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27/02/2021

Gabriel Audisio, l’ancêtre principal… Méditerranée, Algérie

gabriel audisio,audisio,taos amrouche,jules roy,pierre dimech,robert maumet,jean-claude izzo,audisio camus roblès frères de soleil,poésie,littérature,fernand braudel,jacques huntzinger,henry laurens,méditerranée,algérie,humanismePour commencer une série de réflexions provoquées par les débats actuels, qui réactivent des thèmes liés à l’identité culturelle, aux mémoires et à l’Histoire, une note sous le signe de Gabriel Audisio et de la littérature. 
Repère central, esprit phare en qui se reconnut la lignée des écrivains ancrés en Algérie, lui qui fut l'initiateur de l'École d'Alger, qui eut son lieu, avec la librairie d'Edmond Charlot, Les Vraies Richesses (dont le nom fait écho au titre d'un essai de Jean Giono publié en 1930). Charlot,  accoucheur d'écrivains, présence majeure.
Ceux qui suivent viennent tous de là. École d'Alger ou faux jumeaux, frères des ruptures (même eux).
Hantés (le sachant ou pas) par la recherche de cette identité solaire (lisible chez Audisio, Eberhardt, et... des auteurs de courants divers : Marcello-Fabri, Randau, Pomier, Brune, Rosfelder, Achard, Favre, Brua, Robinet/Musette, Baïlac, Bacri, Roblès, Roy, Sénac, Camus, Cardinal, Vircondelet, de la Hogue, Pélégri, Xuereb, Daniel, Cixous, Derrida...) en algérianité parente des grands francophones (Aït Djafer, Kateb, Dib, Mammeri, Feraoun, Kréa, Gréki, Haddad, Amrouche, Taos, Boulanouar, Flici, Haddadi, Bourboune...) et des plus contemporains (Amrani, Boudjedra, Grim, Djaout, Khadra, Mimouni, Bey, Farès, Métref, Mimouni, Chaulet-Achour, Martinez, Charef, Nacer-Khodja, Yelles, Sansal, Daoud, J-E et K. Bencheikh, Benmalek, Benfodil, Azeggah, Chouaki, Kaouah, Bey, Djebar, Sebbar, Adimi, Aceval, Tadjer, Begag, Akouche, Zaoui, Belfadel, Hebib…). Imprégné aussi, certainement, de la culture et des impressions d'Algérie, le poète Max-Pol Fouchet, pas natif mais jeune à Alger (et animateur de la revue Fontaine, qui regroupera des auteurs résistants à Alger dès 1939).
 
Ayant relu Audisio il faudra chercher les traces vibrantes de lui dans ce qui s’écrit des exils ou du mystère des appartenances qui traversent les frontières. En fraternité voisine d'Eberhardt, Camus, Roblès, Roy, Cardinal. Ou en identité questionnée. Chez Blas de Roblès, Sarré, Diaz, De Rivas, Crespo,  Lenzini, Blanchard, Caduc, Le Scoëzec, Festa, Amara… Et se relire, soi.
Pour déchiffrer la poésie de tous.
 
Gabriel Audisio, c’est une écriture magnifique, un souffle, un élan. Mais c’est aussi, à travers ce qu’il écrit, l’expression de valeurs fraternelles, une éthique. C’est le versant masculin de Germaine Tillion.
 
Pas né en Algérie, mais à Marseille, en 1900, et venu enfant, à dix ans, il a aimé passionnément ce pays et les communautés qui y vivaient. Reparti pour ses études en métropole il revint ensuite. Observateur lucide et empathique il a vécu avec douleur les déchirements de la guerre, cette fracture opposant des populations nourries semblablement par la culture du paysage (qui sculpte les êtres autant que le langage) et influencées l’une l’autre par une imprégnation que l’accent trahit, comme les formes de leur humour. Il est devenu l’un d’eux. Et l’amour a été réciproque. Son œuvre est tout entière imprégnée d’Algérie méditerranéenne. Et de la Méditerranée il est un penseur majeur. Il a regretté le métissage réel raté, mais peut-être frôlé, et mesuré les causes de cet échec. Il a gardé en lui cet idéal du métis d’âme méditerranéenne. Il est le père incontournable des littératures francophones natives d’Algérie, même lointainement descendantes…  
 
Audisio est l'arbre méditerranéen aux racines liquides, plongées dans sa mer "continent", Camus la source ancrée en terre algérienne, Feraoun un des phares incontestables des consciences lucides, avec son ami Roblès, Amrouche la mémoire des déchirements intimes, lui, le fondateur de la revue l'Arche (au nom programme de pont tressé), l'ami de Jules Roy (ce "céleste insoumis", comme le nomme José Lenzini)
Et Sénac... LE poète qui signe d’un soleil.

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SOMMAIRE, suite…

. Recension, Feux vivants, 1958

. Recension, L’opéra fabuleux, 1970

. Textes DE Gabriel Audisio, citations : essais, roman, récit (prose méditative)

. Textes SUR Gabriel Audisio, citations 

. Échos. Pensée de la Méditerranée… Réflexion, puis citations (de Jean Grenier, Fernand Braudel, Jacques Huntzinger, Henry Laurens).      

. Bibliographie sélective...

. Liens vers des documents précieux (notes, critiques, entretien, études...)          

