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03/06/2026

Possibles n°40

P 40.jpgEn couverture une photographie d’Emmanuel Bourreau-Chopin : matière, traces, ombres, traits.
Le titre du numéro intrigue : Précis d’orientation.
Le texte de Pierre Perrin, en 4ème de couverture, précise l’intention. Importance culturelle majeure de la lecture, mais inquiétude sur le recul et ce qu’il interprète comme le signe que « notre civilisation se défait ».

Mais le premier texte (très riche), Précis d’orientation, apparaît comme introductif du questionnement.
KJ Djii interroge le sens du mot « civilisation » et de ses connotations idéologiques.


KJ Djii se réfère d’une part au dictionnaire de l’Académie française (apparition tardive du terme, en 1835, entaché par la croyance européenne en une « supériorité » civilisationnelle) et d’autre part à l’ouvrage d’André Leroi-Gourhan, La civilisation du renne, 1936, « introduisant une double notion élargie de l’espace et du temps ». Il note que « Dérivant étymologiquement de civitas, la cité, la ville, la notion de civilisation semble donc étroitement liée à l’urbanisation c’est-à-dire à la sédentarisation ». Mais « Il n’en est rien ». La ville et ses élites, ses hiérachies, contre les habitants des espaces à l’extérieur : « La notion de civilisation a ainsi généré la notion de barbarie, sa grande sœur ». Il rappelle que « les territoires du sacré se situent hors des livres et des monuments » et que « les chamanismes et animismes ainsi que les innombrables formes de spiritualités non théistes sont toujours présentes sur toute la planète » : « symbiose homme cosmos » et « sens du sacré en lien direct avec la nature », or ample est « le patrimoine spirituel de l’humanité ». Les dits « civilisés » ont pratiqué le vol de territoires et la prédation : « terres accaparées et des rythmes millénaires anéantis », et la « diffusion à l’échelle planétaire d’un mode de pensée unique, légalisé par un dieu unique ». Pour lui pas d’inquiétude si l’écriture « née du chiffre »... « y retourne », l’oralité sauvant selon lui la poésie, quand la civilisation actuelle est « écocide » par l’oubli du lien avec la nature.
Toute son analyse rejoint, pour moi, le message de Jean Malaurie, qui, dans son ouvrage de mémoires, De la pierre à l’âme, dénonce l’ignorance qui a pu faire considérer que les Inuits dont il a partagé la vie devaient être éduqués, vus comme prisonniers de croyances obscures. Or c’est le contraire qu’il observe : ils ont des savoirs et des presciences (notion importante dans son étude et son expérience) qu’il serait urgent de comprendre si on veut sauver l’humanité de l’autodestruction. De même Achille Mbembe, dans La communauté terrestre, démontre la nécessité de retrouver les cosmogonies africaines et les métaphysiques animistes, pour créer une conscience planétaire. Mais ils ne renoncent pas à la force de l’écrit (seul point où je ne partage pas le point de vue de KJ Djii : paradoxal cependant puisque son expression passe aussi par l’écrit).

Autre texte qui répond au titre et interroge l’état de notre société, celui d’Yves Marchand, Le syndrome de l’abandon. Désertion de l’intelligence, c'est son diagnostic dès la première ligne, et, conséquence, « la société se met en léthargie » : « Il n’y a plus d’être pensant ». Le résultat : « Se manifeste alors le syndrome de l’abandon par lequel la société renonce à se comporter en corps social. Disparaissent les principes humanistes et le respect de la loi ». Pour lui la solution est « l’absorption de culture ». Poursuivant son constat il déplore le renoncement à ce qui faisait une des forces de la France, la laïcité. Pour des calculs électoralistes. Le « discours » remplacé par le « slogan », la raison par le « populisme ». Il liste divers abandons, dont la liberté et la fraternité, dans le paysage d’un « déclin ». Se demandant si l’intelligence artificielle (qui peut aider le mensonge) ne pouvait pas être aussi une chance de retrouver un peu de pensée inscrite dans la mémoire humaine.

