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22/04/2021

Lecture de Roland Chopard. "Parmi les méandres/Cinq méditations d'écriture"

1 CHopard.jpgÉcrire sans subterfuges et avec le désir de transgresser certains usages mêmes de la littérature: telle serait aussi la constance de la démarche.
Roland Chopard, Cérémonial du Livre/Première méditation 
 
L’œil était un élément cosmique mais aussi l’objet qui contient aussi bien l’infini que l’infime.
R.C., L’éveil/Deuxième méditation
 
Tout ce qui se fait vient de ces sensations intérieures en mouvement.
R.C. Les sensations mentales/Troisième méditation
 
Ces tris sélectifs prouvent aussi que la quête de soi est un long, difficile, mais indispensable travail poétique (…).
R.C. Le recours essentiel/Quatrième méditation
 
Ces mots qui se sont imposés sont des certitudes inconscientes qui désemparent l’œil (…).
R.C. L’effet (provoqué)/Cinquième méditation
 
Roland Chopard, Parmi les méandres/Cinq méditations d’écriture, L’Atelier du Grand Tétras, 2020
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À écriture intense, lecture intense, et longue relecture : c’est ce que mérite cet ouvrage.  Tout est dit, déjà, par le titre, le sous-titre et les exergues choisis par Roland Chopard. Une démarche difficile, plongée en eau souterraine de l’écriture. D’où vient son titre ? D’une pensée de Claude Louis-Combet, avec lequel il est en grande proximité d’exigence et qui offre une postface au livre. Voici cette phrase, dont la citation ouvre le livre, avant le Cérémonial du Livre, titre de la première méditation : "(…) l’expérience intérieure de l’écriture : un enfoncement méandreux en soi-même, à l’écoute de cette voix parfaitement limpide qui est cependant la voix de l’obscur, (…)". 
Dans les méandres on erre et on hésite, on accepte de se perdre. Et si c’est méditer en écriture on accepte de croiser de l’impensé, sans être sûr de pouvoir le saisir, en perdant la chronologie des bribes de conscience capturées. Donc pour entrer dans l’écoute de cette voix en soi qui permettrait de tracer des mots, et d’aboutir à un déchiffrement de l’espace secret à donner à lire à autrui, Roland Chopard choisit les voies indirectes, les détours que la dynamique même de l’écriture provoquera. Démarche de vulcanologue faisant émerger les scories et acceptant les brûlures préalables. Plonger c’est entrer dans la nuit profonde du soi, le non-su du langage, et extraire suffisamment de sens pour que ce soit dicible. Mais seule démarche qui vaille d’écrire. Cela c’est la dimension dans laquelle on entre en ouvrant ces pages. Et quels sont les auteurs dont les citations sont les exergues de chaque méditation ? Mallarmé, Char / Lao Tseu / Porchia / Steiner, Pessoa / Lautréamont… 


L’écriture comme méditation, et produit de la méditation. Paradoxe apparent, si on se souvient que méditer c’est se taire, entrer en silence. Au contraire, dit Stéphane Mallarmé en exergue, "méditer, sans traces, devient évanescent", et René Char insiste, "Le poète doit laisser des traces et non des preuves". Donc Roland Chopard suit l’exigence de Mallarmé ("du papier") et l’indifférence aux "preuves" édictée par Char. Alchimie du rêve plutôt qu’exercice mental.
Cérémonial du Livre, cette Première méditation. Livre avec majuscule. Comme Mallarmé, cet idéal du Livre absolu que tout écrivain authentique tente d'atteindre. Mais aussi comme Roland Chopard typographe-éditeur (AEncrages), pour qui l’objet livre est sacré. Dès le début de ce premier chapitre c’est parole de peintre, pour dire le commencement de l’acte de tracer. "Jouissance" que "noircir" le blanc de la page. L’écrivain va inscrire des signes sur du blanc, comme le calligraphe déroule des traits, et comme le peintre qu’il est aussi le fait. Cérémonial que cette mise en état d’écriture, mais sans rites, dit-il. Il sait que ce qui s’écrit et va s’écrire est le produit d’une lente maturation, un silence des mots en apparence, mais sourdement une écriture en gestation. D’où "un (re)jaillissement de mots"… Mais tracer obéit à une "intuition" qui permet d’appréhender la démarche adéquate pour "le véritable sursaut dans l’inconnu", loin du confort d’un savoir déjà là. C’est aussi tracer contre la perte de ce qui émerge et peut disparaître, et la perte de soi. Et c’est toujours le geste qui déclenche un autre geste intérieur pour répondre à une urgence intime.
 
