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03/06/2026

Possibles n°38

P 38.jpgEn couverture, dessin d’ Annie Christy (voir lien vers son site, fin de note).
On peut imaginer des voiliers sur des vagues ou une chevelure de flammes. On sent le geste qui trace des boucles.
En 4ème de couverture un texte de Valéry qui n’étonne pas quand on a lu Pierre Perrin (le revuiste et auteur), son aversion pour le moderne qui se veut moderne. Valéry y met en garde contre « les vertiges du jour ». Texte de 1945 (Style en France n°1).
En exergue un texte de Jean-François Mathé, du recueil La Vie atteinte, Rougerie, 2014. Avant d’en recopier les deux premiers vers et les trois derniers je renvoie à la page 88, pour un fragment de courriel adressé à Pierre Perrin, où il affirmait son indifférence à la « postérité », évoquant même le possible « effacement » ne sauvant alors de l’oubli que des « bribes ». C’est une question cependant que le destin des textes, dont tant disparaissent, sauvés parfois par le hasard. Mort des poètes et mort des textes ?


Citation, le poème en exergue :
Nous sommes des ombres sur le vent,
des ombres dont parfois l’étoffe de vie se déchire.

[...]
Monde léger de l’herbe aux oiseaux,
jusqu’à quand tiendras-tu ouvertes
les portes de tes seuils ?


Parcours des textes. Pour commencer, Apulée, qui a en commun avec le Souk-Ahrassien Saint-Augustin d’être né dans la même région, lui à Madouros, quelques kilomètres au sud de Souk-Ahras donc plus loin de la mer (l’actuelle M’daourouch fait partie de cette wilaya d'Algérie, à l'Est). Dans la région ces deux noms sont une fierté. Le Berbère Apulée écrivit en latin (période romaine...). L’incipit des Métamorphoses, publié dans ce numéro, est traduit et introduit par Paloma Herminia Hidalgo. Apulée annonce ce qu’il propose de donner à lire à travers ses personnages : « Je vais tisser pour toi une multitude de fables », puis « tu découvriras des figures humaines, des destins métamorphosés en d’autres formes, et entrelacés dans un jeu subtil de réciprocité, pour ton émerveillement ». Le récit est un moyen de poser la pensée, car la démarche est philosophique et spirituelle : « ... et je désire comprendre non seulement tout mais bien plus encore ». C’est un itinéraire de pensée, et ce n’est pas un détail que la mention de Socrate dans le fragment 6 . (Apulée, voir liens en fin de note)

Le dossier sur le poète et musicien autrichien Ernst Jandl est réalisé par JF Mura (dit K.J. Djii). Il insiste sur le combat du poète (« une mise en garde ») contre ce qui mène à la guerre, les idéologies mortifères : « La croyance en une réalité figée, en défiant toute tentative d’évolution, reste le terreau du populisme ; et la domestication du meurtre ainsi que celui de l’enchaînement et du cloisonnement des idées commence par une lecture plate de la réalité historique ». Dans les poèmes que je préfère (je m’intéresse moins aux jeux d’onomatopées mais je comprends l’intention) on lit des émotions très contradictoires, oscillation entre vitalité heureuse liée au jazz et inquiétude désespérée pour ce que peut annoncer un futur de désastres. Expression de joie pour une rencontre, pour avoir été reconnu : « quelqu’un a vu une lumière sur mon visage / et a commencé à s’enluminer en venant vers moi. / ça c’est le jazz, tel que je le vis ». Mais, autre texte, « un jour alors il faudra en finir / avec la joie ». Et, encore un autre : « évite ta vie / tu es un être humain proche du rat » [...] « brûle ton dictionnaire / respire à mort ». Pour le lire en traduction (livres) voir trois ouvrages : groite et dauche, trad. Lucie Taïeb, Atelier de l’agneau, 2011 ; Retour à l’envoyeur, trad. A. Jabot et C. Prigent, Grmx, 2012 ; Luminesens, Atelier du Grand Tétras, 2013 (traduit par JF Mura (K.J. Djii) qui y a publié aussi deux ouvrages personnels, Glyphes ou L’Esprit du dehors, 2001 et Des contes chroniques, 2023).

