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20/04/2021

Gabriel Audisio. Ulysse ou l’intelligence...

Ulysse   Audisio.jpgDans l’avertissement ouvrant Ulysse ou l'intelligence, Gabriel Audisio prévient. "Ce livre est composé à sa manière, qu’on trouvera peut-être bizarre. Le lyrisme et érudition l’animent tour à tour. C’est qu’il part d’une expérience personnelle pour aboutir à des généralisations abstraites. Le moi est ici la condition du nous." Il annonce aussi qu’il y aura des reprises, qu’il reviendra sur des sujets pour y porter un autre regard, une autre "dialectique". Et il qualifie déjà les thèmes attachés à Ulysse. D’une part la notion de "génie méditerranéen", d’autre part "l’homme universel". L’aboutissement de l’essai est donné aussi, où Ulysse sera le "héros de l’intelligence" dont la Méditerranée est l’espace nécessaire, et, même, "la condition".
Cette façon d’écrire que présente Audisio, il aurait pu la définir de la même façon en avertissement introductif de L’opéra fabuleux. Car dans ce livre aussi alternent les pages personnelles, lyriques, et les analyses plus abstraites. C’est la méthode d’Audisio, qui casse les normes de l’essai, du récit-essai, c’est son art spécifique - dont on pourrait dire qu’il est justement ce qu’il définit du génie méditerranéen et de l’intelligence d’Ulysse. Une autre forme de dualité. Essai, mais pas seulement. Récit personnel, mais développements de l’intellect. Et ce "système de charnières ou de paliers", choix volontaire, méthode pour faire advenir la complexité d’une pensée qui a besoin de partir dans des sens différents en même temps, de relier, de faire interférer. Si les thèmes "s’entrelacent" c’est "un effet de mes propres nécessités". Il obéit à sa logique intérieure, l’assume. 


Il y a six parties dans ce livre. À la recherche d’Ulysse, d'abord, lui permet d’évoquer les raisons de cet attrait. La deuxième partie est importante car elle évoque "l’ambivalence des méditerranéens", sujet central. À la fin Ulysse est l’homme qui inscrit sa liberté par ses choix. Dès le premier chapitre Audisio révèle la raison de cette quête passionnée : la recherche de lui-même à travers cette hantise du personnage mythique, de cet "alcool" qu’est pour lui Ulysse. "La figure, l’être, le mythe d’Ulysse n’ont jamais cessé de me hanter".

En Ulysse Audisio se retrouve et regarde un miroir où il voit la Méditerranée, mer, légendes et culture, et l’Algérie : "ma mémoire danse toute sur ce feu qui m’entretient". Il cherche aussi à "vider l’abcès" de cette hantise, en fouillant jusque dans ses "entrailles". Et s’il prie les dieux de lui donner "des mains qui écrivent", "mains de ceux qui animent des statues" c’est pour faire surgir le vivant humain du personnage d’Ulysse statufié. Superbes pages, la part lyrique, où il évoque "songes" et identification à l'Ulysse mythique qui prend chair pour lui, se confondant avec lui en esprit et corps. Il va jusqu’à imaginer des ressemblances, voyant Ulysse avec la rousseur de ses cheveux, à cause d’une traduction. Renonçant à parcourir les lieux réels il continue cependant une épopée mentale : "je voyage immobile". Le voilà "sous la lampe", rêvant d’Ulysse et du "pays des ombres".

Qu’est donc Ulysse pour Audisio ?

"Visage de mon inquiétude, figure de ma passion", une "dévorante apparence"… Lucide, il ironise, imaginant un témoin qui l’observe, et critique cette obsession. Mais il continue à errer dans "ces nécropoles des pensées et des figures", curieux des images d’Ulysse, comme d’une mosaïque trouvée près d’Alger, ornant une fontaine, et dont on lui envoie une reproduction. Mais heureux qu’ailleurs une image soit altérée, qu’il n’aura donc pas besoin de regarder... Retour au texte, à Homère. "La seule vérité, c’est Homère et l’Ulysse de son Iliade ; la seule vérité c’est le poème d’Ulysse, c’est l’Odyssée d’Homère." Pour Homère il met une majuscule à Texte. 

Et la mer, cette Méditerranée aimée par Audisio ? Pas vraiment navigateur, Ulysse, rappelle-t-il, sauf malgré lui. Dans le monde contemporain, dit-il, l’exil et l’errance d’Ulysse sont ceux de bien des êtres. Audisio veut croire à son retour vers sa patrie et sa famille, refusant les doutes sur l’authenticité du chant XXIV. Il se demande aussi quel est l’âge réel d’Ulysse, ce qui sans doute peut donner sens aux choix qu’il fait. Vieillard, dit Homère. Mais au même âge le serait-il pour nous ? Non, pense Audisio, qui préfère voir en lui "un homme mûr", à "l’âge statufié". Séduisant, courageux, et solitaire dans le danger. Maître de lui, mais double, contradictoire. S’interrogeant sur la mort prédite d’Ulysse, Audisio compare des traductions. Mort "en mer" ou pas ? Il choisit de confondre deux vérités du texte en une. Par la mer et sans la mer, peut-être (tué par qui vient de la mer ?). Même le destin peut être double. Ulysse est surtout pour Audisio la figure méditerranéenne. Ses contrastes intérieurs représentent "l’ambivalence" méditerranéenne, "essentielle au génie méditerranéen". "L’ambivalence c’est de la dualité agie ". Homère le sachant, dit Audisio, a incarné cette ambivalence en créant Ulysse, "prototype inaltérablement vrai de l’homme méditerranéen". Dualité méditerranéenne entre "fiction" et "réel", d’où le goût des rituels jusque dans le cérémonial lié à la mort. Et dans le rapport à la mort elle-même. "Mais s’il ne craint pas de mourir, de faire le passage, l’homme méditerranéen n’aime pas l’état mortuaire ; s’il s’accepte mortel, il se refuse non-vivant ; s’il se refuse immortel, il s’accepte sur-vivant : car il y a un écart entre mourir et être mort." Audisio aurait pu évoquer ici le livre de Miguel de Unamuno, Le sentiment tragique de la vie. L’Espagne et la mort, mais l’Espagne méditerranéenne… 