Peinture de nouveau. Il compare les deux pratiques. Celle qui importe, là, est l’écriture. Mais SI… Si l’expression de ce qui vient passait par la peinture "ce serait par (dans) l’abstraction qu’il trouverait toutes les ouvertures". Mais comment, écrivant, s’affranchir "des apparences visibles du monde, réel ou imaginaire" ? Comment "concrétiser l’abstrait", et échapper à ce qui serait le figuratif dans l’écrit ? D’abord, "fuir les anecdotes". Poser des mots pour créer "la matérialité de la page noircie". Affaire d’œil. Plusieurs pages sur l’œil. Trois acteurs : le cerveau, l’œil, la main. Mais pas la parole ("mutisme qui le préoccupe"...). La main trace, l’œil évalue ou produit. Ce questionnement rejoint ce qu’il exprime de la démarche créative en marge de mes photographies abstraites dans notre livre commun. Il sait pourtant qu’un livre est en train de se poser sur les pages, ce "livre insoupçonné". Est-ce que "tourner en rond" c’est négatif ? Non, dit-il après avoir douté un peu : "les répétitions sont des valeurs qu’il prend en considération". Les méandres ne sont pas que l’espace de la profondeur intérieure, ils sont aussi ce que l’œil qui écrit veut parcourir en revenant poser des épaisseurs de mots sur des mots. Répétitions, surimpressions. Ce qui se rajoute efface, et c’est ainsi que le parcours élabore la voix "limpide" dont parle Claude Louis-Combet. Rituel d’écriture, sans rites superficiels. Vers le livre, "comme une quête de soi". Pas vers soi, de soi. Soi étant la matière du livre. 
 
Il. Pas de je pour exprimer son expérience. "Il" crée la distance nécessaire pour échapper aux anecdotes de surface.
 
Les mots entrent "dans l’expérience d’une austère et prégnante méditation". Et c’est toujours "ce constant effort de l’œil". C’est très novateur, cette manière d’investir l’écriture. Pas au sens où on le dirait d’un mouvement qui se voudrait moderne. Au contraire. Car penser en moderne ce serait être entré dans l’acceptation des "subterfuges", ce qu’il refuse.
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Lao Tseu met en garde contre les pièges de la vérité qu’on croit vérité. Car ce qui s’exprime "n’est pas la vérité absolue". Et il oppose "éveil" et "confusion". Mettre ce grand sage en exergue à une Deuxième méditation titrée L’éveil, cela intrigue. Va-t-on lire un témoignage mystique sur une expérience d’éveil, au sens d’un saut de conscience vers le Soi qui est plus que le soi ? Pas tout à fait. Mais alors comment associer les deux ? Car pour Lao Tseu il n’y a qu’un éveil, celui qui nous sortirait de notre condition d’endormis dans l’inconnaissance. Celui qu’écrit Stephen Jourdain dans Cette vie m’aime (Le temps qu’il fait, 1987). Lisons, alors…  
Au départ le cri du nouveau-né qu’il fut, que nous fûmes tous. Et, question, comment de ce cri arrive-t-on à l’écriture d’un livre ? Après des décennies de gestation. "Longue latence" (…) "travail secret". C’est cela aussi qui se produit chez les méditants cherchant l’éveil. Dans le silence de leur vie, sans afficher quoi que ce soit, voués à un processus intérieur qui n’a pas besoin de publicité, qui ne produit rien et ne doit rien à personne. Pas besoin de paraître, seul celui qui le vit le sait, et cela échappe à toute mesure sociale. Ce dont rend compte Roland Chopard est effectivement très proche de ces processus mystiques (même si ce n’est pas du tout son sujet). Car tout ce long travail sur la langue jusqu’à l’élaboration d’un texte à publier est passé par des étapes similaires. Le jeu, la présence au corps, la recherche, le temps. La pensée sur le "relatif", sagesse de lucidité. Le doute. L’exigence qui repousse le moment de faire exister hors de soi "l’essence des mots". 
 
