05/02/2026
Le Livre du Corps doux, de Catherine May Atlani

Merveilleux, cet ouvrage, le bilan de toute une vie de recherche, de création, de danse et d’enseignement de la danse. Catherine May Atlani était une artiste multiple (danseuse, chorégraphe, musicienne, calligraphe). À travers sa pratique elle a rejoint les intuitions les plus profondes des grandes sagesses du corps, celles qui ne séparent pas la philosophie de la présence au corps, comme le font les disciplines chinoises inspirées du taoïsme. Rejoindre n’est pas emprunter car sa démarche est née de son expérience singulière, sans chercher autrement que dans la présence à soi, à son propre ancrage. Ses connaissances elle les a construites pas à pas, à l’écoute des vibrations subtiles du geste conscient et de la beauté du circulaire dont naît la douceur.
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Longtemps avant de la connaître j’avais découvert par hasard son livre Corps spirale Corps sonore, et j’avais été éblouie. Des évidences révélées. Choc confirmé (beaucoup plus tard) par le livre suivant, Les nœuds énergétiques ou Naître à soi-même.
Le Livre du Corps doux est l’aboutissement écrit de ce qu’elle a voulu transmettre. Et, comme elle calligraphie, ses textes sont accompagnés de nombreuses encres, pour traduire visuellement le message des cercles spiralés, ce qui fait de l’ouvrage un superbe objet d’art, dès la magnifique couverture. Elle rend compte de ce profond savoir en mots et en lignes dessinées.
Tout est cercle, comme doit l’être le geste dans un ressenti juste, et doux, du corps. On perçoit les sens de la courbe contre ce qui casse, et de la spirale pour l’accord du corps avec une conscience d’ordre cosmique. Et si la technique est présente elle ne l’est que pensée comme grammaire essentielle de l’être au monde, présence terre ciel, à hauteur d’âme (même sans ce mot). Tout est replacé en relation avec la dimension multiple de l’humain. Être biologique et social, qui naît et meurt, être politique, ce qui ne veut pas dire de parti, mais concerné par ce que l’Histoire provoque, ce que la violence détruit. Son message, dans ce livre, est que l’individu que nous sommes peut infléchir le cours du monde en commençant par lutter contre ses failles, ses angles, ses nœuds, la méconnaissance de son propre corps et des violences qui s’y déploient inconsciemment. Vivre la douceur et porter cela contre les morbidités du collectif, en les extirpant d’abord de soi-même. La conscience de soi comme réparateur de tout ce qui peut l’être. Albert Camus faisait de la tâche de « recoudre ce qui est déchiré » un devoir éthique, pour rendre le monde moins injuste. Et elle, qui le lisait, vivait aussi cela dans sa pratique de soin du corps blessé par des déchirures en forme d’angles durs étrangers aux cercles doux. Camus... Elle a participé au livre collectif qui lui est dédié, Albert Camus d’une rive à l’autre (janvier 2026, Unicité), avec un très beau texte (« Étonnante place du corps chez Albert Camus, dans Noces à Tipasa ») et une calligraphie (« Avec Camus écrire le corps », en exergue, Noces à Tipasa). Parenté des êtres créateurs.
Dans sa préface, Nancy Huston expose son expérience de l’enseignement qu’elle reçut de Catherine May Atlani. Alors qu’elle traversait une crise intérieure, en difficulté avec un livre (« En souffrance. Grave »), et dans la douleur d’un échec (un livre rejeté), elle voulait reprendre la danse pour mieux créer un personnage de danseuse chorégraphe (et retrouver ce vécu corporel). Revivre la danse mais pas n’importe comment, pas avec n’importe qui. Et quelqu’un lui a parlé de Catherine May Atlani. Ce fut une révélation. Elle explique comment elle comprit ce que sa posture révélait de son rapport avec la vie (reculer au lieu d’avancer, être là dans son ventre ou pas, peser, avancer ou pas, s’ancrer autrement). Comment elle apprit alors « à chanter des voyelles qui correspondent aux différentes parties de notre corps ». Elle raconte cette expérience, forte mais vécue dans le calme. Nancy Huston a compris la dimension de la pensée de Catherine May Atlani. « Physique, son propos est aussi hautement politique ; il est même de la plus brûlante actualité. ». Et elle cite un passage de la parole de celle qu’elle estime tant pour l’espérance qu’elle mit dans la « mutation » que serait passer de « conquérir » à « accueillir », « accepter ». Nancy Huston a perçu le lien avec les mémoires de la créatrice, marquée par la déportation de plusieurs membres de sa famille. Les traces douloureuses de l’Histoire provoquant non une fermeture mais l’ouverture au multiple.
En conclusion, elle écrit ceci :
Un trésor, ce Livre du Corps doux. L’effet est instantané.
À citer, à partager, à chanter, à danser, et surtout : à enseigner, dans tous les collèges et lycées de la planète.
L’introduction est d’Élise Vigier, sa fille (dont elle avait écrit qu’elle était heureuse de la savoir créatrice elle aussi, ayant le sentiment d’une transmission réussie). Élise Vigier a porté ce livre, déjà écrit, à son aboutissement, à la demande de sa mère qui savait qu’elle allait mourir (pensant la mort comme part naturelle de la vie). Un travail de « mise en page » à poursuivre. Son témoignage est celui d’une connaissance intime, de partage vécu. Elle a vu comment sa mère aimait les gens, aimait les rencontrer, lier, aider (jusqu’à donner des techniques aux infirmières de l’hôpital de ses derniers jours, à ces soignants qui portent et se font mal au dos). Nancy Huston appréciait que les cours qu’elle reçut écartaient toute obscurité ésotérique (effectivement pas le langage de Catherine May Atlani). Élise Vigier sait aussi que sa mère avait une perception du réel libre de toute fermeture : le « visible », oui, mais « l’invisible » aussi. Car tout est. La danseuse qui écrit montre qu’elle sait capter le mystère du réel. Et, en native d’Algérie, elle savait, comme le souligne sa fille, l’importance des mains (qui cuisinent ou dansent). Car imprégnée de ces mémoires culturelles, elle se souvenait aussi des mains qui peuvent « soigner, enlever le feu », comme certaines femmes le faisaient, héritières de ces mystères, connaissance millénaire pour guérir des insolations du brûlant soleil du pays. On voit, avec Élise Vigier, sa mère assise en tailleur, et la famille faisant des exercices, se nourrissant du « besoin de multitudes » et du goût d’ailleurs transmis.
