Publications de Jean-Claude Bourdet. Parcours...
06/08/2025
Je connaissais l’écriture de Jean-Claude Bourdet par notre voisinage dans la revue À L’Index, et lu ses deux recueils de poèmes publiés dans la collection Les Plaquettes, La Peintre le sait-elle ? (2021) et Le lointain (2023), livre assez fondateur, car il est une plongée dans la mémoire et l’absence de mémoire d’un ancrage marocain créé par la naissance, même si l’oubli a effacé les images et odeurs captées par le très jeune enfant, dans une situation de fragilité particulière (voir sur son site ce qu’il en dit). L’alliance de ses poèmes avec les œuvres plastiques de Ly-Thanh Huê (qui écrit aussi, et est, comme lui, psychiatre et psychanalyste) renforce le sens de la démarche, car elle aussi est entre deux lieux de mémoire (Entre Loire et Mékong est un de ses titres) Ses tableaux, insiste-t-il, ne sont pas illustrations des textes mais ont accompagné la genèse de l’écrit. Il n’y a pas d’exergues, mais des citations (Bible, Coran) en dernière page, comme des points de suspension posés pour ouvrir la suite de la réflexion à partir du poème, qu’il définit comme « une tentative de reconstitution d’une origine perdue, il est à la fois un roman des origines et un rêve comme le répète le refrain ». La dernière mention du rêve commençait ainsi : « J’ai rêvé d’une colline ambrée / d’un livre des justes et des faibles ».
Depuis j’ai découvert (avec autant d’intérêt) ses publications sur le site-magazine Les Cosaques des Frontières, le recueil Épars publié en ligne par les éditions QazaQ, et les volumes de nouvelles (livres papier) des éditions Az’art.
Ce qui est le plus caractéristique, peut-être, dans l’écriture de Jean-Claude Bourdet, c’est la profondeur du regard intérieur, où on sent à quel point la pratique psychanalytique transforme la capacité d’appréhender soi et l’autre. De l’écriture il fait un exercice de lucidité heureuse, ou mieux faudrait-il dire, d’intensité. Je serais tentée d’utiliser la métaphore du laser, à la fois pour cette captation des émotions, des instants, et des pensées, mais aussi, car on est en univers de poésie, dans la capacité de saisir des éclats de langage, comme lorsqu’il écrit sur la pierre ou le fragment (poèmes sur Les Cosaques des Frontières...), ou quand il capture des saisies de regards (recueil Épars, éd. QazaQ, même site). On retrouve la qualité de La Peintre le sait-elle ? et du Lointain. Un monde cohérent. Donc on lit et relit, texte par texte. Qu’il ait choisi un équilibre entre la publication en ligne et l’édition papier correspond à un désir de partage, les textes en ligne étant offerts à tous. L’analyste aide les êtres à se trouver eux-mêmes, se libérant de l’ignorance de leurs ombres. L’auteur aide des lecteurs à ouvrir des portes en eux.
Parcours...
Poèmes et photographies, sur Les Cosaques des Frontières. À parcourir. Les poèmes sont présentés, associés à des images, et lisibles intégralement (pdf à ouvrir en cliquant sur le titre).
Je suis intéressée, d’abord, par le poème « Pierre banale fleur ». En exergue, des fragments extraits de recueils d’André Velter (L’oracle des pierres) et François Cheng (Un jour, les pierres). La pierre, réalité qui me fascine, densité et beauté. La sienne est « sage parmi les sages », écho d’une pensée qui serait « Être pierre soi-même / socle d’un édifice souverain ». Suit un texte (« Et la poésie ? ») sur ce que la poésie représente pour lui, et comment c’est l’analyse qui en a produit l’évidence de rencontre, d’émergence : il sert d’introduction à un poème titré « L’absence », après avoir clos le paragraphe avec une citation de Mallarmé. Je retiens aussi le poème « Fragments » (autre suite de la réflexion sur la poésie). Extrait : « Ce dont on a besoin, ce sont des fragments / De tout petits bouts de papiers / De tout petits bouts de lumière »
Épars, recueil de poèmes, Éditions QazaQ, 2021.
Extrait de la présentation (édition) : « Une écriture-matière, comme sculptée, traversée par le mystère de l’existence, à la fois transcendante et charnelle. Une écriture-monde aussi, qui se téléporte dans un ailleurs dans lequel on discerne les traces d’une poésie-voyage qui reformule le réel et le restitue comme une œuvre d’art. »
En exergue, Milan Kundera (« Le regard du peintre... »). Suivent des poèmes sur tous les regards possibles, douceur et dureté, mais ce qui demeure est le poème : « Les mots sont comme le Liquide / Ambré, remplis d’alcool âpre, ils / Laissent un goût âcre dans la gorge / Mélangent les idées, / Bousculent ». Et... « L’homme concret va son / chemin // Il vole sans fin vers des scènes / Abstraites emporte les // cauchemars ».