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Recension...
Feux vivants (Rougerie, 1958), dont le titre intégral est Algérie Méditerranée Feux vivants, est un ouvrage dense d’une quarantaine de pages. La date d’écriture, 1957, est notée sur la couverture, sous le titre, ce qui est important pour situer la parole au sujet de l’Algérie. Cinq ans avant la fin de la guerre. Période tragique, celle où disparaît l’espoir d’une trêve qui permette d’aller autrement vers l’indépendance, sans terreur, massacres, déchirement, ni exode. La tentative de Camus, l’appel à la trêve, c’est en 56 et c’est un échec.
Cette longue chronique a d’abord été publiée dans la revue Le temps des hommes (Rougerie). Le texte d’intention de cette publication, noté là en troisième de couverture, est un extraordinaire manifeste. Quelques lignes dont les valeurs affirmées correspondent magnifiquement à l’éthique d’Audisio. Des écrivains, "intellectuels vraiment 'libres' "  , ouvrant "le débat de l’humanisme pathétique". Rejet de "toutes les orthodoxies" et de "tous les dogmatismes". Alliant raison et cœur "leur seul 'engagement' sera celui de la conscience individuelle". 
C’est un essai, mais on y retrouve, comme chez Camus, le souffle d’un lyrisme de la nature. Alternent des réflexions d’une douloureuse lucidité et des élans. L’écriture d’Audisio est incarnée, la raison s’exprime avec chair et cœur.
Les thèmes sont, toujours, la Méditerranée et l’Algérie.
"Centre du monde", la Méditerranée, écrit-il, rappelant l’expression d’André Tardieu en 1938. Oui, centre, doublement, car lieu de naissance de cultures et de mythes. Mais il insiste là sur la rencontre entre Orient et Occident, heureux de citer Camus à ce sujet (pour une conférence de 1937), et, quelques pages plus loin, Valéry, pour qui la Méditerranée est "machine à faire de la civilisation". Mais, hélas, centre attirant des ambitions géopolitiques. Et, du fait de ce rôle de lieu de rencontre, aussi "champ clos" d’affrontements. Alors que la vocation de la Méditerranée est d’être "la grande conciliatrice", et, "mer du milieu" de devenir celle "du juste milieu".
Pour cela, contre "cet apocalyptique feu de mort" des guerres et conflits, pour répondre au feu des armes il n’y a que le "contre-feu : le feu vivant", c’est-à-dire l’esprit.
Et l’Algérie ? Lieu tragique : "un drame intime pour ceux que mille attaches physiques, mentales et sentimentales lient à l’Algérie".Celui de ces "Algériens de naissance, de formation ou d’adoption" qui vivent "une déchirante angoisse". 
Pour Audisio la douleur ne doit pas être celle qui se referme sur soi, individu ou communauté, mais celle qui "épouse en souffrant la souffrance des autres".
Il espère encore un peu, en 57, que le génie méditerranéen permette un réveil de l’esprit, ce "feu vivant". Et d’autant plus pour l’Algérie.
Audisio rappelle ne pas parler "en politique", mais en "simple citoyen", en poète. Et parler en poète c’est écarter les formules des débats en cours, sur des solutions aux "vocables éphémères". Pour "voir plus haut (ou plus profond)". Pour Audisio, être poète ne se limite pas à écrire des poèmes ou des proses contenant ce feu méditerranéen vital, c’est aussi penser autrement les questions contemporaines, d’un autre lieu de la pensée. En tenant compte de la dimension morale. Car tout est "d’abord un problème moral". L’échec moral entraîne les autres renoncements.
Pour l’Algérie, s’il espère la réponse de l’esprit il est aussi d’une lucidité telle qu’il voit précisément, en observateur impliqué, les raisons du drame en cours.
Il ne croit plus à "l’illusion de la communauté algérienne". Et son échec serait "une faillite affreuse". Reprenant, par rigueur presque pédagogique, la définition du Littré, pour qui la communauté concerne "un groupe réuni par les mêmes croyances, les mêmes usages", il fait un constat triste. "Il n’y a pas de communauté algérienne". Car insuffisante connaissance réciproque des communautés présentes. Et pas de métissage, ni des êtres, ni des langues. "L’inexistence du métissage, là est peut-être la clé, ou plutôt le verrou, du problème de la communauté."
Il n’y croit plus, avec sa raison, mais rappelle, avec son cœur, que l’espoir existait, par la croyance, en certains groupes et êtres, à cette communauté d’ensemble. Notamment chez "des intellectuels, des artistes,des écrivains". C’était "un profond mouvement de l’esprit et de l’âme" d’êtres de diverses origines algériennes, de diverses religions, ou sans religion. Eux ont su faire un pas vers la culture et l’identité de l’autre.
Et de la Méditerranée on pourrait attendre, dit-il, qu’elle produise ce que Tagore appelait "une nouvelle combinaison de vérités".
C’est un déchirement intérieur qu’exprime ce livre. 
Mais il se clôt sur des pages superbes d’espoir vital. Un grand poème en prose, ode à la nature, et à la force de l’arbre. Car "l’arbre reste là, dans son éternité de racines". C’est l’arbre méditerranéen des pinèdes. Et "La voix des pins porte d’un bout du monde à l’autre bout. Ses ondes circulent et reviennent".
Ces pages du sixième - et dernier - chapitre, Le chant des pins, font écho à celles du chapitre sur La mer du juste milieu, avec les deux pages de La leçon des oiseaux, animaux passeurs des "grands mythes et symboles", cigognes et poissons errants.
Les pins ce sont les racines et les ondes, les oiseaux et poissons la "migration des pensées".
Le génie méditerranéen c’est cela (et le génie d’Audisio) : allier le sens de l’arbre et de l’oiseau, les deux portant leur message au-delà des rives, l’arbre par la vibration de ses ondes, l’oiseau par son vol. 
Cet essai contient donc deux superbes poèmes en prose. Et dans ses autres pages, un souffle qui crée la cohérence de l’ensemble. Grand livre. 
Le dernier mot est "Paix" ("le maître mot éternel de l’univers : Paix").
 
Écho...
Dans Pages de Gabriel Audisio, l'hommage de Marc Faigre est, au-delà de la littérature, une remarquable analyse synthétique de la complexité de la situation algérienne avant 62 et des aveuglements divers qui ont mené à la tragédie. Pour illustrer les malentendus au sujet de l’Algérie, et "la faillite d’une Algérie idéale" espérée par Audisio, il cite Xavier Yacono, qui, dans son Que sais-je sur la colonisation française, oppose, au sujet de l'Algérie, "légende rose" et "légende noire". Et Faigre ajoute "qui alternent au gré des passions et qui toutes deux sont excessives". Rappel des démarches de Ferhat Abbas (ses revendications non entendues) et d’Albert Camus (ses Chroniques algériennes, mal perçues, son appel pour une trêve civile qui se heurte à l’hostilité). L’échec d’une fusion heureuse (qui devait passer par des changements importants - mais possibles) est l’échec d’Audisio et Camus, l’échec des idéaux de l’école d’Alger et de ceux, Algériens des diverses communautés, qui les partageaient. Pour ne pas avoir pu réaliser vraiment le métissage culturel qui aurait pu précéder un métissage humain (ce regret d’Audisio, la création de la communauté algérienne). Mais Marc Faigre note l’obstacle que "le brassage ethnique" aurait trouvé dans "la structure religieuse de l’islam". Les limites étaient en partie  symétriques.
Ce texte de Marc Faigre est une démonstration éclatante de l'importance de la pensée d’Audisio, qui a été une conscience lucide : aimante et lucide. Feux vivants, réflexion de 1957, est un ouvrage de 1958. Était-il temps encore d‘empêcher que suivent des années d’agonie ? ("Agonie" est le terme qu’utilise Audisio dans L’opéra fabuleux, pour caractériser les dernières années de l’Algérie avant l’indépendance, quand il parle de signes troublants, présages rétrospectifs). 
Relisant la chronique de Kamel Daoud, titrée Nous n’avons pas eu de Mandela en 62 (Le Quotidien d’Oran, 2013), reprise dans Mes indépendances - et toujours lisible en ligne - je cherche qui aurait pu être le Mandela algérien.
Kamel Daoud écrit le rêve qui fut aussi celui d’Audisio (et, avec des nuances, celui du libertaire Camus) : "On ose alors le tabou parce que c’est un grand rêve éveillé : une Algérie qui n’aurait pas chassé les Français algériens mais qui en aurait fait la pointe de son développement, de son économie et la pépinière de sa ressource humaine. Une Algérie de la couleur de l’arc-en-ciel. (…) Nous aurions fait les bons choix, nous aurions jeté les armes, les machettes dans l’océan…(…) Un Mandela algérien nous aurait évité le pays actuel, ses mauvaises convictions, nos mauvais jours et des molles dictatures et ses gabegies. (…) C’est dire que l’on ne décolonise as avec les armes, mais avec l’âme."
Mais je crois qu’il y eut un Mandela algérien. Hocine Aït Ahmed. Et sur un forum de discussion algérien, sous ce texte de Kamel Daoud, quelqu’un cite Messali Hadj, à juste titre. Lui qui fut l’ami de Camus,  rencontré au PCA, l’époux d’Émilie Busquant, et demanda l’arrêt des attentats, en 1957. Deux hommes engagés dans la lutte pour l’indépendance. Tous deux écartés par le FLN qui prendra le pouvoir (écartés avec l’appui de Sartre, qui soutint notamment le FLN contre les messalistes…).
Mais Kamel Daoud a raison : exilés, tous deux... 
Aït Ahmed a écrit aux Pieds-Noirs (revue Ensemble, 2005) pour regretter leur exil, qu’il voyait comme une faute de l’Algérie. Il disait ce rêve d’un pays fraternel à construire avec tous ses natifs. Et il précisait que c'était avec les Pieds-Noirs, pas les Français. Pour ce rêve il aurait fallu que toutes les armes se taisent. Et qu’Audisio et Camus soient entendus aussi... 
D’un côté des indépendantistes fraternels. De l’autre des écrivains, tous ceux qui se reconnaissaient autour de l’éditeur Edmond Charlot et d’Audisio (les Roy, Roblès, Pélégri, Amrouche, Feraoun…). Le ferment de l’arc-en-ciel. 
Et entre eux les instigateurs de murs, traversant la mer (corps ou mots) pour mentir, ou, de très loin, jouant des paris géopolitiques. Tous attisant les passions, la haine, choisissant la mort pour les autres. 
 
