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19/07/2022

Livre, langue océane, de Douna Loup, Atelier de l’agneau, coll. Archi-textes, 2022.

douna loup,langue océane,atelier de l'agneau,livres,citations,poésieEn couverture du livre de Douna Loup, un dessin de Cendres Lavy, où on voit un corps féminin habité – en quelque sorte – par un poulpe-pieuvre, ses bras serpentesques tendus vers elle comme des lianes. Cela traduit très bien l’univers de ces pages, où cet animal apparaît, nommé poulpe ou pieuvre. (Et l’alternance des deux noms du même octopode – le masculin et le féminin - dans les poèmes, correspond à une thématique centrale, du jeu entre féminin et masculin, volonté d’un dire pluriel de la sensualité, désirs et fantasmes).


De Douna Loup, on apprend qu’elle est née à Genève, de parents marionnettistes, a vécu en France, et ailleurs. Un de ses livres, L’oragé, fait revivre un poète malgache trop méconnu en France, interrogeant le rapport à la langue et à l’identité, dans la création. Dans un autre ouvrage, L’embrasure, s’esquisse une parole sur le désir, qui dit une fusion plus que charnelle, un processus d’habitation par une métamorphose (qu’on peut penser animiste et qui se retrouve ici) de lien avec la nature, la forêt). Mais si le sujet de ces poèmes est en gestation dans les ouvrages précédents la langue en est différente. Dans langue océane (pas étonnant que le titre l’annonce) la langue est aussi le sujet, soumise à des secousses, des déchirements, des interversions. (Et des fusions – mais celles-ci, les fusions, sont moins inventées, empruntées à des formes qu’on peut trouver dans des textes littéraires ou journalistiques ou militants. Récupérations qui expriment une volonté de se glisser, en l’adoptant, dans un flux de questionnements qui circulent, n’appartiennent pas qu’à elle). Ainsi, dans ce livre, alternent des pages où la tension vitale s’exprime par un déploiement d’érotisme et de poésie, ampleur océane donc, et d’autres où l’affirmation d’une sorte de volonté inclusive, pour soi, et nommée ainsi dans un texte, rejoint des codes sociaux qui ne disent peut-être pas toujours la même chose.

Est-ce une parole féministe ou simplement féminine ? Lisant, la réponse à cette question n’intéresse plus vraiment. Peu importe. Au-delà du féminin plutôt. On lit une déclaration qui inventerait un panthéisme de l’incarnation, né du sentiment océanique qu’explicita Romain Rolland (sans qu’elle s’y réfère) et qui recherche des images tout en bousculant syntaxe, rythme, et mots, pour créer la langue qui puisse être celle de cette liberté intérieure, comme un aboutissement d’un savoir personnel. Conscience de pouvoir être un(e) avec la réalité (et forêt / je suis), en fusion-dévoration de et avec l’autre, comme démultipliée par l’intensité de la fusion avec un réel de matières et de flux, humains, végétaux, et animaux. Cependant pour mettre cela en mots, dire une conscience « océane », elle pense devoir faire se heurter la langue à l’étranger de la langue, en déformant le vocabulaire, en brisant des syllabes, en trahissant volontairement la nature des mots et leur genre (unE accouchement). Ainsi l’eau devient la leau, comme pour le bégaiement d’une enfance retrouvée, innocence linguistique dans la perception différente du corps.

Trois parties. Naisse / Cosmos / panpluriel

La plus ample. Naisse.

Naisse ? Subjonctif du verbe naître ? (Que naisse… soi ?). Ou invention d’un nom, processus de mise au monde de soi. Ou nasse sans sa lettre i ? (On l’entend, malgré soi, comme on entend laisse, de laisser, quitter, ou pour la laisse, le lien). Nasse, c’est un panier pour pêcher, aller à la pêche (l’eau, donc, et la recherche de quelque chose – mais le poisson y sera prisonnier). Être dans la nasse, une situation difficile. Tous ces échos (que l’inconscient des auteurs pose dans les mots) ne sont pas ici étrangers à ce qui se déroule dans la première partie. La désirante connaît aussi la peur de la perte, même si elle l’évacue ensuite, la transforme en jouissance. Avec une image forte, pour ce sentiment qui n’est pas un sentiment mais qui est une jambe arrachée de te perdre. Elle sait des limites, ce qui ne peut être dit (… ma force (…) je ne peux pas te dire son nom).

