17/06/2026
À L’Index, revue, n°53
Le numéro commence par un éditorial de Jean-Claude Tardif, qu’il titre « Mots à Maux ». Réflexion ample sur le langage, le vocabulaire, la perte des... mots. Comment la langue peut s’appauvrir. « L’Homme », écrit-il, « en tant qu’espèce, est me semble-t-il incompréhensible ». Car une utilisation dévoyée de la langue sert à « tenter de s’expliquer et de justifier à ses propres yeux l’inexplicable, l’injustifiable ». Il constate un « assèchement du vocabulaire », masquant le sens, le résultat étant une « déstructuration » de la langue, moyen de « contrôle ». Et « Ne pas pouvoir formuler sa pensée dans et par l’entièreté de ses nuances revient à la nier ». Des mots font peur, ils s’effacent. Ainsi la mort ne serait plus « mort » mais « disparition », cela dans le langage, alors que dans le réel (ou les images du réel) « elle nous assaille à longueur d’écran ». Pourquoi ces fractures entre langage et vie? Il mentionne une opposition (qui serait alibi manipulateur) entre la langue pensant nuances et profondeur et « la rapidité de nos modes de pensée, de fonctionnement ». Il y voit l’action de « censeurs » (c’est son terme, mais qui ?), et l’effet des « contraintes sociales ». Ce sont des questionnements proposés à la réflexion des lecteurs. C’est très difficile d’analyser des évolutions qui concernent notre présent alors que les racines ont des ramifications dans le temps qui nous échappent. L’humanité est un collectif agissant, même inconsciemment des choix sont faits. Qui décide si ce n’est ce corps de masse ? Qui manipule ? (Selon les options idéologiques des réponses contradictoires seront données).
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Je reste dans le domaine de la réflexion avec un autre texte de Jean-Claude Tardif, qui porte cette fois sur un genre littéraire : « Vous avez dit aphorisme ( !?) vers une écriture de la limpidité ». Ayant eu à préfacer un recueil d’aphorismes cela lui a donné envie de reprendre des lectures, de préciser sa conception de cet art. J’apprécie qu’il cite Rûmi (« Dès que tu avances sur le chemin le chemin apparaît »). Car l’essence de l’aphorisme est, je trouve, à cette hauteur (méditations écrites, densité d’une pensée qui est entre mystique et philosophie). Or souvent des publications dites d’aphorismes sont très décevantes, jeux formels, fausses sagesses, banalités. Je fais pour l’aphorisme le même constat que Franck Médioni introduisant son anthologie du haïku : il ressent comme « profanation » les exercices de ceux qui en écrivent en s’écartant du sens de ce qui est réellement une « voie ». L’aphorisme a lui aussi une valeur spécifique. Jean-Claude Tardif, pense, à partir de Rûmi, l’aphorisme comme « une écriture de « Frontière » en ce qu’elle limite l’horizon du propos poétique, tout et autant qu’une graphie « à la frontière » de l’action d’écrire en tant que telle, puisque l’aphorisme contient dans sa concision même une forme d’universalité de son dire ». Et il ajoute « Sa brièveté est garante de son infini ». Il y voit une « intrication » avec « La Poétique du vivre ». Et, prolongeant l’analyse, il formule ce qu’est pour lui la spécificité du genre, donnant accès à « cet ineffable qu’aucune autre forme littéraire ne peut atteindre », car « noyau d’écriture dans sa densité », texte dont la lecture doit prendre en compte « le silence qui l’entoure ». Il a rejeté l’aphorisme comme axiome, réducteur. Et aboutit à une perception intéressante, particulière : « il me semble qu’il porte en lui une mathématique », « une architecture », « Comme si les mots » [...] « se faisaient nombres, équations », avec « une résonance soudain inattendue du verbe ». L’aphorisme est « une écriture d’exigence ». Il cite des auteurs qu’il apprécie, pour conclure que l’aphorisme « aboutit à une forme de plénitude de l’écrit ».
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Poèmes. Parcours en CITATIONS (sélection)...