Cet ouvrage ? Voici ce qu’elle écrit :
Ce livre est un cadeau, un livre-outil, un livre « ingrédients », pour essayer de se donner la possibilité de vivre dans un corps doux et d’avoir accès à des mondes ouverts.
Témoignages, pensées de danseuses. Paroles échangées, prénoms. Dominique Boivin et Gisèle Gréau conversent avec Catherine. La danse comme soin. Danseurs des « temps très anciens », « aussi des guérisseurs » dit avoir pensé à vingt ans Catherine. Oui, « délivrer les corps » constate Dominique de ce qu’est l’art du corps doux. Et « ouvrir les esprits » ajoute Gisèle. Catherine rappelle son itinéraire, sa compagnie des « Ballets de la Cité » et explique son « art gestuel », son axe :
Nos corps sont une succession de lignes circulaires qui vont et viennent, nos corps en cercles, et la vie revient.
Et
Cette danse qui n’arrête jamais les gestes et qui rend la danseuse ou le danseur toujours dans une conscience de la circulation des gestes.
Dominique et Gisèle parlent d’années...
« passées en état de grâce permanent ».
Dominique dit de ce livre (qu’elle voit « À l’image de Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke) qu’il est « un message d’infinie tendresse, d’amour et de plaisir ». Et Gisèle insiste sur la source de « ces propositions de corps doux », qui « viennent de loin, de très loin. Du plus profond de tout ce temps de vie passé à écouter, regarder les autres. Une vie passée à donner, je le redis, dans l’écoute et le respect. »
Suivent les riches chapitres de l’enseignement de Catherine May Atlani. Dans un langage simple, tout est accessible. Ainsi « Le corps comme lieu de vie de l’être ». Où elle propose de lâcher « une civilisation du faire, du gagner, du projet, de l’avoir » pour « une civilisation de l’être ».
Avec elle se demander « Qui est soi ? Qui habite ce corps, d’homme, de femme, d’enfant ? »
Ëtre, voilà l’essentiel.
Et, écrit-elle, pouvoir rencontrer notre spiritualité dans un au-delà des croyances, beaucoup plus vaste, plus réel, plus ample ; il n’y a rien à croire, tout est à co-créer, même ce qui nous dépasse dans la connaissance ou ce que nous avons peut-être oublié de nos vies passées.
Chapitres, parcours du corps : pieds, chevilles, genoux, bassin et jambes, thorax, tête.
Et, parcours, « Les gestes à l’infini », « Les cercles de vie », « Les cinq voyelles fondamentales ». Art des gestes, art vocal.
Cadeau inestimable, à la fin du livre un lien vers des vidéos de dix-sept « séquences » dansées par Isabelle Maurel, formée à ses techniques par Catheriene May Atlani. Le sommaire suit le lien, dernière page en annexe avant la table. Expérimenter est offert.
Quatrième de couverture, dernière phrase du texte de présentation :
Il est un témoignage philosophique et spirituel, et plus encore un guide pratique pour accompagner le quotidien.
Ce livre est à offrir. C’est donner plus qu’une lecture, de quoi accéder à soi-même, à l’être de soi.
Recension, Marie-Claude San Juan
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Autres LIVRES de Catherine May Atlani :
.Corps spirale Corps sonore, éd. Les Cahiers du corps sonore, 1991.
.Les nœuds énergétiques ou Naître à soi-même, éd. Les Cahiers du corps sonore, 1992.
.« Étonnante place du corps chez Albert Camus, dans Noces à Tipasa » in Albert Camus d’une rive à l’autre, éd. Unicité, 2026.
LIENS :
Le Livre du Corps doux, éd. Ressouvenances, coll. Pas à pas, oct. 2024 :
http://www.ressouvenances.fr/CM-Atlani-Le-Livre-du-Corps-...
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Extrait de la préface et vidéos des 17 séquences :
https://catherinemayatlani.com/le-livre-du-corps-doux/
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Site personnel (biographie, Encres, Vocal dance...) :
https://catherinemayatlani.com/
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Catherine May Atlani par elle-même. Itinéraire de vie :
https://journals.openedition.org/danse/1821
.
Sa participation au livre collectif sur Camus :
https://catherinemayatlani.com/actualites/
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Fiche Wikipédia :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Catherine_May_Atlani
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Hommages :
Parcours de vie :
https://www.mistirouxprod.com/artistes/catherine-may-atla...
Res Musica :
https://www.resmusica.com/2023/09/19/deces-de-catherine-m...
Danser Canal historique :
https://dansercanalhistorique.fr/?q=content/hommage-catherine-atlani
01:57 Publié dans Recensions.LIVRES.poésie.citations©MC.San Juan | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : catherine may atlani, le livre du corps doux, éd. ressouvenances, danse, calligraphie, art vocal, gestes, cercles, spirales, douceur, valeurs, spiritualité, livres, citations, élise vigier, nancy huston, dominique boivin, gisèle gréau, isabelle maurel






















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