Je vois là un cheminement qui peut correspondre à une voie initiatique. Et donc à l’affrontement, en soi, de ces étapes qui sont des morts traversées. Il écrivait, beaucoup, "lancé sur les pistes d’une singulière exploration". Jusqu’à l’élaboration d’un texte qui pouvait être livre. Mais c’est là qu’intervint le hasard de la destruction de toute trace de ce travail longtemps mûri. (C’est le sujet du livre antérieur, Sous la cendre, Lettres vives, 2016, recensé ici, voir le lien en fin de note). Choc, et traumatisme qui rejaillit sur le rapport aux mots. Vouloir "remplacer" l’œuvre perdue et se perdre un peu dans des recherches formelles et étymologiques, avec Edmond Jabès pour maître. Pas si formel ce jeu du langage, même si l’œil, extirpé du mot soleil, devient "un élément cosmique" et le soleil son "extension". Car cela provoque une analyse qui fonde un rapport à l’art. Même si, alors excessive, un temps, advient la croyance en "un pouvoir exceptionnel, démiurgique" de "tout acte d’écriture". 
 
Mais tout ce travail sur la langue, longtemps, et longtemps d’écriture sans publier, cela n’avait pas été sans produire une prise de conscience, un "réveil". Détachement par rapport à ces "carrières" d’écrivains à plein temps quand son écriture s’était inscrite dans les interstices libérés entre des tâches prenantes. Et plus de temps, ensuite, ne changeait pas ce regard détaché. Même l’expérience de la perte accidentelle des écrits a pu prendre une signification différente. Le désastre est peut-être devenu expérience fondatrice. Occasion d’un changement de perspective, de l’accès à la réalité de son identité d’auteur, loin des reconnaissances illusoires, artificielles, des miroirs inessentiels. Loin des polémiques stériles. Ce qui était perdu "continuait de subsister" (autrement, traces différentes). "Mais les pertes irréparables prenaient la valeur exemplaire d’un sort désormais ouvert en même temps sur un nouveau commencement." (…) "Il pénétrait dès lors, dans cet autre espace, là où s’ordonne, patiemment, la présente méditation : être dans un état de surveillance, d’éveil minimal, d’activité passive (…)."
 
C’est là que l’exergue prend sens. Car c’est une expérience de l’écriture qui est créatrice d’une autre conscience. Juste pour cet espace décalé entre les émotions du moi et une implication détachée, où je devient il. Accès enfin libre au lieu de son écriture authentique, qui ne cherche pas à séduire, mais, comme le dit René Char, inscrit des traces, non des preuves. Lieu d’une vérité relative, assumée tranquillement, libre de tout risque de confusion. Lao Tseu est entendu. Pour une métamorphose essentielle, à mesure humaine. "Retrouver une certaine pureté et même cette naïveté et cette ferveur lui suffisait." 
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Antonio Porchia introduit la Troisième méditation, Les sensations mentales, pour exposer une attitude intellectuelle  faite de laisser-faire, de renoncement au mental agissant par une volonté qui risquerait d’être celle du moi factice (on pourrait dire de l’ego). Acte de confiance en une dynamique intérieure qui sait mieux que la pensée de l’intellect. Une non-pensée agissante autrement. Le non-agir de Lao Tseu se retrouve là. (À ne pas confondre avec une paresse de retrait du monde. Non, une présence d’un autre ordre à ce qu’est le flux vrai de soi et du monde, le flux vrai de l'écriture).
 
