Deux recueils de Christophe Condello (dont un hommage à Leonard Cohen...-
12/08/2025
Christophe Condello a publié plusieurs recueils dans diverses éditions : il dirige une collection de poésie pour Pierre Turcotte Éditeur (Québec), anime un blog personnel où il invite régulièrement des auteurs pour des « Questionnaires de Pi », [P(oés)i(e]], rédige des recensions, et organise des événements pour la promotion de la poésie.
J’ai lu ses deux derniers recueils.
Pieds nus dans l’âme, Pierre Turcotte Éditeur (coll. Magma Poésie), 2023.
Très beau titre, qui associe finement le très concret de la présence du corps (avec ce qui nous ancre le plus, les pieds) et l’âme, cette part la plus subtile de l’être dans son essence la plus haute. Nus, les pieds, on comprend là une intention, épurer cette présence dans l’axe du dénuement, dépouillement des encombrements qui font écran, cachent l’âme. Titre dont la préfacière, Chantal Bergeron, indique qu’il est inspiré de Joseph Félix Eugène Leclerc. Félix Leclerc, le poète chanteur québécois.
La couverture est une peinture de Marie-Claude Lamarche. Un horizon bleu d’eau et de ciel, ce qu’on peut imaginer en regardant cette création ni figurative ni totalement abstraite, faite d’une harmonie de bleus et d’une tache verticale de lumière rose et blanche.
La préface s’intéresse aux thématiques par lesquelles le poète « réussit à mettre à jour à la fois le visible et l’invisible ».
Pas de grandes parties. Les premiers vers servent de titres des poèmes pour le sommaire et on constate qu’ils donnent effectivement une indication, un axe, une clé, à chaque fois. Les deux exergues sont de Michel Foucault. Sur la raison d’écrire (« pour me changer moi-même »...) et sur l’imaginaire (qui « se loge entre les livres et la lampe »...). On retrouve une citation de lui en fin de volume, comme point d’orgue.
Pas de ponctuation, la majuscule n’est que pour le début du poème. Les strophes sont nettement séparées, pour une grammaire (en quelque sorte) de la structure. Pas très longues : quelques vers, quatre à sept, parfois deux ou trois, ou même un seul.
Premier poème, mention des traces des ancêtres en nous, « troubadours d’une musique / enceinte d’autrefois ». Mais, plus loin, « la source » cherchée, c’est « cette enfance / qui n’a de cesse / de grandir ». Tout est présent. L’espace de la nature et du ciel, les saisons, les éléments, les oiseaux, la sensualité tendre. Avec, cependant, la volonté de rester, aussi, dans une attitude décalée pour regarder et garder distance mentale : « Nous serons doute / pensée ». Et cela se poursuit avec cette conscience d’être habités (biologiquement ou plus, mémoires de la chair) par ceux qui nous ont précédés, jetant « l’ancre / de l’incertitude // sur tout / ce que nous avons enfoui / des fosses / de nous-mêmes ». Questionnement sur le temps dans le poème de la page 23, le temps, et peut-être le destin collectif : « bien avant nous / l’histoire était écrite », succession ou un éternel geste de « re-commencer ».