(Sur Messali Hadj on peut lire :
La biographie de sa fille, Une vie partagée avec Messali Hadj, mon père, par Djanina Messali-Benkelfat, Riveneuve.
La biographie de Benjamin Stora, Messali Hadj, 1898-1974, Hachette.
De lui : Les Mémoires de Messali Hadj, J-C Lattès.
D’Hocine Aït Ahmed
Mémoires d’un combattant, Messinger,
L’affaire Mécili, La Découverte
L’Afro-fascisme, L’Harmattan
En ligne (citations) sa lettre à la revue Ensemble, sur les Pieds-Noirs.)
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L’opéra fabuleux. Recension...
 
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Au début du livre il note ce retour des images de son "Algérie d’enfance" qui vont nourrir son écriture et sa mélancolie. Remontée des images, des faits d’Algérie, "à Paris" (cette mention est amère, preuve de la fissure, de la  distance). L’humidité chaude d’un soir parisien suffit à faire revivre une douceur disparue, à faire surgir le charme des soirs algérois.
 
Commençant le deuxième chapitre il ouvre cette figure du théâtre par l’évocation de la Zulime de Voltaire, qui conte un monde qu’il ne connaît pas, qu’il invente. Audisio se dit qu’il pourrait commencer comme Voltaire, en mettant à l'imparfait sa première phrase. Car ce qu’il veut écrire porte sur ce qui n’existe plus que dans la mémoire : "La scène était…"… Puisque son sujet, cette Algérie d’avant 62, n’est plus. Pour son récit il retrouve l’univers du théâtre de son père, quand lui-même, enfant, jouait, et se nourrissait des chants de l'Opéra. L’univers du théâtre et les tourbillons du réel se superposent. 
 
Dans les souvenirs d’Audisio enfant il y a la mémoire de signes qui déjà indiquaient les causes sociales, culturelles, des effets historiques qu’il ne veut plus aborder en essayiste, se situant dans un autre lieu de la parole. À juste titre il laisse aux historiens ce travail, et, sans le dire, peut-être à d’autres témoins qui voudront écrire pour "condamner ou absoudre", ce qu’il refuse. Lui va être un autre Hérodote, autrement. Il ne mentionne Hérodote que pour le réinvestir d’une autre manière. Être un témoin impliqué, faire rejaillir les réalités concrètes du vécu. Ambiances, beauté de la nature, des villes, et des peuples - même s’ils n’ont pas réussi à en devenir un seul. L’échec il l’analyse lucidement dans Feux vivants, en montrant que c’est faute de réel métissage culturel et charnel. Obstacle des langues, des religions, des statuts.
 
Écrivant, il se souvient du "sorteo de Navidad", loterie espagnole organisée clandestinement, la France l’interdisant, et du corricolo, un bus à chevaux. Il évoque Cagayous, le personnage de Musette que plus tard il édita et commenta, et donc le pataouète…  Il se souvient de la Casbah, quartier populaire et rues des prostituées, aussi. Il dit sa surprise de petit métropolitain, "frangaoui" (arrivé enfant), de voir dans sa classe des camarades arabes ou kabyles, coiffés, certains, de tarbouchs. Coiffes (années 1910-1913) auxquelles il donne maintenant un sens, dont il pressentait déjà qu’il était le signe d’un sentiment d’appartenance, une conscience nationale souterrainement émergente. De tels camarades, amis, il retient des noms : Hamoudou, Omar. Il rêve, rêves et cauchemars de théâtre qui sont des remontées de mémoires de troubles antérieurs à sa naissance, récits de ses parents au sujet de faits antisémites. Et cela le fait revenir, "parenthèse d’histoire et de sociologie", sur le décret Crémieux, dont il dit qu’on l’a accusé à tort d’avoir été cause de révoltes (même s’il est d’accord pour dire qu’il aurait fallu faire la même chose pour tous les natifs d’Algérie, musulmans comme juifs, les rendre tous citoyens). D’un souvenir à l’autre, évocation d’une famille juive voisine, amicale, et du fils, jeune médecin, Edmond Benhamou, qui deviendra une sommité de la transfusion sanguine. Partage du sang, "esprit du sang" rêva Audisio adulte, écrivant cette  "chimère", l’idée du racisme effacé par le partage du sang donné… 
 
 Une anecdote (la réaction violente de refus d’un père commerçant à l’idée d’un mariage mixte pour sa fille) est l’occasion, pour Audisio, de regretter les préjugés raciaux qui expliquent l’absence de métissage : "péché capital", écrit-il, se demandant ce que serait devenue l’Algérie autrement. Il en avait déjà fait un élément important de son analyse dans Feux vivants. 
Années 1920, revenu en Algérie jeune adulte, vingt ans, il voit l’influence d’une idée de l’Afrique latine (St-Augustin, Apulée) et d’une personnalité, l’écrivain Louis Bertrand. Conception à l’opposé de ce que pense Audisio, tant de l’Algérie que de la culture méditerranéenne. Et, "pour situer" il rappelle qu’alors Camus, Roblès, et Roy sont enfants, et Pélégri à peine né. L’idéologie de l’Afrique latine est porteuse de racisme, d’antisémitisme. Elle veut effacer les siècles de culture islamique pour se faire héritière de ceux qui précédèrent, latins, et en partie chrétiens. Audisio, lui, est attiré par 'les sources arabes, les formes musulmanes de la civilisation". Et la naissance du théâtre arabe algérien est pour lui un des signes de la séparation des communautés, de "ces vivants qui ne se rejoignaient pas, même chez leurs morts". Paradoxe, des "réalités d'ordre social et politiques" perceptibles, mais un "bonheur sensuel"… "dans l’Alger de ce temps" (années 1925-1930). Se souvenant d’amis peintres il évoque le "palais des Arts enchantés, LA VILLA, où trône Abd-El-Tif l’Invisible".
 
Ses années de jeune auteur qui commence à publier sont aussi une période de rencontre d’écrivains de passage à Alger, venant là pour des raisons diverses. On voit défiler des noms, des anecdotes, des amitiés être indiquées. 
 
1930… Période charnière. Le Centenaire. Malaise, déjà. Des symboles et des erreurs. Et, comme un "glas", la préparation de l’Exposition coloniale. Il note des signes (pluie boueuse, cette "pluie de sang", ciel assombri) qui prennent un sens rétrospectif de "présages" (qu’il n’aurait pas entendus, refusant d’être "superstitieux"). 
 
1946. Après un dialogue décevant, conscience triste des obstacles à toute évolution des institutions. Et, écrit-il, "du fond de l’enfance où j’essaie de me réfugier, j’entends se lever le chant des martyrs". 
 

1911-1936-1970… Retour à l’enfance et choc symbolique de mémoires… Un voyage vers Bougie, 1911, l’enfant qui a peur de l’accident en pensant à celui de Musette, Robinet. Un voyage, en car, 1936, adulte, vers une invitation et un dîner. Mêmes mots qui s’imposent à celui qui écrit, des décennies après, la phrase d’un chant de mort : "Ces hommes vont mourir et ils chantent". Opéra, deux temps du passé se heurtent sous son ombre, et des visages apparaissent, d’êtres que la mort a emportés. Dont un qui fut assassiné par l’OAS, Mouloud Feraoun : "Et voici que ma pensée va vers vous deux, Jean Amrouche, Mouloud Feraoun. (…) …Ce souvenir toujours qui remonte : l’émergence hors du brouillard (…) et c’est la Kabylie que je vois paraître, et vos visages qui en surgissent pour habiter à jamais un cœur fraternel." 