Et Roland Chopard reprend ceci dès la première phrase. "Il sait bien que 'tout continue à se faire' en lui 'tout seul', car il y a ces sensations mentales, inviolables, - un ressassement à voix basse persistant en est la preuve - qui sont une incitation à faire surgir cette nouvelle matière vivante pour tenter cet arrachement salutaire." Ainsi, "sensations mentales" et non idées. Sensations. Ce qui se perçoit mais ne se cherche pas, ne se décide pas. 
 
Un troisième temps méditatif d’examen de l’expérience d’écriture. Prolongement mais aussi retour et recul sur le premier temps. Il observe ce qui se produit, continue à se produire de ce phénomène d’écriture en gestation. Fouillant dans le cerveau de ce il qui est lui. Distance prise avec le je. Mais la part subjective est là, comme matière de cette maturation. Ce que le corps et le cerveau créent avec le langage. Des bribes de mémoires de mots d’autrefois remontent à la conscience, altérées peut-être par le temps. Mais si cela vient ainsi c’est qu’il y a une raison, le cerveau met naturellement de l’ordre dans le "bouillonnement intérieur". Le désordre apparent des remontées de mots tient à la logique interne de la dynamique des méandres. Et les sensations mentales, spontanées, sont une matière pour le cerveau. Ces opérations mentales, "sensations", sont des phénomènes insaisissables mais œuvrant à l’élaboration de l’écrit. Malgré lui. Des bribes extérieures étrangères (lectures, citations) peuvent être des déclencheurs ensuite abandonnés. Ce laisser-faire qui s’observe demande cependant de faire un pas de côté. Même la subjectivité est matière. Et si le temps fait des ravages, altère les facultés peut-être, il a l’avantage de forcer un dépassement, d’épurer le magma trop riche. Tout finit par être "adéquat", pour faire advenir du sens. Une béance pour l’écriture, et la trace. "Une fulgurance se glisse subrepticement dans le flux disparate des strates, de tous ces lambeaux de gouffres, à saisir, comme des signes enfin perçus de cette réalité silencieuse et singulière."  Le temps est annulé, car ce qui vient d’une ancienne formulation mentale est réinvesti autrement. Pour "un (sur)saut dans le vide". 
 
Cela passe aussi par la frustration. Car cette respiration mentale efface et réinscrit sans cesse. Mais en ascète de l’écriture il en accepte l’enjeu. "Un ascétisme qui n’a rien de religieux." Une "exigence : d’une éthique autant que d’une esthétique".
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En exergue à cette Quatrième méditation, Le recours essentiel, Georges Steiner (pour le lien entre écriture, mémoire, et oubli) et Fernando Pessoa ("poète" de sa "prose")…  Que faire de traces d’écrits perdus que la mémoire reprend par bribes ? Les agencer pour créer des poèmes, vers libres ou formes autres réinvestissant ce qui fut ? Non. En quelque sorte il préfère détruire la mémoire de ce qui le fut par hasard, poursuivant l'effacement, en faisant au contraire matière de travail. En anéantissant ce qui appartient au passé enfoui  de la création il fait basculer l’écrit dans une autre dimension. La forme répond à la démarche. Et il crée "une prose qui ressemble à des suites de stances", dans un rapport paradoxal avec la poésie (avec "une certaine poésie") : distance, formelle, et proximité ("en approcher ses potentialités"). Le parcours de méandres intérieurs est une acceptation et une fuite. L’écriture aussi, dans ce qu’elle refuse des "figures typiques de la rhétorique et de la poésie", et bascule alors en "une écriture blanche mais assumée". Risque mesuré. 
 