Ce n’est pas une méditation coupée du monde du dehors, car « Des corbeaux / effleurent nos pages », donc la pensée de la mort, des échos d’une guerre, avec, quand même, la trace d’un espoir, présent dans l’évocation d’une renaissance, « avec les premières fleurs / de Kiev ou d’Odessa ». Car le présent des humains se nourrit « de nos mémoires /les plus odieuses ». Dans la profondeur des yeux, « orage », dans les bouches, « une parole depuis longtemps / en cendre ». On sent aussi la présence de l’univers canadien, son hiver de neige, les « glaces noires », « l’eau de l’érable ». Et je lis une strophe digne d’un fragment de Porchia, qu’il rejoint par la hauteur de ce qui est suggéré de conscience perçue de ce qui est : « Croire / que la mer est mer / est-ce une cécité / de la conscience » ( ?). Antonio Pochia s’est interrogé, dans ses Voix, pareillement, à cette dimension métaphysique : « Quand je crois que la pierre est pierre, que le nuage est nuage, je suis en état d’inconscience ». Rencontre intertextuelle ou croisement d’esprits méditant sur le réel avec la même acuité dirigée vers la pointe de la lucidité à la mesure des sagesses animistes et des pensées des maîtres du zen ou du Tao. Cela situe la portée de l’entreprise de pensée dans ce recueil. Émettre l’accord possible avec l’idée d’une connexion qui relie soi et tout, et oser questionner le mystère du réel. Le poète insiste, encore, voyant dans « ces frontières / inobservables » un encombrement. Cherchant à déchiffrer « la connaissance / en arrière de nos yeux », et à retrouver la mémoire de « nos rhizomes singuliers / en dormance », ces racines horizontales que nous portons en nous, les oubliant trop. Il pense ce « puits / sans fond/ un puits où il fait un âge sombre », présent « au plus profond / de chacun d’entre nous ». Qui sommes-nous si « Rien n’est à nous ». Ni « trace », ni « ombre », ni « gestes ». Mais dans cette histoire de temps des êtres entre passé et futur, peut-être l’espoir d’aller « vers notre pure métamorphose ». À condition de « Jeter un œil / au plus noir / de nous-mêmes » et de comprendre que « Je n’est pas autre / il est / tous les autres ». Le chemin c’est « par l’œil ». Regarder, comme éthique. Préférer au « temps de l’absence », « un temps d’amour ». Voir « le visible et l’invisible // qui / nous ne sommes pas / qui / nous ne sommes plus ». Alors, aboutissement possible, « les pieds nus / dans l’âme / enfin comblée ».
Avant les quatre derniers poèmes, Michel Foucault de nouveau cité, pour « la force révolutionnaire » qu’il voit dans « le lien du désir à la réalité ». Choix du non aveuglement loin du réel, sachant notre « infinitude ». Le livre s’achève sur un espoir de transformation des consciences, à « l’heure de la lumière ».
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Théorème de l’inachèvement, Pierre Turcotte Éditeur (coll. Magma Poésie), 2025.
Titre indiquant la volonté d’exposer la pensée. La couverture est aussi de Marie-Claude Lamarche. Couleurs très différentes. Un horizon tracé abstraitement, eaux sombres, ciel rouge (si on le voit ainsi, eaux et ciel). L’exergue (livre entier) est de Descartes, pour le doute... Le livre est construit en quatre parties, chacune avec son titre et son exergue, sauf la quatrième dont la citation précède le dernier poème, dédié à son père, texte qui a un statut particulier, comme le point final du livre plus que d‘une partie seulement.
La première partie, « Tout cet hier en nous », porte en exergue une citation de Leonard Cohen (bien plus qu’exergue, c’est l’ouverture de pages qui s’adressent à lui, superbe hommage). On retrouve le questionnement des traces ancestrales et des mémoires du passé imprégnant l’être humain. On se situe dans le cours de ce temps long, notre présent étant dans ce prolongement : « Notre histoire / ira dans le cœur / de l’histoire ». Hiver, métaphore du silence en soi. Mais, éloge, ce qui illumine le sens ce sont les mots de Leonard Cohen, ses « paroles incandescentes ». Christophe Condello le tutoie, en proche par affinité et admiration affectueuse. Il fait de Cohen un frère de Lorca. C’est magnifique, car nous qui aimons aussi passionnément cet être singulier dans sa brûlure d’âme, justement, nous ne pouvons que tout recevoir en adhésion totale. C’est un récit de deuil et un hommage d’amour. Car « maintenant nous savons / que tu es / et resteras / vol magistral / légende agenouillée ». Et « nous contemplerons de l’autre côté / cette richesse portée aux lèvres ». Et, à « Montréal / cimetière de la congrégation juive Shaar Hashomayim / nous avons des fleurs dans le regard / un poète n’est plus ».