Dans un autre passage, la mort apparaissait différemment : la sienne, peut-être croisée, ou imaginée. Mémoire, aussi, mais d’un moment de peur pour sa vie, en percevant une présence derrière lui. Impossibilité de se retourner. Évocation de la "terreur" qu’on ne peut regarder (et qu’il ne nomme pas plus précisément). Discret rappel de l’horreur d’une période de grande violence où l’inconnu est une menace (terrorisme FLN ou OAS), et le civil qui marche dans une rue une proie pour qui veut tuer.

Dans les dernières pages Audisio analyse sa démarche. "Recherche des souvenirs" et jouissance triste des évocations. 
Mais "refus de m’enraciner dans ma mémoire". Que la mémoire ne soit pas la nouvelle racine.  Qu’il puisse s’en "guérir". Car, écrit-il, "le souvenir est de la pierre, les souvenirs sont un peuple de pierres". Or "il faut danser sur notre existence". Et les pierres sont immobiles et lourdes, nous figent. On ne danse que mobile, et dans le présent. Cependant, dans la page qui précède il dit n’avoir "rien oublié". Et ajoute : "Il est vain de croire qu’il reste à l’oubli le moindre refuge dans notre univers". Cela peut paraître contradictoire, vouer à l’échec la démarche de refus. Non. C’est la mesure que ce qui existe, lieux et êtres, existe "ineffaçablement". Mais qu’il nous faut formuler un geste intérieur pour installer sur la ligne du temps ce qui est, et créer pour soi l’intention vitale du présent. 
Paradoxe, le travail sur l’oubli, mais évident processus de sagesse, dans la continuité de la pensée d'Audisio : les regrets ne nourrissent pas de quelconques ressentiments, et ce qui demeure c’est l’amour. Rien ne s’efface, sauf ce qui en soi figerait. La mélancolie devient un outil pour aborder les souvenirs : "Je m'y régale de mélancolie, mais c’est pour mieux m’en guérir".
Poser une distance avec ses émotions, choisir la vie du présent, et, grâce à "la voix d’Ulysse", refuser "l’emprise du passé". (Prisonnier à Fresnes pendant l’Occupation il avait déjà puisé dans la personnalité du personnage d’Homère le courage pour ne pas désespérer.)
Rester fidèle à la ferveur : 
"Tous les matins, il faut que la ferveur d’un homme recommence le monde."
L’Opéra s’achève sur "le dernier acte de la représentation des adieux". Adieux intérieurs, exercice pour soi, "pour survivre" (c’est écrit ainsi).
Le dernier mot est "adieux".
 
Audisio, Audisio, écrit Jules Roy, dans sa préface. Rendant ainsi hommage à l’auteur qui a su trouver les mots pour dire la douleur d’un exil, la mémoire de souffrances et de prises de conscience précédant cet exil. Partage entre Jules Roy natif d’Algérie et Audisio, natif d’âme, adoptif, qui sut peindre tout un monde. Dans cette répétition du nom, l’admiration est comme une prière (car les évocations de L’opéra fabuleux émeuvent et font mal aussi). Audisio a ressuscité ce qui s’efface. Alors on peut reprendre cette supplique admirative et affectueuse de Jules Roy. 
Dans cette préface, citant les auteurs regroupés autour d’Edmond Charlot - dont Max-Pol Fouchet, Roblès, René-Jean Clot, Jean Grenier - cette "École d’Alger", Jules Roy dit considérer Audisio comme le père spirituel de tous, y compris des écrivains algériens comme Kateb Yacine et Mourad Bourboune. Audisio a été une présence forte en Algérie, et, comme il le dit lui-même, "fort d’une expérience algérienne de soixante années". Car s’il n’a au départ passé que trois ans à Alger il est revenu ensuite. Son Odyssée, c’est cet ouvrage, L’opéra fabuleux, dont le titre rend hommage à son père, directeur de l’Opéra d’Alger à deux reprises, mais dit aussi une représentation du monde coloré et vivant dont il rend compte, avec la conscience de l’éphémère et des projections illusoires qui font du réel un théâtre : le chant de la vie rencontre la mort.
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Rencontrer l’écriture de Gabriel Audisio c’est lire des textes De et lire des textes SUR… 

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Citations DE Gabriel Audisio… Une sélection.

ESSAIS...


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Jeunesse de la Méditerranée, Gallimard, 1935/ rééd. 2002

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. FEUX VIVANTS, citations

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"Les hommes, comme le dit justement un adage islamique, les hommes ne meurent pas sans se rencontrer. 

Si et comment Occidentaux et Orientaux peuvent encore se rencontrer sans se défigurer sans se déchirer corps et âme, tel est le souci majeur du présent opuscule."

La mer du juste milieu/Où l’Orient et l’Occident se rencontrent/Feux vivants

(…) "L’univers spirituel est jalonné par les phares mystérieux de quelques images poétiques. On peut apprendre à connaître le chemin des idées avec la complicité des oiseaux migrateurs et des poissons errants."

La mer du juste milieu/La leçon des oiseaux/Feux vivants

(…)

L’Algérie, cette plaie de nos cœurs :

"On imagine aisément que le drame algérien, avant de devenir le drame national qu’il est désormais, a d’abord été un drame intime pour ceux que mille attaches physiques, mentales et sentimentales lient à l’Algérie.

Algériens de naissance, de formation ou d’adoption, il n’est pas une minute depuis trois ans, où la plaie de l’Algérie n’ait pas saigné au fond de nous. Et cela, aucune pudeur ne peut nous contraindre à le taire, ni la déchirante angoisse qui nous ravage tous.

Notre douleur pousse son cri vers ces millions d’êtres, musulmans, juifs ou chrétiens, qui depuis plusieurs générations ensevelissent leurs morts dans la même terre, sous le même azur, sous les mêmes palmes : assoiffés de volupté, angoissés d’infini, ils n’ont pas achevé de s’interroger côte à côte sur le bonheur et sur la souffrance, sur la condition du travail et sur la liberté de la méditation, sur Dieu, sur la justice, sur la misère et sur le pain."

L’Algérie, cette plaie de nos cœurs/Le cri de la douleur/Feux vivants

(…)

La communion et son espoir :

"Ce qu’ils représentent aujourd’hui ensemble, dans le drame qui déchire la conscience de millions d’hommes en France et en Algérie, cela dépasse de loin la littérature. (Ayant cité Camus, Dib, Roy, Amrouche, Feraoun, Roblès, Clot, Yacine, Mammeri, Taos, Sénac, et quelques d’autres…). (…) Matrice des sagesses, des religions, des systèmes, le génie de la Méditerranée peut encore engendrer des formes inédites de communauté humaine, fondées sur la fraternité spirituelle, le respect des personnes, les libertés pacifiques."

La communion et son espoir/Les écrivains algériens/Feux vivants

(…)

Le chant des pins :

"Un seul arbre qui s’agite et je reconnais le monde entier, toute ma vie, mes découvertes, mon amour et mes raisons, ma patrie.

Ma patrie est dans la lumière du pin, dans la senteur de sa résine échauffée, dans l’infinie précipitation de sa limaille crissante vers son aimant, le soleil.

(...)

La voix des pins porte d’un bout du monde à l’autre bout. (…) J’ai connu les guerres et leurs morts, et mes morts ; les pays assassinés, et mon pays. (…) Même dans la pinède ensoleillée, la suie des écorces que l’incendie lécha me reste aux mains comme le sang des torturés.

Mais la voix des pins chante toujours.