Tristes constats, aussi, que ceux de Laurence Blava, dans un texte titré Notre avenir, et sous-titré Suffocations / Éructations / Sommations : « Ce sont toujours des mots libérés dans la douleur. Des mots entendus entre les heurts. Séquestrés, verrouillés, interdits. » [...] « Nous sommes entraînés dans ce funeste kaléidoscope du temps dont le cours un jour nous échappera définitivement. » [...] « Notre futur est si sombre ». Et je note que dans ce qui est signe de dévastation elle prend en compte la catastrophique augmentation de l’antisémitisme, les publications néo-nazies assumées ainsi, et l’antisémitisme de certaines populations arabo-musulmanes (mais pas l’engagement des musulmans laïques). Agressions verbales et physiques, assassinats, terrorisme. Devoir évoquer des tombes... Elle l’écrit : « Les rues sont dévastées par la détestable odeur de l’antisémitisme », et « de nouvelles officines nazies gangrènent tout ce qu’elles peuvent dès qu’elles le peuvent ». Officines nazies... Justement je viens de lire une information sur un bibliothécaire toulousain qui avait créé une édition de publications nazies et identitaires et réussi à les faire inscrire dans des bibliothèques : adhésion totale à l’univers hitlérien, et pourtant d’une famille plutôt loin de cela. Qu’est-ce qui transforme quelqu’un en nazi ? De quelle ombre cela vient-il ? Pour ce qui concerne l’antisémitisme islamiste il faudrait ajouter à cette analyse le rôle de l’extrême gauche (LFI et Verts) qui par stratégie électorale et aveuglement idéologique a choisi la complicité active. Et, autre ajout (positif celui-là) rappeler au contraire le combat idéologique d’auteurs, chroniqueurs, journalistes de culture musulmane, de plus en plus nombreux à être engagés contre tout ce que représente le projet totalitaire des islamistes. Laurence Blava espère « un réveil des consciences ». Je crois pour ma part qu’il viendra aussi de ce côté-là. Mais pas de l’extrême droite qui instrumentalise les peurs (tout en choisissant de soutenir un autre totalitarisme menaçant, celui des poutiniens : en donnant la parole à des propagandistes du Kremlin, comme l’ex RT Xenia Fedorova qui officie sur Cnews, Europe 1, Canal +, publie chez Fayard et écrit dans le JDD, avec l’appui de l’actionnaire Bolloré). Les termes de « grand remplacement » et de « vagues migratoires » utilisés dans ce texte appartiennent à un vocabulaire plus idéologique que sociologique, de partisans qui rejoignent des courants identitaires refusant toute immigration, courants eux-mêmes souvent associés à l’ultradroite qui fréquente les officines dénoncées dans cette chronique, car les frontières sont poreuses. Et si médiatiquement le populisme a deux discours extrêmes (l’un se présentant défenseur des Juifs...) la surface affichée ne correspond pas à la réalité plus souterraine. Mais, si on parle d’antisémitisme (et de complotisme, c’est toujours lié) c’est aussi Pigasse que les dérives de Radio Nova ne dérangent pas... Argent et idéologies adverses mais pareillement néfastes. Il est dit, en note sur la chroniqueuse, qu’elle a un engagement féministe. Mais elle n’a pas mentionné (au sujet de l’antisémitisme) le comportement des groupes féministes qui ont agressé les femmes qui portaient la solidarité avec les femmes violées lors du pogrom du 7 octobre. Dans les dérélictions on peut compter celles du féminisme.

Le récit de Charles Garatynski, L’Europe de cannelle, ne semble pas une réponse au thème. Cependant cette histoire troublante le rejoint en faisant se rencontrer présent et passé, mémoire et tragédie de l’histoire. Le narrateur découvre un livre de Bruno Schulz, écrivain juif polonais, Les Boutiques de cannelle, et entre dans un état de fascination qu’il ne comprend pas vraiment mais auquel il obéit jusqu’à vouloir rejoindre le lieu de vie et de mort de cet auteur polonais. Dès le voyage (traversée de l’Allemagne, de la Pologne jusqu’à l’Ukraine) une métamorphose intervient. Il reconnaît des lieux et vit les angoisses, terreurs et malaises qui furent ceux de l’auteur assassiné un 19 novembre 1942 par un officier nazi. Puis, bascule temporelle, le narrateur a la prescience de la mort, sa mort en... Bruno Schulz. Cannelle ? C’est ici la couleur du sang séché des guerres et des haines. Ne pas oublier.

De Parme Ceriset, plusieurs poèmes sous un titre général, Je reviens de la Nuit. Voilà une poésie qui sait écrire du sens, partir des profondeurs de soi et arpenter les hauteurs de l’âme. À lire ces poèmes on verra que le JE n’est pas refermé sur lui-même et que la conscience des dérives de notre monde est là aussi.
Le titre d’ensemble est aussi celui du premier poème (majuscule à Nuit : comprendre une dimension qui est une traversée de bien plus qu’un espace de temps entre crépuscule et aube, mais la marque d’un itinéraire où l’on peut saisir douleur et vertige de perte risquée de soi ou nécessaire voyage intérieur dans ce que Jung appelle l’ombre, genèse de l’accès à soi et... Soi). Poème dont je cite plusieurs vers :
Je reviens de la Nuit,
des Haurs-Plateaux de l’âme
où un astre rougi brûle tous les ‘Icares’.

