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05/07/2020

Poésie. Richard Brautigan, Journal japonais. Ou un voyage initiatique...

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Sayonara
 
Décollant de la nuit japonaise
nous avons quitté l’aéroport Haneda de Tokyo
il y a quatre heures, à 21h30
           le 30 juin
(…) 
Lever de soleil du 1er juillet, 
pour mes amis japonais, je te salue
(…)
                                 
 
 
 
                                  Le 30 juin encore
                                  au-dessus du Pacifique
                                  à cheval sur la ligne
                                  de changement de date
                                   je rentre à la maison en
                                   Amérique, mais mon 
                                   cœur reste en partie 
                                   au Japon.
                                              Richard Brautigan
                              Journal japonais (excipit), trad. Nicolas Richard
 
Quand on lit ce texte, on pense à ce qu’il a dit, dans ce journal-poème, sur le décalage horaire, constatant que de toute façon, insomniaque, il est toujours en décalage horaire… On ne sait pas si c’est vraiment de l’insomnie ou un goût de la nuit, quand il raconte, par exemple, avoir passé la nuit dans un bar à parler sans le pouvoir (obstacle de la langue) et être rentré dormir au petit matin.


Ce Journal de Richard Brautigan (qui se déroule du 13 mai au 30 juin 1976) est dédié à une amie, Shiina Takakao, "ma sœur japonaise". Mais l’introduction, écrite ensuite (août 1976) se termine par la dédicace des poèmes à son oncle Edward, mort à vingt-six ans, en 1942 ("Indirectement, c’est le peuple japonais qui l’a tué"), et à tous les oncles japonais morts de même… Il fait volontairement abstraction des raisons de cette guerre (ne parle pas de l’alliance du Japon avec l’Allemagne nazie). Car justement ce livre est l’aboutissement du dépassement de la haine, il ne veut plus parler que de l’horreur de la guerre, y voyant surtout "une ère d’irrationalité et de folie". Quand son oncle est mort, il n’avait que sept ans. Et pendant toute la guerre il a détesté le Japon et les Japonais. Après la guerre il a lu des poèmes que cet oncle avait écrits. 
Ce n’est que vers dix-sept ans qu’il s’est mis à lire de la poésie japonaise (Basho, Issa), découvrant un autre Japon. De la poésie il est passé à l’art, aux romans. Puis il a rencontré des amis imprégnés de bouddhisme zen. Les observant il a rencontré le bouddhisme "par osmose". Il résume ainsi : "J’ai appris le bouddhisme en regardant". Son chemin vers le Japon...
 
Son premier séjour au Japon est de plusieurs mois, même si le Journal date des poèmes de mai à juin (les derniers mois). Et il y reviendra régulièrement.
Traduit déjà au Japon, il avait senti l’appel de ce pays, malgré son aversion pour les voyages. L’attrait était de l’ordre de la nécessité intérieure. Quelque chose à vivre était là-bas.
"Mais je savais bien qu’il faudrait que j’y aille. Le Japon était comme un aimant qui exerçait son pouvoir sur mon âme pour l’attirer là où jamais elle n’avait été."
Dès son arrivée il se mit à écrire des poèmes qui constituent donc une sorte de journal. Des notes, descriptions, observations, ressentis, anecdotes. Des portraits, visages, corps, caractères, scènes de vie, objets, aliments. Il regarde les gens dans la rue, au café. Et suit des émissions à la télévision (dont celles pour enfants), sans comprendre mais attiré. Il joue au Pachinko, flipper où il gagne des bricoles (boîtes de crabes et jouet).
 
Dans l’introduction il précise n’être "pas un penseur religieux didactique", n’avoir "pas beaucoup étudié la philosophie". Et effectivement ses textes ne sont en rien didactiques. C’est très concret, de simples notations du quotidien, comme des photographies sans interprétation. 
Il regarde, observe, décrit. Raconte un peu. Avec, légèrement, l’humour et l’autodérision qui distancie, évacue ce qui serait peinture d’exotique. Une distance avec l’étranger en lui, pour entrer en Japon… Même s’il s’étonne devant certains  comportements, ou plutôt les goûte comme un mets nouveau.
 