(…) Et je sais que si l’arbre doit mourir, si l’homme doit mourir, si le langage lui-même doit mourir, la seule parole de l’expiration finale ne peut plus être que le maître mot éternel de l’univers : Paix…"

Le chant des pins/Feux vivants

Gabriel Audisio, Algérie Méditerranée/Feux vivants/1957, Rougerie, 1958

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"Le thème d’Ulysse orchestre ma vie. C’est un alcool dont je me soûlerai, même s’il doit paraître sans degré à tout autre que moi, même s’il me faut me résoudre à l’ivresse solitaire. La figure, l’être, le mythe d’Ulysse n’ont jamais cessé de me hanter, m’habitent de plus en plus, s’emparent de mon intérieur, me dépossèdent en me possédant, me rendent à ma vérité après m’avoir arraché à mes apparences. (…)
Poèmes, proses, romans, me relisant il n’est rien où je ne retrouve, encore toute chaude, cette fièvre quarte qui me rempoigne aussitôt qu’elle lm’a quitté.
(…)
Le sens, l’esprit, l’âme d’Ulysse, mais aussi sa figure, son corps, sa chair.
(…)
Je consens qu’Ulysse est là où je suis, et que parfois je ne puis faire que je ne m’identifie à lui."
 
Gabriel Audisio, Ulysse ou l’intelligence, 1946

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UN ROMAN :

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Après cela il y a des mers, des océans, de l’eau.
Mais moi je parle de ‘la’ Mer, l’Unique, la mienne. Ou la nôtre, j’y consens. (…) Je suis de la mer qui sourit à toutes les races du monde. (…)
Ma Mer ! Je la connais et je l’ignore encore. Je l’ai cherché passionnément, je la cherche toujours, et toujours elle me donne quelque chose de neuf. (…) Je la connais : au seul goût du vent je la devine derrière un mur de collines (…) mais je l’ignore quand même et je mourrai en tendant mes bras vers une calanque où je n’aurai pas nagé (…). 
Vingt fois j’ai vu s’enfoncer dans l’horizon sirupeux de la côte nord-africaine l’éclatante kasba d’Alger, et vingt fois je l’ai retrouvée qui déployait sa gerbe de glaïeuls blancs entre deux azurs musclés. (…) Je t’ai cherchée sur les barques qui sentent la peinture chaude et le poisson séché ; je t’ai cherchée sur les cargos mystérieux qui suscitent la naissance et la mort des astres."
Héliotrope, 1928

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RÉCIT, prose méditative... 

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Une soirée chaude, humide, à Paris en octobre. Et soudain je me revois, enfant, lorsque je mis le pied en Algérie, pour la première fois, au mois d’octobre 1910. (…)
… Paris, en cette soirée d’octobre, chaude, humide : d’un seul coup, tant d’années après, voici l’Alger du mois d’octobre 1910 qui est présente, qui m’envahit, que je vois sans fermer les yeux, que j’éprouve, sur la moiteur de ma peau, que je hume, que je savoure… (…)
Tout cela d’un seul coup, dans une seule bouffée, toute mon Algérie d’enfance qui revit à Paris, en ce soir d’octobre, chaud, humide, après plus d’un demi-siècle.
(…)
Car je parle aussi d’un ancien monde dont les témoins bientôt n’existeront plus. L’Algérie que nous avons connue est une figure désormais effacée, elle va devenir légendaire ; déjà ce qu’il en reste dans la mémoire des survivants compose un monde fabuleux, en quête de son Hérodote. Le serai-je ? Certes je n’écrirai ni en historien ni en politique. Fort d’une expérience algérienne de quelque soixante années, pour moi la tentation fut vive de remonter des effets aux causes, de témoigner, et même, m’instituant juge, de condamner ou d’absoudre. À cette tentation j’ai d’abord obéi. Vaine entreprise, ou trop précoce ou trop tardive. J’en suis revenu. Je ne veux plus que sauver quelques images, les faire surgir du plus lointain de ce que j’ai vécu là-bas, de ma prime jeunesse et même de mon enfance, en faire sentir le goût et l’odeur. Et peut-être ces images, à leur façon, fourniront-elles quelque témoignage.
(…)
Dehors c’était une chaude nuit de flûtes de bergers, d’eucalyptus frissonnant autour d’un bassin d’eau vive, c’était, ce fut une de ces sensations d’enfance, ineffaçables, qui vous lient pour la vie. (…) Et je pense aujourd’hui que ce charme vespéral, je l’ai savouré au cœur du foyer où déjà couvait le feu des révoltes prochaines.
(…)
Non je n’étais pas né dans ce pays (…). Seul, un hasard de la carrière paternelle m’y conduisit (…). 
(…)
(Évoquant le paquebot Mustapha de son arrivée à Alger)… C’est grâce à lui que s’est en moi déclenché un inépuisable goût pour la navigation et ce long amour d’Alger que je n’éteindrai pas, même en écrivant ces mémoires.
(…)
L’Algérie de mon père (…). Sous la baguette de son fantôme une Algérie impérissable resurgit dans un décor d’opéra fabuleux. (…) … Et si toute l’Algérie que nous avons connue n’avait été qu’un vaste décor, aux couleurs trop fascinantes, planté pour jouer la pièce du paradis à perdre ? (…) Un théâtre, mais plus d’une fois avec du vrai sang.
(…)
Cyclamens d’El Biar, cyclamens de Baïnem, fraîcheur de ma mémoire, les mains qui vous cueillaient avec moi me caressent en songe.
(…) Le théâtre est vidé, tout ce qui fut est parti en fumée. (…) Je n’irai plus au bois, mais il y aura encore des cyclamens pour de nouveaux enfants, pour de nouvelles amours.
(…)
Quand je songe à cette fenêtre ouverte sur la mer, je m’y revois appuyé, contemplant le spectacle.
(…)
Victor Hugo a écrit ce vers étrange : ‘Dans le désert où Dieu contre l’homme proteste.’ Je traduis : en protestant contre sa créature Dieu lui offrait la chance de Le retrouver, Dieu donnait le désert à l’homme pour que l’homme y pût reconquérir la meilleure part de lui-même. Le Sud, tabernacle ou bûcher, dans quoi s’enferment ou brûlent des héros et des saints. Pureté du Sud, de la solitude, du silence, du ciel de midi embrasé, du ciel nocturne où les constellations font un scintillement qui grésille à l’appel d’innombrables élytres d’insectes, pureté d’une ombre de palme, pureté de la mort elle-même qui fait aussitôt de toute chair la poudre la plus sèche.
(…)
Fascinante pour les écrivains, l’Algérie le fut aussi pour les peintres. (Et je suppose qu’elle l’est encore.) Cela est bien connu, au moins depuis Delacroix et ses Femmes d’Alger.
(…)
(1930). Si j’avais été superstitieux, si j’avais cru aux présages… (…) À Alger il faisait une chaleur sombre. Vers le soir il se mit à pleuvoir, lentement, de rares gouttes boueuses, la ‘pluie de sang’. (…) Cela sentait la fin du monde. (…)
Je n’étais pas superstitieux, je ne croyais pas aux présages. Et pourtant c’est dès ce jour-là que j’aurais dû dire adieu à l’Algérie de mon père. Tout ce qui a suivi ne fut plus que sursis, pendant cette longue mort, trente ans d’agonie avec des sursauts terribles de vouloir-vivre, des rémissions sédatives, des crises démentielles où l’espoir et la férocité alternaient.
(…)
Le feu qui calcine les forêts, le sirocco ravageur qui dessèche en une heure cent hectares de raisins mûrs, les orages d’apocalypse, les sauterelles dévoratrices (…) telles sont ici les surprises que réserve la nature.
(…)
Le mythe, la merveille, la fable ont fait voler sur ces rivages les feuilles en couleurs des épopées.
(…)
Fruit du lotos qui nous donne l’oublieuse indifférence, ce fruit du paradis païen, c’est la Beauté. On en jouit. On en meurt.
(…)
Nulle ville mieux qu’Alger n’utilise l’aurore pour se laver de ses péchés. (…) 
Brusquement le soleil incendie toute la ville, les couleurs crient, les bleus, les blancs font un crissement de cigales.
(…) Il est vain de croire qu’un tel pays se laisse oublier.
(…)
Avenir, le suspendu aux branches des constellations, il faut danser sur notre existence.
(…)
Tous les matins il faut que la ferveur d’un homme recommence le monde.
(…)
… En scène pour le dernier acte de la représentation des adieux.
(adieux : dernier mot du livre de près de trois cents pages…)
 

Gabriel Audisio, L’Opéra fabuleux, Julliard, 1970

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Donc, voir aussi ce que d’autres ont pensé de lui. Citations. Admirations…

Parole, et textes SUR Gabriel Audisio...