Milena Contini, trad. de l’italien, par Jean-Claude Tardif
J’adore cette ville
[...]
les chambres d’un invisible absurde
les décharges désaffectées,
les vies grippées
dans la rouille
du bar du coin
avec son enseigne cassée
et ses cendriers qui multiplient
le reflet du premier réverbère venu.
...
Béatrice Pailler, « Pensements § autres méditations »
(« ce pensement avait été son plaisir et sa consolation », François le Champi, G. Sand)
Au-delà qu’y a-t-il ?
Un ailleurs aux frontières perdues
Où ce qui reste d’inconnu est une graine
[...]
Des pas qui iront mais pour quel temps encore ?
Pour l’infini de l’instant vécu tel un ailleurs
[...]
Nos pas comme nos rêves ne se mêlent plus
À l’écart de nous-mêmes ils demeurent
[...]
Malgré tout l’espérance ne refusera ni sa fleur ni son fruit
Car l’espoir c’est de l’attente qui a mûri
De l’inconnu cueilli sur la nuit
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Poésie ukrainienne dans la guerre, trad. Vladimir Claude Fisera (p. 25-27)
Olésya Mamtchitch, « Vieilles choses »
Nous n’avons plus de vieilles choses,
nos vêtements déchirés volent
au-dessus des villes, deviennent
des cigognes qui prennent leur envol,
des chemises devenues oiseaux,
des souliers devenus oiseaux.
Ils célèbrent par leur chant
un nouveau monde libre.
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Olga Braguina, « Mon pays est en guerre »
Mon pays est en guerre et je veux un fromage fermier et un beignet à la vanille
voyager en Europe et ne pas voir le panneau « ici vous êtes en sécurité »
et qu’on soit en sécurité partout et pas seulement derrière la ligne de front invisible
...
J’associe ici des textes ukrainiens qui sont plus loin... ensuite je reprends l’ordre des pages :
Ukraine résistante aujourd’hui comme hier, choix de Vladimir Claude Fisera (p. 153-154)
Lessia Oukraïnka
Dans les montagnes sauvages, sous le ciel clair,
la saxifrage pousse, brisant la pierre dure,
fleur fragile mais au cœur d’acier,
comme une femme, forte et fière.
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Livres, présentation et extraits, par Vladimir Claude Fisera (p. 163-168)
Destins de femmes dans la guerre en Ukraine
De Yulila Iliukha, Mes femmes, trad. Iryna Dmytrychin et Agathe Bonin,
Éditions des femmes, 2025.
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Poésie ukrainienne dans la guerre
Recueil de poèmes de Yaryna Tchornohuz,
C’est ainsi que nous demeurons libres, éd. Le Tripode, 2025.
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Deux recueils de poèmes écrits dans la guerre en Ukraine, publiés par les Éditions Bleu et Jaune.
Un de Maksym Kryvtsov (qui a été tué au front en 2024), trad. Nikol Dziub.
Et un d’Artur Dron (né en 2000, gravement blessé en 2024, réengagé puis démobilisé comme vétéran et invalide de guerre) , Nous étions là, 2023,trad. Nikol Dziub.
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Stéphane Casenobe
« De voyager d’un jour dans un autre »
J’écris mais je n’y suis pas encore
Est-ce qu’un oiseau dans son envol exauce ses prières
Même très beaux les mots défaillent
Je ne fais que parler à mon âme et rien ne viendra à mon secours.
.
« Quand on n’est plus enfant on devient prophète »
De la brûlure je passe à la lumière et inversement
Mes vies antérieures sont inachevées mais pas perdues
Une vie une seule après l’autre
...
Jean-Jacques Camy
« Le malentendu »
Il était un homme,
comme tous les hommes que je rencontrais
[...]
J’ai regardé l’homme,
comme surpris par un miroir
où l’on se dévisage,
juste avant de flancher,
de quelque sorte d’usure.
...
Alain Breton
Vous étiez la pluie – un prêche du torrent.
Vous étiez la pluie qui interrompt. Très doux,
ensuite le ciel, son regard à l’orée de vos gemmes.
[...]
Oiseau, ton chant je le fis mien. Son étendue
fut ma couronne.
...