Le lecteur d’Issa n’est pas loin. Ainsi, le 16 mai. Dans ce poème on 'voit' les mots absents, les connecteurs écartés, ce qu’il a refusé d’écrire, ce qu’il a rayé. Pour obtenir un texte nu. Notations brèves séparées par des virgules, pour les trois premiers vers. Le jour, le temps, la pluie, l’heure. Puis deux comparaisons (les enseignes comme des cerfs-volants, les ruelles comme de la ficelle enroulée). Sans fioritures. Et à la fin de ce court poème, une sorte de haïku :
    quiet                                calme
    only a few people              juste quelques passants
    no wind                            pas de vent.
Je dis une sorte de haïku, car il n’y a rien de comparable à la prosodie japonaise (l’anglais comme le français ne s’y prêtent pas, mais au dépouillement oui, donc à l’essentiel de l’esprit de ce type de poème fragmentaire qui peint et fait ressentir). 
On sent l’imprégnation culturelle, commencée avant le départ mais accentuée par la présence dans le pays même. 
Il le constate dans son introduction. Ce qui est écrit là est différent de ce qu’il écrivait avant. 
La forme a un intérêt particulier. C’est l’effet de contagion du regard qu’elle produit sur le lecteur. On regarde avec lui, comme lui. Et comme il a été traversé par cette culture on est traversé aussi (ou retraversé si déjà on connaissait). On entre dans le voyage, on pense Japon…
 
Ivresse dans un bar. Un vers et trois mots verticaux. En hommage à Issa… ("bar/I’m/OK…..bar/ça/va"). 
 
Un poème, le 26 mai, pour lister les objets indispensables qu’emporte l’étranger qui sort.  
Et le dernier vers :
"Quant au reste de la vie, c’est une complète énigme".
Car les mêmes questions existentielles demeurent, même parti loin. 
Et, même jour, autre texte : cafard, à 1h du matin.
Et encore un autre. La chambre d’hôtel, la pluie dehors, le regard sur des passants.
 
Le 28 mai, solitude : "Tout seul dans un bar à Tokyo"
(...)
"Et j’aimerais bien avoir quelqu’un à qui
          parler."
Pourtant le poème commence par ces deux vers :
"Tout ce qu’on peut réaliser en une vie,
  toutes les routes, m’ont conduit ici."
Paradoxe et mélancolie ("finalement, tout ça, voilà où ça mène"). Mais même les moments d’un peu de tristesse n’annulent cependant ni sa créativité ni sa certitude japonaise.
Toujours le 28, ce quatrain, simple et beau :
                  "Le sable est cristal
                   comme l’âme.
                   Le vent l’emporte
                         au loin."
Encore le 28, un texte sur la séduction des femmes japonaises.                                                         
                  
Paradoxe, un autre moment. D’un côté ses livres sont traduits en de nombreuses langues. De l’autre il est là, seul dans une chambre. 
Parfois il parle de moments d’ennui, à errer inutilement dans les escaliers d’un hôtel.
 
Juin. Pourtant il cite aussi des noms, évoque des rencontres, des présences (sans dire les circonstances - mais peu importe).
 
Le 11 juin, notant (en titre) qu’il écrit des poèmes au café, il se trouve un peu 'bizarre' pour cela, évoquant l’écriture comme le chant de "soliste / d’un chœur céleste"… Et ce même jour il note que les poèmes et le passeport, "c’est la même chose". La poésie, qui fait traverser les frontières, est l’identité fondamentale aussi.
Encore des rencontres, des vécus divers (comme un film effrayant, du "gothique décadent", pire que ce qu’il peut en dire…).
Et finalement le jour du départ, le 30 juin.
 
Sans prétention, ces textes (mais des fragments polis comme des pierres, de belles réussite). Et qui font un ouvrage qu’on aime relire. Relisant on déchiffre une profondeur inquiète, un humour un peu triste qui libère de tout esprit de sérieux... 
 
recension © MC San Juan
 
LIENS...
 
Fiche wikipedia, Richard Brautigan. Éclairant pour sa biographie. On y voit une enfance douloureuse et des moments difficiles. Absence du père  (qui n’a peut-être pas su son existence), misère, violence de beaux-pères, dureté de la mère. On y retrouve l’importance pour lui de l’écriture, et la douleur d’être renvoyé à l’oubli. Désespoir qui le mène au suicide.
 
Une bonne chronique, ou comment lire Brautigan. Par Simon-Pierre Beaudet
 
Et un parcours intéressant, aussi. De Phil Fax
 
Des citations (certaines de ce livre, et d’autres ouvrages de lui) sur Babelio

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