CAMUS mentionnant Audisio, cité dans Feux vivants :

"L’Afrique du Nord est un des seuls pays où l’Orient et l’Occident cohabitent… Ce qu’il y a de plus essentiel dans le génie méditerranéen jaillit peut-être de cette rencontre unique dans l’histoire et la géographie, née entre l’Orient et l’Occident : à cet égard on  ne peut que renvoyer à Audisio."
Albert Camus, La nouvelle culture méditerranéenne (conférence publiée en 1937 par Jeune Méditerranée, bulletin de la maison de la culture d’Alger). Fragment cité par Audisio dans Feux vivants, 1958. Non, comme il l’explique en note, par volonté de se mettre en avant, mais pour ‘confronter à l’actualité le système de nos pensées et sa continuité’. Dans la même note il rappelle ses publications sur la Méditerranée qui sont antérieures à la conférence de Camus : Jeunesse de la Méditerranée, 1935, et Sel de la Mer, 1936.

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"Ils restent des poètes, c’est-à-dire des créateurs, même dans leurs romans et leurs pièces de théâtre (…) Leur fantaisie, servie par les sortilèges du style, s’empare du réel et enchante la vie quotidienne. Plus que des observateurs, ils sont des magiciens."

Avant-propos de l’essai (conclusion au sujet d’Audisio et quelques autres auteurs méditerranéens, dont Bosco et Giono).
(…)
"L’œuvre d’Audisio, très variée, célèbre la Méditerranée et les populations qui l’entourent. Elle est d’un humaniste que ‘La Leçon d’Abrard’ nous montre soucieux de beau langage et qui s’attache à découvrir, à travers le mythe d’Ulysse, la santé, le goût de vivre, l’universalité des Méditerranéens. (…) Il s’est efforcé avec bonheur d’élucider et d’expliquer ce qu’on pourrait appeler sans paradoxe le mystère méditerranéen. Car, en dépit des apparences, l’âme méridionale reste souvent secrète et ce sont ses profondeurs qu’il a voulu éclairer."
L’homme et écrivain, chapitre introductif.
(…)
"L’écrivain, affirme Audisio, qu’il se nomme Camus, Valéry ou Homère, ne cesse d’aspirer à l’équilibre de la pensée et de la forme. Ses personnages sont à son image. L’Ulysse d’Audisio ne veut être qu’un homme ordinaire. Il se refuse à la démesure et à l’immortalité. Mais c’est au prix d’un grand effort. Par là il incarne ce Méditerranéen dont 'L’Homme révolté’ de Camus est sans doute une expression et qui ressemble aussi bien aux torrents rhodaniens qu’au oueds africains. Il sait ce qu’il y a d’excessif dans sa nature. Il s’en méfie. Il recherche cet équilibre que le Sétois Valéry symbolise dans 'Midi le Juste’."
Jean Susini, Gabriel Audisio le Méditerranéen, 1958
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Taos Amrouche :

"Gabriel Audisio, laissez-moi dire la raison personnelle qui me fait commencer par vous cette série d'émissions qui a pour titre "L'étoile de chance". N'est-ce pas vous qui, il y avait 24 ans, m'avez donné le baptême des ondes en me poussant à chanter pour la première fois mes chants berbères ? Vous avez été ce jour-là, mon étoile de chance."                                       Taos Amrouche, le 27-09-61, émission radiophonique, L’étoile de chance, entretien avec Gabriel Audisio.  (Sur elle lire l’essai d’Akila Kizzi, Marie-Louise Taos Amrouche. Passions et déchirements identitaires).

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Jules Roy :

Audisio, Audisio...

"Audisio, Audisio, tu nous tourmentes à nous parler de ce continent englouti où, jeune argonaute, tu as débarqué en 1910 d’un vapeur qui s’appelait le Mustapha. Tu nous déchires. (…)  Ton amour pour Alger deviendrait passion, c’est-à-dire souffrance, flammes, attachement démesuré, désir fou. Dans le nôtre il s’agit peu de raison. Mais sans toi, quelqu’un  nous aurait manqué qui a su nous considérer à la fois du dehors et du dedans, aimer, comprendre et juger sans jamais condamner. (…) Toi, Audisio, tu as été Ulysse errant en Méditerranée. (…) Ton Odyssée tu l’as écrite.(…) De ta plume coule une Algérie littéraire qui passerait par-dessus la tête des Pieds-Noirs si tu ne les emmenais avec toi en pèlerinage."                                       
Jules Roy, préface à L’opéra fabuleux de Gabriel Audisio, 1970.
 
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"Un des chefs de file de l’école algérienne de la poésie française, Gabriel Audisio nous séduit autant par sa personnalité que par sa vision du monde et par la forme de sa sensibilité créatrice. 
Il représente aujourd’hui dans la littérature française l’unité de la poésie et de l’humanisme méditerranéen." 
(…) "Gabriel Audisio maintient jusqu’à la profondeur de son âme, la nostalgie éternelle de la vie et de la destinée des peuples simples et laborieux de la Méditerranée."
Théodore Beregi, Gabriel Audisio, un poète méditerranéen, revue Art et poésie, n°73, 1975.
(Cependant, plutôt que "poésie française" je dis "poésie francophone" pour l’école algérienne initiée par Audisio, car de grands auteurs algériens en sont issus.)
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"Audisio, notre père à tous
même si tu nous as engendrés parfois
à un âge précoce ou dans des lieux inavouables
(…) Et même si nous te dénions ce titre de père,
nous sommes tous tes fils, légitimes ou non,
même Kateb Yacine, même Amrouche, même Bourboune,
ne parlons pas de Camus notre immortel,
les plus jeunes et les vieux
comme moi qui ai déjà une sacrée bouteille
(…) poètes ou non poètes,
natifs de la Mitidja, de l’Oranais ou de Constantine
(…) tous, tes fils, plus ou moins adultérins.
Au point que parfois on s’y perd.
Ton royaume à toi n’est pas le sang
ni toutes nos sales histoires de famille
mais la brûlure du soleil
et la cuirasse éblouissante de la mer,
Saut, pater noster Audisio !"
Jules Roy, Audisio, Audisio

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Autres études, même numéro dédié à Audisio, Sud, n° 20, 1977 (une sélection : Henri Bosco, Louis Brauquier, Francis Ponge, Georges-Emmanuel Clancier, Robert Maumet) :

"Je suis curieux. Je commis donc l’indiscrétion de prendre, dans la pile, Héliotrope, un volume - qui s’ouvrit au hasard, tout seul, sur une envolée solaire célébrant ma mer maternelle, la couleur de ses eaux, le soleil. (…)
J’étais ravi. Déjà je voyais l’homme. Et il est entré à ce moment-là. 
Il était tel que me l’avait fait surgir cette phrase - dix lignes - pas plus. Cela avait suffi. Il était ‘solaire'.
Il ne pouvait donc y avoir que de l’amitié entre nous."
Henri Bosco, Première rencontre avec Gabriel
 