[...]
J’assume la folie,
l’étincelle mystique

[...]
le gouffre surmonté
et la joie arrachée
aux griffes du néant

Dans Je marche outre-monde, elle nous fait parcourir un champ de morts, car « Il fait un temps de guerre »
Et
Les taillis carbonisés
gémissent dans le souffle des haines.

Mais...
Je marche à demi nue,
l’espoir en bandoulière.
Mes cicatrices au vent
luisent d’étoiles pelées.

Indomptable dit l’amour d’autrui, des êtres blessés qui poursuivent leur chemin, dépassant les douleurs, sachant vivre le feu :
J’aime ceux qui avancent
avec une entaille dans le cœur.
Je me sens sœur de ceux qui chantent
en marchant pieds nus sur les braises.

Traçant son savoir de L’Écume des morts, elle est « drapée dans l’écume rougie des naufragés ». Car...
Je marche en Amazone chevauchant la tempête
en chamane des mots
et j’apaise les êtres
pour les rendre à l’éther
libre des soirs d’été.

Celle qui écrit est La Plume Amazone :
Une plume engagée dans le rêve humaniste,
un fruit de Voie lactée cueilli au verger noir,
qui distille en chantant ses pensées utopistes,
pour faire gagner la vie et triompher l’espoir.


Alain Nouvel a eu la bonne idée de publier une chronique sur Marcelle Delpastre, qu’il titre Éloge de Marcelle Delpastre, avec, en sous-titre, la mention « Poète et mémorialiste limousine ».
Très intéressant portrait de vie que celui de cette femme qui renonce aux études en 1945 pour se vouer au travail dans la ferme familiale et, en même temps, à l’écriture, axe et passion. Je pense à Thierry Metz, à son livre si bouleversant, Le Journal d’un manœuvre. Car, comme lui, elle écrit loin des milieux qui règnent sur l’univers de la création, assumant la fatigue du travail physique et la solitude. Une « solitude radicale », écrit Alain Nouvel, et donc « un profond déficit de notoriété ». Elle a écrit beaucoup en occitan (comme Max Rouquette), et, recueillant des textes, réalisé un travail d’ethnographe. À lire les nombreuses citations de ses écrits dans cette chronique on perçoit une femme très lucide, sans illusions, mais aimant le réel de la vie. Alain Nouvel note quelle a conscience des ravages menaçant la vie agricole, et rappelle le jugement qu’elle porte sur ceux qui tendent des pièges aux fermiers pour des remembrements et investissements destructeurs. Mais... « Ce qui me frappe c’est qu’il n’y a aucune nostalgie chez Marcelle Delpastre, mais une passion étonnante pour les vivants, bêtes et gens, une singulière présence à son présent ».

