03/06/2026
Possibles n°39
En couverture une peinture de Dominique Barrot. On peut voir un bouquet dans un vase, sur un coin de table.
Le titre du numéro, Poupe ou Proue, trouve son explication dans le texte de Pierre Perrin en 4ème de couverture. Rageur, inquiet, pessimiste, listant des catastrophes présentes ou annoncées : la langue, la dette, les écrans, les guerres... Mais son poème, en exergue, L’Éternité dure un clic , exprime le même désespoir. J’en cite deux vers :
L’électronique a remplacé le Sang, le Souffle.
[...]
Plus rien ne tient que par la boucle en chœur — des cris.
Les derniers mots : « une ombre, notre cendre ».
Écho, avec la pensée de la mort, deux vers de Jean Pérol :
La mémoire n’est plus qu’un vaste cimetière
[...]
mais qui viendra chercher leurs ombres dans le temps
(Sans importance)
Cependant, autre poème, il écrit aussi le goût de la beauté, de la vie qui ouvre des espoirs.
Vous aurez toujours tort de vouloir tout maudire
toujours repassera un cygne sur son lac
(Fermé)
Et s’il faut penser encore la part de la poésie, on peut lire le texte de Jacqueline Persini, Comme l’oiseau, une méditation sur écrire, pourquoi, comment :
«Écrire des poèmes, c’est me déplacer des choses vives, coupantes, du temps et de la mort, m’approcher de ce que Breton appelle 'l’infracassable noyau de nuit'. »
[...]
« Mots qui tracent le chemin de soi à soi, de soi aux autres et au monde [...]. »
[...]
« Opposer aux chocs des catastrophes visibles et invisibles un présent du poème [...]. »
Michel Lamart, avec un récit-poème, L’homme qui collectionnait les ombres, offre le rêve à la lisière de l’irréel. Le goût de la nuit, l’évocation de Nerval et de Supervielle, « une ambiance ensorcelante », avec la flamme d’une bougie, la musique, le « Buto japonais », Ophélie littéraire et Ophélie projetée. « Tout un peuple de l’ombre s’animait ». Et à l’horizon du rêve un poème sans auteur qui naîtrait d’une fusion, pour se perdre dans la mer ou dans la noyée.
On retrouve la question du titre avec le texte de Patrick Corneau, Entre le fracas et le souffle (Notes pour une civilisation en suspens). Constat : « quelque chose s’effondre tandis que quelque chose, obstinément, tente encore de se dresser ». Question : « Nous sommes à la croisée des chemins : chute ou envol ? ». Réponse, pour « notre temps » : « coexistence troublante : ni déclin irréversible, ni renaissance triomphale. ». Analyse : la bêtise (qui, si elle est « un invariant », a des caractères pour l’époque : « excitée », « hyperactive », « obsédée par l’identité, parce que l’identité est simple ». Mais, lueur : « quelque chose résiste ». Conclusion ( ?) : « Nous sommes en suspens, et c’est dans ce suspens que se joue la survie du sens ». Et « l’envol » peut-être possible : « ces micro-luttes de résistance », comme la nuance, le doute, la présence : « des mains pour tenir, des yeux pour voir ».
Paradoxe posé par Nataneli dans Franchir le miroir : « Il n’est de sagesse qu’au creux de la chute ».
Notes de lecture, sélection :
De Pierre Dhainaut, À la plus que présente, L’herbe qui tremble, 2025, par Dominique Zinenberg : « Bien que le recueil soit court, et courts les poèmes, il est d’une rare densité, de pierre peut-être, si l’on songe au poème liminaire, « Pierre et Pierre et Poème », une densité thématique, émotionnelle » [...] « ... la pensée de la mort, l’amenuisement des possibles. Cependant s’y trouve aussi la grâce de l’inachèvement, celle de progresser « éblouis » [...] ».
De Joëlle Pétillot, Chergui, Fables fertiles : Le chergui... « C’est un vent qui fait fondre les bougies, sortir les scorpions [...] », explique Marie-Paule Farina. Dans ce conte qu'elle résume et commente, le chergui fait rêver ou craindre, et un homme mystérieux « écrit dans le sable un texte qui apaise et ensuite l’efface... ». Et le chergui révèle les ombres intérieures, les violences cachées.
De Parme Ceriset, Amazone d’Outre-Monde, Tarmac, 2025, par Patrick Devaux : « Son langage fait appel à un ensorceleur ésotérisme de fond, peut-être à l’image qu’on pourrait avoir des druides. Avec sa serpe en or, Parme élague le doute au profit de la foi en l’être ». Beau portrait d’elle en médecin chamane ayant traversé l’épreuve de frôler la mort, et en gardant un savoir unique.
De Yannick Girouard, Attentat du tableau, Constellations. Trois personnages dans ce récit que recense Carmen Pennarun : « un grand reporter traumatisé par les horreurs de la guerre », suivi en psychiatrie, sa femme « artiste peintre palestinienne et chrétienne », et... le tableau qu’elle veut peindre, portrait de son mari, miroir de sa détresse qu’elle voudrait clé possible de la mémoire. « Sans doute Gabriel tentait-il, dans son délire, de déterrer les racines de la souffrance israélo-palestinienne ». Mais serait-ce possible, quand une stratégie de violence est mêlée aux appels à la paix ? Le livre semble interroger les masques des apparences au creux même de la guerre. Et notre monde, habité de guerres.
De Baptiste Morizot, Le Regard perdu à l’origine de l’art pariétal animal, Actes Sud, 2025, par Alain Nouvel : « Baptiste Morizot nous raconte d’abord « l’aventure d’une idée ». Après 15 jours de pistage dans le parc de Yellowstone, à côtoyer coyotes, cerfs, loups, grizzlys, et à vivre dangereusement parmi eux, il s’est assis, épuisé, devant un mur en pierres brutes d’assez grande taille, et voici que son œil y voit les « jizz », c’est-à-dire la silhouette, le « gestalt », les « attitudes de corps inimitables et irrésistibles » des animaux précédemment pistés. » Alain Nouvel explique la démarche mentale qui fait associer ce regard à celui des « chasseurs-cueilleurs du Paléolithique » [...] « éclairant ainsi la genèse de l’art pariétal ». [...] « Voilà, peut-être, une dimension essentielle de ce que pouvait signifier « voir » pour les hommes de cette époque. » Pour Alain Nouvel, l’ouvrage, qui « part d’une intuition qui s’apparente à une révélation » est ensuite « très scientifique ». Regard perdu car ces animaux d’autrefois ont disparu et notre rapport aux animaux a changé. Mais je pense que le regard qu’a eu l’auteur devant son mur donne aussi un autre sens au terme « perdu ». Quand on ne regarde pas avec l’intention de capter, mais qu’on laisse le regard se perdre sans fixer, se révèle parfois une autre vision de la nature et des êtres, et on voit l’invisible qui nous échappait, on devine des formes qu’on n’aurait pas su deviner sans cette sorte de lâcher prise de l’œil mental. C’est peut-être aussi cela qui lui est arrivé. Pasionnant mystère.
Recension, Possibles n°39, Marie-Claude San Juan
Lien, sommaire (textes et notes de lecture) :
Possibles n°39 :
http://possibles3.free.fr/num39.php
03:16 Publié dans Recensions.REVUES.poésie.citations.©MC San Juan | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : possibles, pierre perrin, poésie, écriture, pensée, livres, citations, regard, art























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