Le rythme dont il parle et qu’il associe au regard (pendant qu’il écrit cela s’organise selon "des réactions rétiniennes plus compactes") pendant qu’on lit on le perçoit aussi à l’œil. Paragraphes denses et courts, espacés régulièrement, une respiration entre chaque densité de mots et la suivante. Il a choisi de ne pas se situer dans le confort d’un "genre" littéraire. Poème ou essai ? Fragments ou stances ? De même, dans ce choix de ne pas se plier aux injonctions de normes codifiées, il évacue ce qui surgit des émotions du je, ni "euphorie" ni "pessimisme" ou "inquiétude". Poser les émotions comme des faits pour anthropologue de soi-même. Il a trouvé, pour ces pages, "musicalité", "souffle", ‘"rythme". Et perçoit le processus souterrain qui est porté par les mots présents et annonce la potentialité d’une dynamique future d’écriture déjà agissante. 
 
Paradoxe d’œil. On découvre le livre page après page. L’œil ne peut saisir l’intégralité du texte qui fait livre. "Il faudrait que l’œil puisse voir le livre dans son intégr(al)ité pour savoir s’il existe vraiment."
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Par l’exergue, Lautréamont nous oriente dans "ces pages sombres"… Le sont-elles, sombres, celles qui suivent ? Pour cette Cinquième méditation, L’effet (provoqué)… Lisant, dès le premier paragraphe je retrouve le terme "initiatique" que j’ai utilisé en commentant la première méditation… Il sait pouvoir caractériser le déroulement de ces méditations en "parcours initiatique". Et les "tourments" du créateur qu’on a pu lire dans la traversée, il dit les avoir affrontés pour petit à petit s’en défaire. 
 
Revenant sur la forme des textes, fragments successifs de quelques lignes, il ne veut pas que le sens perçu soit celui de morceaux dispersés mais bien d’un ensemble élaboré. "Ce serait nier tout le labeur". Et c’est encore l’œil qui est le maître de la structure écrite et lue. Pour "transcender" les "errements" le "flou" est ici méthode de rigueur. Oui. Comme en photographie. On peut choisir de laisser advenir la part d’errance du sens, pour plus de sens. Dans ces pages c’est pour correspondre exactement aux étapes du processus. Le flou "brouille les pistes anecdotiques des lieux et des temps".   Et de nouveau le rôle de l’œil et de l’oubli. Pas de page possible, ni de livre, sans le regard. Pas de travail sans les séquences archaïques de la mémoire, sans l’oubli. "C’est la conscience indéterminée d’un chantier labyrinthique entrevu dès les premières errances et qu’il réinvestit, toujours avec audace et insistance."
 
Il faut du courage pour une "exploration intérieure" qui n’est pas "que de pensées". Ce n’est pas un essai qu’il écrit. Et pour saisir ce qu’il faut inscrire il choisit un statut autre, pour "retrouver les gestes élémentaires de l’artiste". Gestes mentaux et gestes concrets. Cela signifie choisir de créer en soi un espace vide qui peut laisser émerger l’imprévu des signes que le cerveau se fait à lui-même. Mais c’est assumer d’affronter "griffures" et "béances". Il faut saisir ces "matériaux psychiques" qu’une cristallisation mentale élabore en "une écriture comme venue de nulle part" et qui est cependant issue du cri premier du né au monde. Cri, parole, écrit. Fondre  ces signes en une essence primordiale, ou peut-être abstraite. La quête solitaire est traversée par le doute. Ce qui est écrit est une matière qui "échappe". Que demeure-t-il, à la lecture, du sens essentiel ? L’œil qui relit saisit-il ce que l’œil qui écrit a projeté ? Le questionnement est solitaire autant que la création. Mais s’il y a page il y a altérité. Dès l’écriture. Dès la lecture. Bâton de parole des Amérindiens, il me semble, dans ce qu’il dit de la transmission du message. À  qui prendra le relais pour s’en saisir et déposséder à la fois.
 