"S’il n’y a pas lieu de se vanter, on peut être doucement fier d’une amitié qui dure depuis près de soixante ans, entre deux hommes rapprochés d’abord par une sympathie naturelle, puis unis par un même amour pour la poésie.
Sur elle, pourtant, comme sur le reste, nous n’avons jamais été d’accord. Mais que nous nous soyons appuyés sur nos divergences pour établir, sans querelle, un dialogue aussi prolongé, est assez consolant dans ce très bas monde. (…)
Cette longue histoire a commencé en 1918, à Marseille."
Louis Brauquier, Gabriel Audisio et l’amitié 
Dans ce texte l'auteur n’associe qu’à Marseille l’identité méditerranéenne d’Audiso, qui, certes, a écrit le passage que cite Brauquier, mais qui aima passionnément Alger et l’Algérie (D’Audisio, sur Marseille : "Si je n’étais pas natif de Marseille, j’eusse voulu l’avoir été")
 
"Si notre Audisio à son tour - jadis si solitaire et sonore - nous émeut aussi profondément aujourd’hui, c’est pour avoir un beau jour eu le souffle coupé par une sorte d’illumination : celle de la certitude, enfin révélée - la contemplation d’un brin d’herbe y suffit - de ses accordailles dès longtemps conclues avec les divinités chtoniennes."                                                      Francis Ponge, Petite machine d’assertions pour aider à l’élévation à son rang de notre Gabriel Audisio
 
"J’ai d’emblée admiré ce témoin conscient de notre époque. (…) Portraitiste familier d’Ulysse en même temps que son plus fidèle fils par-delà les siècles, Gabriel Audisio n’a-t-il pas déclaré : 'Il y a chez Ulysse une incessante ambivalence, qui est l’essence même du dualisme éternel qu’on trouve dans l’homme et le génie de la Méditerranée' ?  (…) Ce dualisme, cette dualité animent la phrase et la pensée comme le jaillissement poétique dans l’œuvre audisienne faite d’allégresse et de tragique. (…) Dans son récent recueil, Racine de tout (…) ces nouvelles épousailles du poète et de la poésie sont plus belles que jamais, et d’une rare grandeur les poèmes qui en naissent. (…) Ce haut livre du savoir et de la sérénité sera suivi, à notre connaissance, d’une égale floraison de poèmes. Pour l’auteur d’Hommes au soleil, des Poèmes du Lustre noir, 'on aime la vie comme un bien provisoire dont il faut savoir jouir à fond ; on la méprise aussi pour n’être point notre part d’éternel'. Mais de cette vie dont il aura si bien loué et dénoncé l’éphémère et poignante beauté, il a su en outre extraire et nous donner 'notre part d’éternel' : la poésie, 'racine de tout"."          Georges-Emmanuel Clancier, Gabriel Audisio ou l’honneur du langage
 
"De son Enthousiasme - cette incursion en soi d’un 'Ailleurs' que Dionysos symbolise -, Audisio nous parle à cœur ouvert, dans les dernières pages de Jeunesse de la Méditerranée. (…)  La ‘Race méditerranéenne’, telle qu’Audisio l’éprouve et la conçoit, est avant tout l’expression des gestes communs et, pourrions-nous dire, de la Geste commune aux hommes peuplant des rives analogues. (…) Il importe  de noter qu’Audisio s’est toujours refusé à associer Méditerranée et Latinité, celle-ci étant surtout, dans sa pensée, l’opulent et goulu phagocyte de celle-là. Qu’importe, puisque sous le fard latin, le sang mêlé coule vif.   Racine de tout témoigne de cette ‘fin de l’individuation’, dans la participation, par-delà la mort, aux transes telluriques et cosmiques.                                                  
Ce poète 'appartient' certes, par ses origines, ses amitiés, voire ses éditeurs, à ce qu’il est convenu d’appeler 'l’École Africaine'. Mais on me permettra de voir aussi en lui un représentant de quelque chose de plus primitif encore, de plus mystique et de plus charnel. Ses tout derniers poèmes, encore inédits, en portent plus que jamais la marque. Pensant à Audisio je me tourne moins vers l’Algérie, l’Espagne ou la Provence que vers l’Orient."        
Robert Maumet, Audisio et Dionysos

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"La Méditerranée, matière et forme - au sens presque sacramentel du terme - telle est évidemment l’inspiration fondamentale d’Audisio, inspiration à la fois sensuelle, intellectuelle et mystique, toujours caractérisée par cet étonnement qui est source de toute connaissance. (…) Alors même que l’inspiration prenait peu à peu une dimension cosmique, le chant est toujours demeuré d’amour et d’accueil."
Robert Maumet, L’audace du chant
 
"En réaction contre la 'latinité' d’un Louis Bertrand, dédaigneuse de tout l’apport islamique au Maghreb, marquant une certaine réserve à l’égard du mouvement 'algérianiste' animé par le romancier Robert Randau et le poète Jean Pomier, il prit figure de chef de file de ce que l’on allait appeler 'l’école d’Alger', dont l’esprit profondément original pourrait se définir par un subtil équilibre entre la ferveur et l’ironie. Mais aussi par la passion, l’ambivalence et la tension tragique, au sens nietzschéen, si caractéristique de l’Histoire et de l’Homme nord-africains. Son influence allait marquer les écrivains algériens de langue française.   
Il fur l’un des hommes les plus actifs de la vie culturelle algéroise entre les deux guerres, très vivante et diverse. Toutes les tendances étaient représentées en ce cénacle, des Naturistes, adeptes du Syncrétisme méditerranéen, aux Surréalistes. Audisio se lia d’amitié avec Jean Grenier, Émile Dermenghem, Emmanuel Roblès, Max-Pol Fouchet, dont il appréciait le non-conformisme. Il côtoya tous les intellectuels, écrivains, poètes, artistes, peintres qui gravissaient autour de la Villa Abd-El-Tif, ce haut lieu algérois, l’équivalent de la Villa Médicis à Rome ou de la Casa de Velasquez à Madrid."
Marc Faigre, Algérie, Méditerranée, Feux vivants (son titre reprend celui de l’essai de Gabriel Audisio). 
 
"Audisio n’est plus. Une à une les voix se taisent qui chantèrent notre monde. (…)
Solitude du nageur de fond ! Au cours de sa longue nage à travers la mer - la seule -, Audisio tourna alternativement son visage vers la rive d’Alger et vers celle de Marseille, vers l’Algérie passionnelle et vers la France qui pense. (…)
Mais aujourd’hui, tournons-nous vers celle-là, qu’il aima comme nous l’avons aimée - ce qu’il exprima mieux que beaucoup -, et qui lui manqua comme elle nous manque. À ce titre le dernier ouvrage d’Audois, L’opéra fabuleux, est le plus poignant. (…)
Le rêve d’Audisio, ce fut la citoyenneté méditerranéenne, avec la mer comme patrie et Ulysse comme prince, un Ulysse éternel, aux faces multiples, issu de rivages fraternels. (…) Pomier, Brua, Audisio, l’Algérie ? Trois hommes et un minaret."
Pierre Dimech du Cercle algérianiste, Évocation de Gabriel Audisio (À la fin il associe trois disparitions en reprenant un des titres d’Audisio).