La Peintre le sait-elle ?, recueil, avec trois créations de Sylvie Basteau, texte liminaire de Gilles Jallet, Les Plaquettes, 2021 (Voir en fin de note la copie de ma recension de ce recueil - que j’extrais d’un parcours collectif de plusieurs volumes des Plaquettes, éd. À L’Index).
Le lointain (recueil), avec six créations de Ly-Thanh Huê, coll. Les Plaquettes (éd. À L’index), 2023. Ouvrage mentionné en introduction, car place à part dans l’itinéraire.
Nouvelles, éditions QazaQ. Trois longs titres (sa marque, revendiquée, pour ces nouvelles) :
Dans le champ de la pensée et du songe, le pommier rouge, 2021.
Dis grand-père quand tu étais petit comment elles étaient tes mains ?, 2023.
Amours haines peines joies comme les premiers bourgeons des branches de cerisiers, 2025.
Extrait de ce qu’il écrit sur ces publications fictionnelles (texte en forme de jeu de rôle) : « Les sujets abordés sont la plupart du temps liés à l’environnement socio-professionnel et culturel de l’auteur, son goût pour l’écriture, la psychanalyse bien sûr, mais aussi ses centres d’intérêt, l’art, la philosophie, le théâtre, le fantastique entre autres. »
Recension (parcours), Marie-Claude San Juan
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À paraître, essai : Ample contribution de Jean-Claude Bourdet sur l'ouvrage de Camus, Le Premier Homme, dans le livre collectif Albert Camus entre deux rives (éd. Unicité, 2025).
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LIENS :
Poèmes et photographies, JC Bourdet, Les Cosaques des Frontières (magazine en ligne) https://lescosaquesdesfrontieres.com/category/jean-claude...
À propos : https://lescosaquesdesfrontieres.com/a-propos/
Épars, recueil de poèmes, Éditions QazaQ (en ligne), 2021, présentation : https://lescosaquesdesfrontieres.com/2021/05/27/epars-rec...
Épars, le recueil, éditions QazaQ, fichier pdf : https://lescosaquesdesfrontieres.com/wp-content/uploads/2...
Le lointain (recueil), avec six créations de Ly-Thanh Huê, coll. Les Plaquettes (éd. À L’index), 2023. Extrait de sa présentation (sa démarche) sur son site : « Ce long poème écrit entre 2020 et 2022, est le résultat d’un désir profond d’explorer le thème des origines en me penchant sur les quelques mois passés au Maroc l’année de ma naissance. Les souvenirs de mon enfance, en particulier ceux du Maroc, mon pays de naissance, où je ne suis resté que quelques mois entre la vie et la mort, restent obstinément absents de ma mémoire. Je me suis toujours interrogé sur ce qui me reliait, indépendamment des liens familiaux, à cette époque précoce de l’existence. Peut-être que ma première année de vie au Maroc m’a permis de ressentir la force du soleil sur l’existence même de l’enfant ? C’est souvent ce que je me suis dit, je ressens plus que je ne me représente cette période libre d’images de mon existence maghrébine. » https://jean-claude-bourdet.fr/index.php/2023/12/14/prese...
Nouvelles. Az’art éditions :
Dans le champ de la pensée et du songe, le pommier rouge, 2021: https://www.azartatelier-editions.com/livre/dans-le-champ...
Dis grand-père quand tu étais petit comment elles étaient tes mains ?, 2023 : https://www.azartatelier-editions.com/livre/dis-grand-per...
Amours haines peines joies comme les premiers bourgeons des branches de cerisiers, 2025 : https://www.azartatelier-editions.com/livre/amours-haines...
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SITE personnel, Jean-Claude Bourdet : https://jean-claude-bourdet.fr/
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La Peintre le sait-elle ?, avec trois créations de Sylvie Basteau, texte liminaire de Gilles Jallet, Les Plaquettes (éd. À L'Index), 2O21. Note de MC San Juan du 19-05-2021, sur plusieurs volumes des Plaquettes (éd. À L’Index), dont celui-ci : http://tramesnomades.hautetfort.com/archive/2021/05/19/pl...
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Je recopie ma lecture du livre, pour compléter ici le parcours :
La peintre le sait-elle ?, 2021.
noir de mes pensées
nostalgie
porté par la pleine conscience
le sensible de mon corps
JC. Bourdet
En exergue, une citation d’Edmundo Gomez Mango, psychanalyste qui s’intéressa aux liens entre psychanalyse et littérature et traduisit Baudelaire en espagnol. Dans la phrase choisie ici il évoque le travail poétique et psychanalytique sur le langage et son pouvoir, "le faire des mots".