Wolfgang Butt, trad. Joël Vincent
« Courte halte en bord de route »
Garde-le pour toi quand les larmes
te viennent sur la route tortueuse
entre des champs de tournesols
[...]
aujourd’hui encore ta gratitude sans but
ne trouvera aucun preneur
[...]
ou tu t’apitoies toi-même parce que tu
ne sais pas vers où mettre tes pieds incapable
de planer tel un ange pendant que le crissement
des coquilles d’escargot sabotent ton amour
pour la nature
...
Jean-Noël Hislen
L’Ombre écoute
« Ou bien le visible »
je retourne le visible l’incarné demeure
en moi
[...]
je n’aurais pu garder que la cendre du
livre
[...]
ou l’invisible qui dit le visible
[...]
mes mains sont-elles de l’obscur
ou de l’invisible
...
Jana Prikryl, trad de l’anglais (USA) par Vladimir Claude Fisera
« Vagues »
Marcher dans la rue c’était se tremper,
se couler dans le courant et entendre
ses voix noyées, entendre la seule voix
qui annonçait l’évidence des choses.
...
Éric Bouchéty
« Tumulte et patience »
Fidélité aux orages, aux poèmes poignardés, aux exils, à tous les exils, fidélité aux larmes sur les chansons et les océans compliqués par l’exil, aux faussaires, aux refrains de contrebandiers et aux copies ratées de chefs-d’œuvre, aux boiteux,
[...]
Mais fidélité aux solitudes, aux nuits sans dieu, au paletot roulé sous les mauvais vents, aux enfants sorciers, à la potion sauvage du sens nouveau, aux animaux,
.
« Paysage d’Ukraine »
Qu’on ne vienne pas dire
que la tyrannie ne te troue pas le cœur et partout
...
Michel Lamart
« Durer (ébauches) »
En exergue, Armand Robin, de Poèmes indésirables (« Au nom de rien on supprimera l’homme ; / On supprimera le nom de l’homme ; / Il n’y aura plus de nom ; / Nous y sommes. »)
Aller vers l’autre
En soi
Pour se retrouver
Encore plus autre
Que ce double
Éteint
Dont rougeoie
La cendre
- Âtre ou être ?
[...]
Les visions
Sont dangereuses
Il arrive parfois
Qu’on en meure
...
Jean-Claude Tardif
« Manifeste »
Aujourd’hui la guerre à la fenêtre
Naguère la guerre au carreau
d’arbalète
[...]
Nous n’avons pas de mémoire
nous ne nous souvenons pas
des jours sang
de ceux qui les précèdent
et de ceux qui les suivent[...].
...
Ozdemir Ince, trad. du turc par Claire Lajus
Des travaux de notre cher Ömer Kalessi
« Le Drame des Enfants des Balkans, 1995 »
Que précède le blanc en ce monde prérissable,
est-ce l’état blanc du noir ?
[...]
Peut-être aussi d’un blanc plus sombre et noir que le noir
est l’histoire que chaque nuit je vous raconterai.
.
« Tête de Fillette, 2007 »
Je coudrai la cendre
et je tisserai un kilim
avec l’amour d’un visage triste.
.
« Derviche, 2004 »
Un visage comme un aimant : un lieu magnétique
L’entortillement immédiat des regards //
entre les yeux et l’espace.
...
Christophe Dauphin
« La beauté dans l’estomac du monde »
Rien n’obscurcira la beauté de ce monde
Malgré tous ces mots qui résonnent comme des vessies
Ces fenêtres qui pleurent leurs cravates
[...]
Malgré ces conflits de pierres tombales qui vomissent des cimetières
...
Richard Roos Weil
« Suite incertaine »
Ne pose pas ta voix
Ne viens ici en géomètre
Il te faut croiser le fer
Écrire à rebours
[...]
Butine où va la lumière
Avec son bruit d’abeille
[...]
Il semblait qu’il y avait là
Une sorte de sens
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Recension et choix de citations, Marie-Claude San Juan
Lien, À L’Index : http://lelivreadire.blogspot.com/
01:27 Publié dans Recensions.REVUES.poésie.citations.©MC San Juan | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : à l’index, poésie, littérature, idées, jean-claude tardif, citations, livres, poésie ukrainienne























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