Un recueil de Monique Marta, L'Opacité du ciel, éd. Unicité
10/08/2025
On est toujours seul face au Seul. Les voix du Seigneur sont impénétrables à notre entendement et les voix d’accès qui mènent à Lui sont innombrables. Le prophète Élie qui chercha Dieu dans le tonnerre, la foudre, les volcans, finit par le trouver dans le silence qui succède à la tempête.
Joseph Macé-Scaron, « Le goût de Dieu », éditorial du Magazine littéraire, février 2012.
(Il rend compte du livre de Franz-Olivier Giesbert, Dieu, ma mère et moi, Gallimard, 2012, et mentionne les références du parcours fait par l’auteur en évoquant aussi d’autres écrits éclairant la démarche. L’ouvrage a été édité ensuite en Folio, 2013... ).
Si tu portes en toi le non-dit
cela qui te brûle et te lie,
confie-le au plus dru du silence
car lui seul sait le dire.
Aco Sopov, poète macédonien, Anthologie personnelle, Unesco/Actes Sud, 1994.
Par-dessus tout le silence, la cristallisation de l’âme endormie loin de l’époque dans la paix [...] la suave taciturnité qui laisse s’élever la mélodie intérieure.
Camille Mauclair, L’art en silence, 1890. (Citée dans Le petit Journal des grandes expositions, RMN, pour Musiciennes du silence, 1982.)
Ces exergues se sont imposés car le thème du silence est très présent dans le recueil. Et même si le terme « Dieu » n’est pas utilisé dans mon vocabulaire (on peut penser et nommer autrement ce qui serait transcendance) les textes qui l’utilisent, eux, sont littérature mystique, riche souvent, et toujours évoquant le silence.
Monique Marta, qui a publié plusieurs ouvrages dans diverses éditions (principalement Unicité, mais aussi Tipaza, par exemple), est aussi artiste, peintre (elle expose régulièrement et a réalisé des livres d’artistes avec des poètes). Elle a créé et animé pendant des années la revue Vocatif, et s’est engagée à marquer dans sa région le Printemps des Poètes. Ce recueil, L’Opacité du ciel (Unicité, 2025), est, il me semble, à part, comme l’aboutissement d’un itinéraire intérieur d’ordre spirituel autant que d’écriture. Non qu’il l’achève, cela ne s’achève jamais, mais parce qu’il l’inscrit avec beaucoup d’authenticité, de courage de dire tant les doutes que les aspirations et les intuitions.
Pas de table des matières, pas d’exergues, pas de titres pour les poèmes (certains d’une page, d’autres très brefs)... Mais une préface rédigée par Hoda Hili. On peut voir dans l’absence de paratextes une volonté de dépouillement, afin de porter ainsi une parole brute, en accord avec la solitude du questionnement : ne s’encombrer de rien, rester dans la nudité de sa pensée.
La préfacière s’appuie d’abord sur le titre qui effectivement situe la démarche comme une interrogation d’ordre métaphysique. Et elle repère l’influence de « la littérature mystique ». Elle donne deux noms, Marguerite Porete et Lal Ded (qui ne sont pas des références que je connais, et dont je n’aurais pas perçu les échos dans les textes de Monique Marta). Par contre quand Hoda Hili mentionne la notion de « nuit obscure » (San Juan de la Cruz) je retrouve un univers plus familier. « Paradoxes », signalés aussi dans la préface, dans ce vacillement que j’ai constaté entre doute et foi, d’une part, et cette oscillation qui m’a intriguée d’abord (car ensuite on saisit mieux le pourquoi) entre la pensée en hauteur et l’éloignement de toute transcendance, vers le retour au concret du vécu. Mais, dit la préfacière, les « contradictions » ne sont qu’un aspect, à lâcher.
J’ai commencé par chercher ce que je pouvais trouver sur les deux références citées. Marguerite Porete (qui aurait inspiré Maître Eckhart) est une mystique chrétienne du XIIIème siècle, qui dérange l’Église au point d’être brûlée. Elle écrivit un livre dont le long titre expose ce qu’elle conçoit de la vie spirituelle : Le miroir des âmes simples et anéanties qui seulement demeurent en vouloir et désir d’amour. Une expérience intérieure qui n’a pas besoin de prêtres médiateurs... De nombreux livres relatent sa vie, et le sien est disponible, publié par Albin Michel en 1984. Lal Ded (XIVème siècle), est une hindouiste shivaïste du Cachemire. Elle est aussi poète. Et je vois qu’un recueil a été publié en 1999 par Les Deux Océans sous le titre Les Dits de Lalla et la quête mystique, XIVème siècle au Cachemire.