Intéressée par ce que je lis de l’univers musical et des essais de Dominique Bertrand, je parcours ses pages avec attention (Tête de turc et autres textes), car il y a une grande cohérence dans ses thèmes. Terrible histoire de l’inhumanité tapie dans les humains, avec le récit du forain servant de cible comme jeu de haine dans un cirque : « Dans le fond, on est tous pareils, d’être tous différents. Et c’est ça qui est insupportable ». Très différentes, ses Fictions chamaniques. Superbe texte que ce Premier souffle. Une transposition de l’évolution qui fit d’un être de l’univers liquide profond celui qui sortit des abysses de l'eau et du temps pour aboutir à l’humain, qui, s’il écoute son corps, sait reconnaître les traces biologiques de ce qui fut à l’aube lointaine de lui : « C’est notre ancêtre. Celui à qui nous devons la forme d’onde de notre colonne vertébrale. Un reptile-yogui, impassible et totalement devenu souffle. » L’autre Fiction chamanique, Le chaînon manquant, imagine un épisode de l’histoire des grands singes, l’un, foudroyé, devenant autre et sidérant les siens : « C’est le premier humain ». Étrangement (ou pas...) j’y vois une métaphore d’un futur possible, par une autre foudre transformatrice faisant basculer l’humain actuel vers un autre état de conscience... Dans La parole qui sauve, le récit passe de l’illusion de proximité avec un jeune singe à la conscience de la différence quand il y a menace du groupe de singes adultes. Mais demeure l’instant qui, dans la marche, fait ressentir une connexion avec tout, nature, et cosmos... De lui j’ai repéré notamment deux titres (poésie) : Le maître dit, Signatura, et L’art de la foudre, Unicité.

Poésie, textes de Luc-André Sagne dont j’ai lu des recueils. Extraits.
Un amour de trop , II :
Lumière rouge derrière des volets brûlés :
une maison saigne dans la nuit //
je passe à chaque fois devant sans comprendre.

L’Adieu :
Le soleil opposé au dernier crépuscule
c’est le retour au pays des vieux chemins
des arcs-en-ciel et des orgues de Barbarie
que personne n’entend plus.


Notes de lecture...

En suivant l’ordre des pages, sauf pour mes recensions, notées à la fin, une sélection :
D’André Ughetto (auteur et revuiste, Phœnix), Mes années Char, Lumière glissée sous la porte, Wallâda, 2025, par Pierre Perrin : « André Ughetto livre ici un récit passionnant, à la fois témoignage, portrait vif de René Char, essai sur certains poèmes, entrevue de cinquante ans de vie littéraire, enfin découverte de soi. »
De Colette Klein, L’Ange des séparations, roman, Unicité, par Murielle Compère-Demarcy :
« Comment se trouver soi, lourds de nos fragilités au sein d’un monde chaotique, en plénitude de réconciliation, sans nous perdre ? Ce roman [...] pose notamment cette question essentielle [...] »
De Rachel-Rita Cohen et Patricia Ryckewaert, Radieuses, Chèvre-feuille étoilée, par Pierre Perrin : « Les deux écrivaines, qui se répondent, fabriquent de l’Humain. » Écriture d’un exil égyptien pour l’une et d’autres blessures pour l’autre. Pierre Perrin voit un « attentat grammatical » dans le nom de l’édition... Non, c’est un message, une transgression ludique. (Et d’ailleurs, à réfléchir, ce serait logique, et le trait d’union met l’accent sur le féminin des deux mots qui composent ce nom de plante : venu du goût qu’ont les chèvres pour ces feuilles ou, dit-on, du fait que chèvre et plante grimpent...).
Et mes deux recensions :
D’Isabelle Lévesque et Pierre Dhainaut, L’Invention des couleurs, L’Ail des ours, 2024 :
« Mais que dit ce titre, L’Invention des couleurs ? Que le regard ne fait pas que les capturer, il les crée, l’écriture en assumant la métamorphose. Mais on peut comprendre aussi, en lisant ces pages subtiles, que les couleurs inventent le réel et ceux qui regardent, en réciproque alchimie. »
De Jean-Claude Tardif, Un temps... soit peu, avec des créations de Marie Alloy, À L’Index (Les Plaquettes), 2025 :
« En soi quelque chose cherche à émerger, à se dire, et « grain à grain nous creuse ». [...] « Dans les dessins de Marie Alloy, des taches circulaires figurent la polysémie que les grains ont dans les textes, ces mots, ce sable dans la bouche, ce temps habitant le corps, cette encre. »

Recension, Possibles n°38, Marie-Claude San Juan

Liens :
Possibles n°38, sommaire (textes et notes de lecture) :
http://possibles3.free.fr/num38.php
Annie Christy, création de tapisseries : https://anniechristy.com/
Apulée, fiche Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Apul%C3%A9e
Une présentation synthétique et le point de vue de Jean-Louis Bory et Gustave Flaubert sur le récit multiple d’Apulée :
https://www.fondationhumanitas.ca/evenements-a-venir/metamorphoses-apulee
Les Métamorphoses d’Apulée. Une étude (avec cependant deux erreurs (faire naître Saint Augustin à Madaure - au lieu de Thagaste/Souk-Ahras - et situer cette ville près de Tunis) :
https://www.persee.fr/doc/antiq_0770-2817_1944_num_13_1_2721#antiq_0770-2817_1944_num_13_1_T1_0104_0000 .

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