Peu de reproductions des peintures de Sylvie Basteau, trois. Mais notre regard passera par les mots de Jean-Claude Bourdet pour en imaginer d’autres. Un texte introductif de Gilles Jallet insiste sur le fait que les poèmes ne sont pas dans une démarche descriptive, ce qui effectivement serait le piège, tout autant que cet autre piège, en poésie, celui des créations graphiques ou photographiques qui veulent illustrer des écrits. Car ce n’est certainement pas ainsi qu’on peut aborder une parole en marge de regards peints. Cela Jean-Claude Bourdet en a le savoir et l’instinct.
La peintre le sait-elle ? Le titre reprend un vers qui introduit un questionnement sur ce qui souterrainement agit dans les tableaux, ce qui les précède et accompagne.
Pour regarder il faut entrer dans les rêves et pensées que l’artiste a transformés en traits et couleurs, et rêver avec elle, penser comme elle, dans un temps de silence de sa pensée propre. Ainsi fait le poète, évoquant ce qui peut-être a nourri l’imaginaire pour la peinture, ce qui, en marge, dans les faits de vie, de culture, de hasard, a créé un univers. Mais aussi il laisse, dans les interstices entre les vers, se poser la matière de ce qu’il voit, lui, par ce qu’il est, et qu’aucun autre ne verrait ainsi. La question est aussi une indication sur le processus de création, et, si ce n’est affirmation, c’est une connaissance proposée sur le non-savoir dans la conscience qui crée. Le processus se produit, il n’est pas dirigé par un vouloir et une maîtrise. La peintre sait-elle d’où vient cet abandon qui crée ? Sait-elle que c’est par l’abandon qu’elle crée ? Sait-elle ce qu’elle produit sur autrui ? Et sait-elle que son inconscient rencontre celui de qui regarde ?
Le poème dit le geste de la main qui peint. On sent comment le corps a dû impulser le trait pour en faire un cercle, partant du centre d’elle et jaillissant en "courbes", "volutes de sable". Important cette présence du corps de celle qui peint, en marge du regard sur les tableaux. Car c’est l’élan d’un corps qui crée et c’est un corps qui a regardé avant d’écrire ce qui "s’arrondit". Avant, "un frisson me saisit et m’entraîne".
Par cela il y a rencontre de ce qui peut être lu, sur les toiles, de l’Histoire, et "de temps immémoriaux". Autour des peintures, évocation de voix, musiques, et textes. On regarde dans un monde sans virginité culturelle et, dans le même temps, le poème, tout en notant ces références associées, procède à une mise à nu, pour qu’il n’y ait plus que le tableau et les mots pour dire le tableau. Dire c’est écrire en marge en mêlant nature ("les acacias célestes") et culture ("une mythologie incertaine"). Mettre en mots les formes non décrites, c’est devenir comme la peintre, provoquer une fusion de conscience, une écoute. "tu es nous sommes, oiseau lumière".
Structure du recueil. Après ce premier voyage en peinture, un cycle de sept textes, pour sept jours, titré Jour après jour. Suit Éclats, série de tercets, regard encore. Puis des poèmes dans le rythme du début. Boucle.
Le Cycle des sept jours est différent. Comme si la parole sur les tableaux avait provoqué, ou autorisé, un parcours intérieur, "porté par la pleine conscience". Affleure la mémoire, de visages, des présences, "aïeuls", ou "fils" (qu’on est ou qu’on a…), des souvenirs d’impressions, d'émotions (la vie la mort). Comme si les tableaux avaient ouvert une brèche pour l’écriture poétique, étaient un écran de projection. Film et conte de celle qui peint, film et conte de celui qui écrit. Un miroir.
"n’oublie pas de vivre
dit Écho à Narcisse
le papier de soie se dépose délicatement sur ta toile
envol"
Lectures, lectures. Tous les livres aussi sont des miroirs. Ceux dont il inscrit des titres, pour leur rapport avec l’univers des tableaux, évocations qui viennent spontanément et qui, sans doute, parlent aussi de l’inconscient et à l’inconscient. Cheminement proposé vers plus de pensée dans le réel.
"tâtonnement Illusion
ton âme perçoit
l’ascension de réalité"
Éclats… Ceux de la toile. Couleurs, "lumière", "reflets", "éclaboussures". Éclats que ces tercets qui captent des bribes du "pinceau nourricier". Éclats que ces "traits / argent et or", et ces mentions d’animaux suggérés par les toiles.
Puis, de nouveau, strophes plus amples autour de la peinture. Danse avec la lune. Poème, longuement, pour ce tableau avec ses traits de blanc et un monde à imaginer. Son "récit", "écrit dans une langue inconnue non déchiffrée", avec son "flou", sa "cosmogonie troublée", ses "mythologies narratives". Mais, création picturale ou poétique qui traduit ("Je dis le traducteur"), toujours "L’inconscient reste maître du logis". C’est pour cela que des métamorphoses opèrent dans le tracé des toiles, cette "langue inconnue" qui utilise des figures de style qui voilent et dévoilent ("métonymies"), une grammaire qui déroute ("anamorphoses"). Et c’est pourquoi on peut déchiffrer sans trahir.
MC San Juan
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