Le premier poème du recueil de Monique Marta évoque « L’immensité comme interrogation », le manque, le regard vers les étoiles, le doute et la foi. Page suivante, exposition d’une « blessure », qui est « notre incarnation ». Je reconnais en elle la nostalgie de l’âme telle qu’exprimée par Plotin. Mais cependant, majuscule (c’est Ta présence ») qui semble inscrire la perception d’une réalité transcendante, que ce soit nommé d’une manière ou d’une autre, sans compréhension ou désir de comprendre, plutôt dans l’acceptation de « l’insondable / et l’innommé », avec « l’intuition / d’un Plus Grand que soi ». Lumière, soleil, lune, ou le lien de l’humanité avec « l’espace sidéral », et aussi sa marge astrologique (« L’horoscope du matin ») pour « l’homme inquiet des jours futurs ». Elle sait et dit « [sa] finitude » (celle de tous) et l’ignorance (« Oublieuse mémoire » : écho, encore, je trouve, de l’âme exilée du ciel et pensée par Plotin, âme qui ne sait plus retrouver souvenir de ce qu’elle fut, si ce n’est à travers son malaise). Reste « l’opacité du Ciel / où l’esprit se perd ». Si l’être, « Le cœur », dans son intuition, « dit "Je suis" », tout le dit aussi, « la moindre / particule ». Mais « le silence » demeure, et les douleurs du monde et de la solitude de l’esprit. Les êtres cherchent « une réponse à leur cécité » [...] « quelque lueur / sur le Mystère ». Mais, non, « Nous voilà seuls et nus ». Rien ne peut changer cela. Alors, écrit-elle, « j’écoute le silence / le foudroyant silence ». L’amour ? Celui des « liens de chair » est douleur, car douloureuses sont les ruptures, les séparations, dont celle causée par la mort. Abîme, aussi, entre le corps et l’âme, si l’aspiration est « Qu’il ne reste donc que l’âme... ? ». Pour trouver un apaisement, « La terre, peut-être, / comme ultime consolation ». Et soi, c’est aussi vivre un « destin » hérité « des générations passées », supplémentaire charge, ou brouillage du destin personnel.
Écho au renoncement de Lal Ded, dans un poème où le dépassement, ouvrant la perspective d’un accès à la connaissance mystique passerait par les épreuves et douleurs (corps, esprit) comme une ascèse imposée par la vie et acceptée pour faire de soi « demeure » du transcendantal (Dieu ?). Bascule, l’opacité n’est plus le silence du ciel mais marque de soi-même, « Femme opaque » ne sachant plus « la transparence » et doutant de savoir l’amour. Cependant, dans cette méditation, la sensualité n’est pas un obstacle au spirituel. Au contraire, elle a la force d’une possible ouverture à « ce qu’on nomme "l’âme" », lien « Entre toi et l’éternité ». Méfiance, pourtant, « La séduction du monde / est joie éphémère », donc rêve de « désert ». Heureusement il y a le rêve.
Profondeur, que sa prise de conscience, dont elle dit qu’elle fut lente à advenir, de « la vraie valeur du silence », qui est surtout une qualité d’attention, pas la seule absence du bruit. Cette présence à ce qui est aboutit à une connexion avec tout, « rose » ou « galaxies ». L’idée de la mort fait penser cette hypothèse, la « perspective inouïe / d’une vie / après la vie ». Mais, angoisse métaphysique, soudaine, paradoxalement causée par l’irruption de la beauté, dehors, loin d’une cellule dans un monastère : « tout était maya », « pure illusion ». Poursuivant sa réflexion elle nomme la mystique du Cachemire : « Des cerisiers fleurissent / Lalla dit qu’il ne faut s’y arrêter / Qu’ailleurs est la Vérté. / Mais où joie puiserais-je / Loin des cerisiers en fleurs ? ». Plus loin, elle la cite encore : « Lalla dit / Qu’il faut renoncer aux désirs ». Mais elle doute de pouvoir vivre « Sans cet hameçon / Qui me tire en avant ». En elle, toujours, une prenante « interrogation / Sur le malheur du monde », associée pourtant à « cette joie enfouie / Comme un souvenir ancien » (suite de cette correspondance avec l’amnésie de l’âme pensée par Plotin, la trace (« enfouie ») posant question. Derniers mots du livre : « paix », « joie », « bonheur »..
Recension, Marie-Claude San Juan
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LIENS. Ce livre et d’autres, Monique Marta, pages éditeur, éditions Unicité :
L’Opacité du ciel : http://www.editions-unicite.fr/auteurs/MARTA-Monique/l-opacite-du-ci
À toi l’absente... (la pensée des morts proches) : http://www.editions-unicite.fr/auteurs/MARTA-Monique/a-to...
Dans le miroir de Dieu (sur Hildegarde de Bingen) : http://www.editions-unicite.fr/auteurs/MARTA-Monique/dans...
Sortir du cercle (solitude et création) : http://www.editions-unicite.fr/auteurs/MARTA-Monique/sort...
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