12/12/2025
Obscura, de Carole Naggar, Atelier de l’agneau, 2025
Un seul mot, lettres blanches sur le fond noir d’un ciel d’éclipse. Le cercle de lumière baigne dans la nuit de la photographie de Kikuji Kawada, La dernière éclipse du Japon avec un anneau doré. Dès la couverture, visuellement, la nuit rencontre la lumière, ce qui émerge de clarté naît dans l’obscur.
Obscura, ce mot je peux l’entendre en espagnol, mais ici c’est plutôt le latin. Connotations riches, dans les deux cas. Le noir, le sombre, ce qu’on ne saisit pas, ou difficilement, échappe au déchiffrement. Mais celle qui écrit, Carole Naggar, photographie aussi, et regarde les photographies d’un album de famille. Alors ce mot peut renvoyer à la camera obscura, la chambre noire, symboliquement signifiante car c’est le lieu du travail de révélation, l’espace secret où s’élabore la mise à jour de ce qui ne se voyait pas encore, une alchimie.
En exergue, Pierre Corneille, « Cette obscure clarté qui tombe des étoiles ». Le choix de cet oxymore donne une clé supplémentaire, renforçant l’alliance entre le sombre et la lumière. Étoiles, encore la dimension cosmique de la photographie en couverture. Perspective ascensionnelle, comme s’il fallait, pour la mémoire qui interroge lieux et ancrages, prendre mesure d’un espace plus vaste, permettant de tenter une distance émotionnelle.
Pas de table des matières. Mais des titres qui inscrivent une structure et font repérer des thématiques et des dominantes. J’en relève certains.
Albums (pp. 6-26).
Comme une photographie (p. 27).
Aucune photographie d’elle (pp. 35-39).
Empreintes des visages absents (pp. 44-45).
Hors-champ (pp. 46-47).
Méditerranée (p. 50).
Disparus (pp. 53-54).
Une photographie d’Aylan Kurdi sur la plage, 2 septembre 2015 (pp. 55-56).
Photographie d’une femme menacée (pp. 59-60).
Photographies du Japon (pp. 63-64).
Parcourant les textes, on peut repérer trois axes.
Mémoire des origines (recherche, retour, doutes, souvenir, oubli, nostalgie, désenchantement).
Regard (voir et ne pas voir, albums, portraits, photographie, significations, effacement).
Souffrances (tragédies de l’histoire, exils des Juifs, Shoah, guerre, drames des migrants, deuils).
Dans l’album de famille, les anciens, ceux qui « vivaient entre fleuve et désert », et les images de l’enfance, souvenirs mêlant les chronologies. L’Égypte est là, et elle n’y est pas. Conscience, aussi, du hors-champ insaisissable, ce qui n’est pas donné à voir, ce qu’on ne veut pas voir ou ne sait pas voir, ce qu’il n’est pas possible de donner à voir. Manquent les odeurs, les sons, le vif des douleurs. Manquent des êtres, qui échappaient à la présence, hors de notre espace. Le retour sur le regard force l’exigence, le recul en soi-même :
Mais je crois maintenant que j’étais aveugle
moi aussi,
que je regardais l’Égypte sans la voir
à travers un filtre de nostalgie :
et les photos sans doute ont pris la place
du regard.
Ou peut-être ai-je voulu photographier l’oubli
le verso, les marges
de l’album familial,
les autres,
hors cadre, ignorés.
Et qu’est ce pays de racines arrachées ? Il s’efface, comme s’effacent les êtres qui meurent, même si le visage reste en soi.
Le pays perdu,
celui que je n’ai jamais connu
mais reconnu pourtant à mon retour,
est un souffle,
un négatif criblé de sable,
un nom murmuré qui traverse
les lèvres serrées de l’exil.
Que fait-on de l’exil ? Peut-être une empathie, la compréhension de tous les exilés, d’où qu’ils viennent. Une capacité de transgression, comme l’a si bien analysé Abnousse Shalmani dans son Éloge du métèque. Mais ne s’incruste-t-il pas en soi au point de nous faire refuser tout lieu ?
Toujours je quitte ce qui m’ancre. Tous
mes départs se ressemblent :
arrachements
On cherche son nom dans un cimetière du pays arraché.
On crée des ancrages d’une autre nature, des références, des proximités, comme le visage et les textes d’Anna Akhmatova (sa vie dans un poème, comme un des centres du livre) :
Étrangère en sa maison, elle a dit
la défiance et l’exil de l’âme [...].
On se souvient des anges de Win Wenders dans Les Ailes du désir. Et du message d’un rêve faisant traverser l’identité humains/anges.
L’ange s’attriste sans doute
du spectacle terrible du monde,
mais parfois, pourtant, se trouve au bord de la joie.
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Recension, Marie-Claude San Juan
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LIEN : Obscura, page Atelier de l’agneau (Françoise Favretto) : https://atelierdelagneau.com/fr/accueil/298-obcura-par-carole-naggar-9782374280882.html
09:22 Publié dans ALGERIE/Algériens.hist.mémo.culture, Recensions.LIVRES.poésie.citations©MC.San Juan | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : obscura, carole naggar, mémoire, exil, égypte, regard, photographie, empathie, atelier de l’agneau, françoise favretto





















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