La dernière page ferme le livre et l’ouvre au recommencement de la lecture. Lisant la dernière méditation, et pas encore la dernière phrase, il m’est venu une drôle d’idée, que je n’aurais peut-être pas osé noter si je n’avais lu ce qu’il écrit lui-même. Malgré le fait que les méditations soient construites en un ensemble structuré qui a sa logique et son évolution interne, malgré le fait que le début soit vraiment le début et la fin un aboutissement, je me demandais comment on comprendrait le livre en inversant la lecture. En faisant de la cinquième méditation la première, de la quatrième la deuxième et ainsi jusqu’à clore avec la première. Car l’art met du désordre dans la logique de l’œil, si important ici. Et que, créant, parfois on inverse sa propre démarche. "L’effet (provoqué)" serait interrogé pour, de marche en marche, arriver à cet "éveil" déclencheur, et pouvoir enfin entrer dans le "Cérémonial du Livre". L’achèvement serait un commencement, et le temps circulaire serait indifférent à la chronologie intérieure. 
 
Ce n’est peut-être pas tout à fait ce que Roland Chopard  propose. Mais il indique cependant un cercle du temps, libre de s’enrouler en cycle paradoxal… Que veut-il pour ces méandres déroulés en cinq temps ? Ceci. "Dans une dernière trace, il leur reste malgré tout à se refermer harmonieusement sur eux-mêmes, et, pour ne pas disparaître, à tenter une jonction entre cette fin et le début qui ne sont que les deux extrêmes d’un seul et même déroulement de l’espace et du temps." On peut l’interpréter encore d’une autre manière. La cinquième méditation devenant la première, la première du livre serait la seconde, et ainsi de suite. Cercle infini. Je trouve que ce qu’offre cette dernière phrase de son livre le fait basculer dans une autre dimension. Qu’on relise à l’envers ou qu’on suive un cercle cela produit une méditation supplémentaire non écrite. Avec une perspective particulière qui transforme les "matériaux psychiques" de celui qui fouille en lui pour écrire en matériaux mentaux universels. 
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Je dois préciser que le livre contient trois illustrations, créations abstraites de l’auteur. Une, sépia, en couverture, une dans les rouges, au début, entre les pages titres, et une autre, en noir et blanc. Trois univers méandreux. (Voir liens, créations plastiques, fin de note).
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Il me restait à lire la postface de Claude Louis-Combet, un extrait d’une lettre à l’auteur après lecture très attentive. Il dit ce que d’autres qui écrivent pourraient dire, et que j’ai pensé aussi, cette impression de voir formulés des ressentis au sujet de la création, ces imperceptibles notations qui saisissent l’insaisissable et que Roland Chopard arrive à cerner. Situant le "registre poétique" du texte, qu’il situe "dans un espace indéfini entre essai et poème", il ajoute : "Une telle rigueur d’application qui confère au relatif même un caractère d’absolu doit être fort rare chez les écrivains de ce jour, nos exacts contemporains". (…) "Il est certain que votre livre est difficile, hors de portée spirituelle du plus grand nombre." (…) "Il se déploie plutôt sur le terrain de l’aveu, à l’adresse de quelques-uns que la même matière de confidence touche en plein cœur, ce qui est justement mon cas." (…)
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LIENS (et liens des notes mentionnées, dont ceux sur les créations plastiques de Roland Chopard)
 
Parmi les méandres, page de l’édition, L’Atelier du Grand Tétras, 4ème de couverture… http://www.latelierdugrandtetras.fr/parutions.php?livre=2...
 
Sous la cendre, livre antérieur de Roland Chopard. Recension MC San Juan/Trames nomades (03-07-2016).. http://tramesnomades.hautetfort.com/archive/2016/07/03/so...
 
Solutions, créations plastiques de Roland Chopard, site-galerie de Philippe Agostini… http://etaton.com/inventaire/Nouveau%20dossier/etaton%20n...
et
Solutions, suite. Créations plastiques, R.C. http://appeauvert.blogspot.com/search/label/Chopard
 
AEncrages. L'édition qu'il a créée... https://www.aencrages.com
 
Notre livre commun. Ombres géométriques frôlées par le vent, éd. Unicité, 2020… http://www.editions-unicite.fr/auteurs/SAN-JUAN-Marie-Cla...

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