« Jérusalem ». D’abord, une citation de Jean-Paul Desbiens, sur cette ville au statut particulier, « un des hauts lieux de l’histoire : l’histoire advenue et l’histoire qui advient ». Et le poète en fait le lieu de « nos paradoxes à la source / du vertige », et « la mer Morte / rosée du monde ». Il dit aussi la « peur », les « violences », « les détresses ». Ce qui s’écrit c’est « la cicatrice des certitudes » (le doute naît des blessures).
« Vous ». On lit Catrine Godin, sur « l’amour menti », qui blesse. Constat, ensuite, du poète, le vide s’accroît », et « Nous sommes une présence / annulée / une partie de chair / manquante ». Un manque (la part de l’autre) serait une forme d’exil. Cet « exil » nommé n’est-il pas aussi exil de soi ? Perception du corps comme brisure d’éclats, écho de failles psychiques et spirituelles. « Nous » (hommes, c’est un homme qui parle), et « vous » (femmes), ces mots marquent séparation et rencontre paradoxale : « nos blessures prennent cœur / dans la saison / de vos tendresses ». Attente incertaine de « guérison ». Entre hommes et femmes un espace fait de « glace » et « flammes », mêlant peurs et silences. C’est un regard masculin féministe sur la connaissance qu’auraient les femmes, de la nature, du lien avec le monde du vivant non-humain : « toujours vous aurez/ une écorce / imbibée d’insectes et de plantes ».
Quatrième et dernière partie, « Fleurs de givre ». Pas d’exergue, mais dès les premiers vers lien avec ce qui précède : « Il y a tant de menhirs / qui jonchent nos fautes ». Univers du froid : « la glace », « un iceberg », le givre », métaphore filée pour dire le vide, le silence, les échecs. Paradoxe, « Les fleurs de givre / ne sont qu’apparence / / telle une île chaude / où s’évader / semble possible ». Leurre. S’opposent « soleil » et « givre », les moments contradictoires, la difficulté du partage. Ce sont les mots sans échos qui sont « un théorème inachevé ». Et l’écho du monde poursuit aussi, Moyen-Orient, là. Et encore le bruit des conflits : « le poids de la guerre / nous englobe tous ». Le « théorème inachevé », c’est un langage impuissant, la difficulté à formuler un sens, à dépasser le mal, et dans sa solitude l’humain est noyé dans les violences du monde. Si « Nous sommes le bien et le mal », et si « nous avons tous en nous / un monstre insatiable » [...] « caché sous le lit / de l’imagination », trompés par « des vérités alternatives », peut-être que l’autre « illusion » concerne « la vision de nous-mêmes ». Douleur de « notre culpabilité » et de « nos déchirures ». Constat d’inachèvement.
Pour Aristote, cité avant le texte dédié au père, l’essentiel, « c’est la fin ». Avant un texte de deuil, séparation ultime, comprendre qu’il faut penser notre finitude, la mort. Et voir le livre comme une réflexion sur cette finitude individuelle qui fait interroger aussi le destin collectif et les ombres de l’humanité. C’est l’unité du livre, car les quatre parties, plus le poème sur le père, traitent toutes du même sujet : comment dépasser la question du mal, comment évoluer, comment penser le monde et soi...
Recension, Marie-Claude San Juan
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LIENS :
Pieds nus dans l’âme, page éditeur : https://www.pierreturcotte.com/product-page/condello-pied...
Théorème de l’inachèvement, page éditeur : https://www.pierreturcotte.com/product-page/condello-théo...
Christophe Condello, blog personnel : https://christophecondello.wordpress.com/
Marie-Claude Lamarche, peintre : https://www.mclamarche.com/
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