et toutes douleurs – poème – par Marie-Claude San Juan

Bonjour Monsieur Boulanger - Sans levain surtout suivi de De Maronne à Bargetal par Olivier Cousin

Marelle -séquence - de Jean-Claude Tardif

Essais d’autobiographie suivi de Écrire le matin de Claire Dumay

Le microscope & autres poèmes de Françoise Canter

Prémonitoires – poèmes – de Anne-Marie Marcelli

Nos paysages (& autres poèmes) par Anne Marie Bruch

Bracciante, raccoglitore di stracci de Ferruccio Brugnaro traduction Jean-Luc.Lamouille -

Entre lyrisme et modernité : les figures de l’«albanité» dans la poésie d’Ali Podrimjapar Alexandre Zotos

Sur l'arête du vide (à Nicolas de Staël) par Isabelle Rebreyend

La part des ombres de Claire Lajus

Montrés du doigt par Jean ChatardGérard Paris

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Au sujet d’Anne Sexton (dossier dans le numéro 28 à venir), voir les précisions sur le blog lelivreadire, sous le sommaire. Importance de ce dossier, sachant que l’œuvre n’est pas disponible en français.

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A L’Index n°29, en préparation, sera consacré à Gabriel Okoundji, poète né au Congo (BioBiblio : http://fr.wikipedia.org/wiki/Gabriel_Okoundji  et http://www.africultures.com/php/?nav=personne&no=5222 Poèmes, site Recours au poème : http://www.recoursaupoeme.fr/gabriel-okoundji/parl%C3%A9-po%C3%A8me ). Voir le sommaire sur le blog de l’éditeur de la revue, Le livre à dire : http://lelivreadire.blogspot.fr/2015/02/a-lindex-n29-n-empreinte-consacre.html  Voir aussi le blog des notes de Jean-Claude Tardif, poesiealindex : http://poesiealindex.blogspot.fr/2015/02/nouvelles-de-fevrier-2015.html

Dernier numéro paru, A L’Index n° 27. Note Trames nomades : http://tramesnomades.hautetfort.com/archive/2014/12/23/a-l-index-n-27-revue-espace-d-ecrits-poesie-fiction-ecritur-5519182.html

Des exemplaires de la revue A L’Index sont aussi disponibles à la librairie Compagnie, Paris : http://blog.librairie-compagnie.fr/wordpress/

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tramesnomades (at) gmail.com