Désir de dévoration et refus.

Besoin de nommer et d’être nommée par l’autre. Ainsi, les homophonies, assonances et allitérations, sont une tentative pour se nommer.

elle, sel, celle, rui  sselle, elle, ielle, ciel…

Pour trouver sa langue.

oui me parler encore cette langue à l’intérieur

Qui est aussi celle de l’écriture. Dans un poème du début elle écrivait

je suis voix / et voirée

et ces mots sont dans ma mémoire une future poésie

Supplique du premier poème (presque une supplication), mais invite des autres textes à entrer en noyade dans son monde hypnotique (t’offrir l’océan). Car (perte ?) le dedans ne perd jamais. Le nous cependant…  s’est tu / nous se tait s’effrite (…),

et déchiqueter la liaison ça blesse

Mais

je suis multipliée

Naisse contenant laisse (verbe et nom)… J’avais raison…

je naisse

une accouchement de frontières

de laisse

de mer (…)

et ça brasse bruisse et me laisse  

Cosmos, mot seul sur la page-titre intérieure, au début du livre. Mais en titre de la deuxième partie, cela devient Cosmos en résurgence. Suite de la naissance à soi, même si cela passe par des dé-liaisons.

Détour par les abeilles, leur fécondation particulière, son identification avec leur univers.

je vole avec mes ailes (…) / ça me parle dedans

Et lui parle le rôle de ces insectes assez fabuleux, dans…

la circulation /pollinifère / de l’univers

Résurgence, remontée de cette sensation d’un lien avec tout.

la terre va fruit / feuille pétiole carpelle / j’épelle ces noms sacrés / pour dire / mes homoparentés végétales mouvantes

Se sachant parente (…) de tout ce qui vit vibre / cosmos en résurgence

En titre de la troisième et dernière partie panpluriel se déploie...

Manifesto pan pluriel

Peu de pages, un seul grand poème.

C’est vraiment un manifeste. Expression d’une liberté, le droit d’inventer sa manière de vivre, de se dire traversée par tout ce qui est, de s’affirmer être « avec », et de savoir et dire que rien n’est séparé.

Manifeste pour soi, mais appel à autrui, le « tu » de LÈVE-TOI

pour faire plus grand ce qui vit / vibre.

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Deux livres pourraient intéresser Douna Loup, qui rejoignent d’une manière ou d’une autre sa problématique et l’interrogent aussi.

Celui de Fabienne Raphoz, publié chez Héros-Limite, Terre sentinelle, 2014. Ode savante à la nature végétale et animale (dont, présentes, les abeilles…), et poèmes aux lettres dispersées sur la page. Abeilles en couverture…

Et celui, fort différent, de Stefan Zweig, écrit en 1925 (publié par lui dans une revue berlinoise) et édité par les éditions Allia, L’uniformisation du monde. L’auteur voit un danger se profiler, contre la complexité du réel et de nos identités (les croisements culturels de la diversité effacés par l’uniformité qui s’impose ou qu’on s’impose, et qui a plusieurs formes). Il écrit ceci… Les visages finissent par tous se ressembler, parce que soumis aux mêmes désirs, de même que les corps… extrait complet sur la page d’Allia…

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Recension © Marie-Claude San Juan

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LIENS…  

Langue océane. La page du livre de Douna Loup sur le site de L’Atelier de l’agneau. Brève présentation et extrait d’un poème… https://atelierdelagneau.com/fr/accueil/261-langue-oceane...

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Et, livres mentionnés ci-dessus, pour leur sujet…

…. Terre sentinelle, de Fabienne Raphoz, Héros-Limite https://heros-limite.com/livres/terre-sentinelle/

… L’uniformisation du monde, de Stefan Zweig, Alliahttps://www.editions-allia.com/fr/livre/895/l-uniformisat... 

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