Dualité aussi dans l’amour. Dans le respect des femmes et la subordination ancestrale contraire. Ambivalence, une "constante". "Dualité" des êtres et du monde réel. "Il est temps de voir plus loin : si l’homme méditerranéen est ambivalent, c’est que le monde méditerranéen lui-même vit dans l’ambivalence. Ulysse exprime son univers." Cette constante, Audisio la voit en lui-même : "c’est par là que je me sens méditerranéen". Dans "ce partage des eaux" : "romantisme et classicisme, euphorie et désespoir, la jouissance matérielle et l’appétit du divin". Mais, paradoxe, "le génie méditerranéen" cherchant "l’unité sans cesse menacée". "Il tend toujours à l'unicité et à l’universalité, dans les philosophies, les croyances, les empires." Don Quichotte, note-t-il, en est une figure, lui qui "tente inconsciemment de concilier le bon sens et la folie". Et Raymond Lull, qui "expose sa vie pour concilier l’islam et le christianisme". Tenter de rejoindre l’unité malgré la dualité. Car "Tout dans cette Méditerranée, est double de nature, ambivalent de mentalité. Mais elle se cherche dans son unité, et elle s’y trouve". 

La synthèse est "un mouvement actif de création". Et "son unique instrument, c’est l’intelligence". Car "Le lieu pur, je le trouve au siège de l’intellect". D’où le titre de ce livre "Ulysse, ou l’intelligence". Car Ulysse, "archétype de l’homme méditerranéen", incarne l’intelligence, "combinant dans son miroir ses deux figures". Unité qu’il crée en lui, et peut-être unité qu’il peut créer dans le monde. Ulysse, "l’homme des métamorphoses", "réalise en lui-même la synthèse de ses contraires", par une "alchimie" qui se produit dans le "tabernacle du crâne", dans "le cerveau". Éloge de l’Intellect. "Au siège de l’intellect, au chaudron de l’esprit sans cesse bouillonne cette invisible lave par quoi l’homme chauffe le monde et, s’il le faut, le brûle : l’intelligence." Les ruses d’Ulysse pour échapper à des pièges, sont "la sagesse et l’ingéniosité".

La différence entre Ulysse et nous, méditerranéens, dit Audisio, c’est qu’en lui "il n’y a pas de déchirement intérieur". Pourtant Ulysse "a résolu pour lui-même ses antinomies dans son intelligence". Nous, contemporains, sommes "devenus trop conscients" et nous avons peur de cette conscience de notre ambivalence. Retour aux textes. Audisio a rejeté la plupart des personnages littéraires prolongeant Ulysse car "ils ne font qu’ajouter sans parfaire". Les seuls qu’il retienne sont ceux de Sophocle et Dante. Chez l’Ulysse de Sophocle il voit celui de "l’intelligence consentante". Et, chez Dante, il admire un Ulysse qui brûle d’un feu purificateur, en "Prométhée de la découverte, dont le navire sera foudroyé et englouti pour avoir violé les limites de la science permise à l’homme", en "héros de la connaissance". Mais, s’il considère que chez Dante on trouve "l’interprétation la plus audacieuse qu’on ait jamais pu tirer du mythe odysséen", Audisio pense que chaque interprétation était ‘incluse dans l’Ulysse homérique’. Cependant ces conceptions d’Ulysse, "Entre l’enfer de Dante et le ciel de Sophocle", ont poussé Ulysse aux "deux extrémités". Mais l’Ulysse d'Homère fait rejoindre les deux pôles. Et cet "homme terrestre" est "libre". Sa liberté "il l’a faite dans l’intelligence". "Et où serait la liberté de l’homme, sinon dans son intelligence ?" Cette liberté élaborée par soi, est "un pouvoir". Ulysse a en lui démesure et mesure, comme possibles, et il choisit l’équilibre simplement humain, chez Homère. "Ulysse recouvre la plus grande généralité humaine, et c’est par là que l’archétype du Méditerranéen finit par prendre une valeur universelle."

Ulysse ou l’intelligence, Gallimard, 1945   

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Note suivante. Audisio poète, suite. Deux recueils. De ma nature, et Poème de la Joie (21-04-21)... http://tramesnomades.hautetfort.com/archive/2021/04/21/au...

Notes précédentes (Audisio) :

. Gabriel Audisio, l’ancêtre principal… Méditerranée, l’Algérie (27-02-21)… http://tramesnomades.hautetfort.com/archive/2021/02/27/ga...

. Gabriel Audisio, ou Ulysse poète (22-03-21)… http://tramesnomades.hautetfort.com/archive/2021/03/22/ga...

recension © MC San Juan

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