Notes de lecture (sélection) :
Je mentionnerai la première à la fin car c’est sur le livre collectif sur Camus dont j’ai assumé la direction (et c’est long car 22 auteurs).
De Joe Bousquet, Lettres à Jean Cassou, 1930-1950, Gallimard, 2026, par Pierre Perrin : « Chacun connaît de Bousquet, le poète alité de Carcassonne, la blessure causée par un éclat de schrapnel, le 27 mai 1918, qui le priva de l’usage de ses jambes pour le restant de ses jours. » La correspondance avec Jean Cassou est amicale et littéraire, traitant notamment de difficultés avec des éditeurs et revuistes. « On retrouve dans certaines lettres un vrai partage, une amitié intellectuelle et surtout le paysage mental du poète. »
De Parme Ceriset, Amazone d’outre-monde, Tarmac, et La liberté sur les lèvres, Unicité, 2025, par Julien Miavril : « De même que Friedrich Nietzsche a mis en lumière la célèbre tension entre Dionysos et Apollon, ces deux recueils de Parme Ceriset semblent se répondre selon une dialectique semblable, entre nuit et lumière, extase et clarté, traversée des abîmes et célébration du vivant. » // « Avec Amazone d’outre-monde, Parme explore la face nocturne de son écriture. » [...] « La liberté sur les lèvres, quant à lui, marque un basculement lumineux. » [...] « Ensemble, ces deux recueils composent un diptyque remarquable : celui d’une poétique qui ose affronter l’ombre pour mieux accéder à la lumière. » [...] « Une poésie de passage, de transmutation, et de fidélité profonde au vivant. »
De Thierry Metz, Lettres à la Bien-Aimée et autres poèmes, Gallimard, coll. Poésie, 2025, par Jean-François Mura, dit K.J.Djii. Saluant la publication du volume il écrit : « ...l’écriture de Thierry Metz est unique, singulière et pourtant si familière qu’elle semble puiser à la source même du langage, du mot en tant que présence. » [...] « Profondément attachante par son humanité, la figure de Therry Metz se démarque nettement de la galerie poétique de la fin du siècle dernier : des millions de vies lui font écho. » K.J.Djiii note aussi la qualité de la préface d’Isabelle Lévesque et de la postface d’Éric Vuillard, qu’il cite (« Cette poésie est un avènement dans l’histoire »).
D’Alain Marc, La Vie du cri, , Unicité, 2026, par Murielle Compère-Demarcy (MCDem) : « Avec La Vie du cri Alain Marc poursuit une œuvre singulière où l’écriture n’est ni forme close ni exercice esthétique, mais geste vital, conflictuel, exposé. » Le cri ? « force originaire ». « Il surgit au point de faille d’où sourd l’expression et met en jeu la chair [...] ». [...] « Cette écriture s’inscrit dans une filiation exigeante : Artaud, Novarina, Bataille. » Conclusion : « Ce n’est pas un livre à lire, mais à traverser ». (On entend qu’ainsi il faut alors se laisser traverser).
De Luc-André Sagne, Mes incendies, Unicité, 2025.
Par Rémi Madar : « itinéraire intérieur, heurté, parfois contradictoire ». Il note la « rudesse » des images, et le « recours aux mythes, convoqués puis déplacés. » En conclusion : « ce qui brûlait le corps trouve alors sa place dans la langue ».
Par Parme Ceriset : « Colère, Désir, Mémoire... Des
De Parme Ceriset, La liberté sur les lèvres, Unicité, par Alain Nouvel : « La poésie de Parme Ceriset, c’est, d’abord, du désespoir surmonté : la fuite du temps, la disparition des proches tant aimés [...]. » Mais il y a un arrachement salvateur au sombre, et la poésie est « rédemptrice ». titres qui annoncent l’extrême intensité d’une immersion au cœur de l’esprit humain, de ce qui le ronge de l’intérieur. »
De Marie-Claude San Juan et collectif (22 auteurs), Albert Camus d’une rive à l’autre, Unicité, 2026. Par Marie-Paule Farina : Elle dit sa difficulté originelle à découvrir Camus, pour des raisons idéologiques et intérieures (qui ont changé ensuite), et se rassure en donnant l’exemple d’un contributeur ayant eu la même distance avec l’auteur phare (et repère) qu’est Camus pour la grande majorité des Pieds-Noirs (et beaucoup d’Algériens... comme le prouvent les co-auteurs du Camus et tous les Algériens ayant écrit sur lui, mentionnés dans la bibliographie du livre et dans certains textes). Elle mentionne la difficulté, pour les natifs d’Algérie (Algériens ou Pieds-Noirs) à pouvoir comprendre, admettre, l’indifférence de Meursault à la mort de sa mère : les mères étant sacrées en Algérie. (Mais Meursault devenant l’étranger, et d’abord à lui-même, un personnage représentant justement la coupure existentielle, ne répond plus aux normes émotionnelles du natif d’Algérie...). Elle voit dans des effacements du passé des reniements qui touchent bien au-delà de l’histoire algérienne des deux rives. Tragédie humaine universelle. Mais pense que Camus le méditerranéen, attaché à ces deux rives, peut aider à faire que la Méditerranée soit lien plus que séparation. Elle cite le préfacier Karim Akouche, si camusien, qui lit Camus en Algérien trouvant en lui une éthique commune, le refus des radicalités. Elle rappelle, s’appuyant sur le texte de Jean-Claude Xuereb (connaisseur éminent de Camus) la relation de sa pensée avec les mythes grecs, et son projet, que sait dire Jean-Claude Xuereb, de clore sa trilogie par Némésis. Place importante dédiée à la lecture de Catherine May Atlani, fascinée par Noces et y trouvant une nourriture jamais perdue : le corps, la nature, la vie, l’art. Conclusion : la réponse qu’est ce livre aux malheurs de l’histoire et des fractures se trouve dans la pensée de Camus, citée : «Nous avons à recoudre ce qui est déchiré ». (Ce que le préfacier Karim Akouche et l’auteur de la postface Hubert Ripoll ont noté dans leur lecture, se rejoignant sans s’être concertés, et qui est présent dans chaque texte mais aussi dans les créations plastiques : calligraphie de Catherine May Atlani, peintures de Nicole Guiraud, et aussi dans le portrait qu’a fait Djilali Kadid de Camus, et qui est en couverture).

Recension, Possibles n°40, Marie-Claude San Juan

Lien, sommaire (textes et notes de lecture) :
Possibles n° 40 : http://possibles3.free.fr/num40.php

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