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La pensée de midi, 2000, un entretien avec Jean-Claude Izzo :

"Je crois que ma rencontre avec la Méditerranée est liée à trois écrivains : Albert Camus, Gabriel Audisio et Louis Brauquier. Ces deux derniers sont aujourd’hui bien moins connus mais représentent pour moi, l’un, le penseur de la Méditerranée, du moins l’un des penseurs, l’autre, celui qui a su l’investir poétiquement et la restituer. (…)  Ulysse ou l’Intelligence est un des textes d’Audisio qui reste magnifique. Homère a tellement investi la Méditerranée avec l’Iliade qu’il semblerait presque impossible aujourd’hui de dépasser ce grand livre de poésie, de poésie de la Méditerranée, de la Méditerranée et de ses mythes. Audisio a fait cette lecture à partir d’Ulysse. Il y a aussi le Sel de la mer. Je ne crois pas qu’il y ait d’approche littéraire, et quand je dis littéraire c’est au sens de pensée, plus forte et plus moderne aujourd’hui sur la Méditerranée. (…) On s’aperçoit alors combien ces œuvres-là (Louis Brauquier et Gabriel Audisio, note MCSJ) sont en résonance avec des œuvres d’auteurs plus connus comme Giono, comme Camus. C’est le même esprit méditerranéen."    Jean-Claude Izzo (entretien avec Thierry Fabre), La pensée de midi, 2000/1

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"En 1936, Paul Valéry fait une conférence à Alger : Impressions de méditerranéen. Mais c’est Gabriel Audisio que l’on peut considérer sinon pour l’inventeur, en tous cas le chantre inspiré de l’esprit méditerranéen. (…) Autour de Gabriel Audisio se développe un mouvement littéraire. Il y a un lieu de réunion à Alger, la librairie du jeune éditeur Edmond Charlot, Aux vraies richesses. Avec ses essais, Jeunesse de la Méditerranée et sel de la mer, Audisio va influencer toute une génération d’écrivains, et en particulier Albert Camus. (…) Comme son titre le déclare, son livre est aussi, et surtout, une réflexion sur l’intelligence."                                                  

Roger Grenier, Camus, Gabriel Audisio, et la Grèce, Gaia, revue interdisciplinaire sur la Grèce antique, 2003 (Roger Grenier participa, jeune, au journal Combat de Camus pendant l'Occupation). 

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"Je tiens qu’il faut lire et relire le texte majeur de Gabriel Audisio, Ulysse ou l’intelligence, ne serait-ce que pour essayer de comprendre ce qui sépare l’homme du héros dans la mythologie méditerranéenne, ce qu’il en est du lien particulier entre l’homme et les dieux, l’homme devant se soumettre au destin ou à la volonté divine (comme on voudra) et cherchant, en même temps, à affirmer sa liberté."                                                                  

Ulysse, ou l’homme mythifié, par Émile Temine, La pensée de midi, n°22, 2007

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ÉCHOS… Pensée de la Méditerranée… 

gabriel audisio,audisio,taos amrouche,jules roy,pierre dimech,robert maumet,jean-claude izzo,audisio camus roblès frères de soleil,poésie,littérature,fernand braudel,jacques huntzinger,henry laurens,méditerranée,algérie,humanismeLes réflexions et publications de  Jean Grenier, Fernand Braudel, Jacques Huntzinger, et Henry Laurens, éclairent la vision de Gabriel Audisio, la prolongent, en montrent la justesse. Et l’héritage d’Audisio s’affirme à la lumière de ces autres regards, qui convergent ou parfois divergent (Braudel ne voit pas, autant qu’Audisio, une même unité humaine des populations méditerranéennes). Mais toutes les interrogations actuelles, tant sur les guérisons des mémoires parfois conflictuelles, que sur les radicalités fondées sur des extrémismes religieux ou dérives conspirationnistes imprégnées de religiosité floue, toutes ces interrogations peuvent être considérées, peut-être, de manière moins passionnelle en s’appuyant sur le terreau culturel commun plus que sur les excès adverses. Sans naïveté ou déni cependant. 

CITATIONS….

"Il existe pour chaque homme des lieux prédestinés au bonheur, des paysages où il peut s’épanouir et connaître, au-delà du simple plaisir de vivre, une joie qui ressemble à un ravissement. (…) La Méditerranée peut inspirer un tel état de l’âme. (…) L’ivresse même de la lumière n’y fait qu’exalter l’esprit de contemplation. Ainsi peut-elle inspirer une métaphysique qui soit à égale distance du culte de l’Absolu et du culte de l’Action."
Jean Grenier, Préface datée Juillet 1939, Inspirations méditerranéennes
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"Il existe je ne sais quel composé de ciel, de terre et d’eau, variable avec chacun, qui fait notre climat. (…) On parle du coup de foudre des amants, il est des paysages qui donnent des battements de cœur, des angoisses délicieuses, de longues voluptés. (…) Pour moi, ces paysages furent ceux de la Méditerranée."
Jean Grenier, Initiation à la Provence/Inspirations méditerranéennes, Gallimard, 1941 (Jean Grenier fut le professeur de philosophie de Camus à Alger).
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"Qu'est-ce que la Méditerranée ? Mille choses à la fois, non pas un paysage, mais d’innombrables paysages, non pas une mer, mais une succession de mers, non pas une civilisation, mais des civilisations entassées les unes sur les autres. (…) La Méditerranée est un très vieux carrefour. Depuis des millénaires tout a conflué vers elle, brouillant, enrichissant son histoire. (…) Un système où tout se mélange et se recompose en une unité originale."

Fernand BraudelLa Méditerranée, éd. Arts et métiers graphiques, 1977

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"L'identité méditerranéenne existe. Elle existe tout autant que l'identité nordique, l'identité balkanique, l'identité maghrébine. Elle s'exprime par l'assemblage des cercles croisés de nos appartenances culturelles et sociales. Les uns et les autres, pays des deux rives, sommes méditerranéens. Nous ne sommes pas que cela, mais nous le sommes. L'identité méditerranéenne est d'abord culturelle. Cette identité méditerranéenne nous appartient, à nous européens du Sud et Maghrébins, et elle traverse nos autres appartenances, notre appartenance à l'Europe ou au monde arabe, à la chrétienté ou à l'islam, au monde développé ou au monde sous développé. Nous avons oublié que nous étions également méditerranéens et pas seulement atlantiques, occidentaux ou arabo-islamiques. Il y a parenté de culture et de mode de vie, fondée sur la lumière, la vigne, l'olivier, le verbe, le geste, mais aussi le dialogue, l'ouverture, la réflexion mais encore la sensibilité, l'affectif, la mémoire."                       Jacques HuntzingerLes trois dimensions des relations méditerranéennes, 2ème Forum Méditerranéen,  éd. TSA, 2008

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"L’affirmation d’un commun humanisme méditerranéen, dans la lignée de Valéry et de Camus, permettra d’intégrer la totalité des patrimoines de la Méditerranée en un même ensemble, mais tendra à rejeter au second plan les référents religieux, au risque de susciter d’irrémédiables résistances."                                   Henry LaurensLe rêve méditerranéen, éd. CNRS éds, 2010

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NOTE © MC San Juan

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BIBLIOGRAPHIE sélective...
 
Essais...
Cagayous (sur le langage de Musette), Gallimard 1931, Balland 1972
Jeunesse de la Méditerranée, Gallimard, 1935
Sel de la mer, Gallimard, 1936
Amour d’Alger, Charlot, 1938
La leçon d’Abrard, Charlot, 1940
Misères de notre poésie, Seghers, 1943 (voir note suivante)
L’Algérie littéraire, Encyclopédie coloniale et maritime, 1943
Feuilles de Fresnes, Minuit, 1945
Ulysse ou l’intelligence, Gallimard 1946
Voyage à la Kasba, Brucker, 1953 (avec sa graphie de Casbah…)
Feux vivants, Rougerie, 1958
Louis Brauquier, Seghers, 1966
 
Romans et récits…
Trois hommes et un minaret, Rieder, 1926, L’Harmattan 2009
Héliotrope, Gallimard, 1928
Les augures, Gallimard, 1932
Contretemps, Del Duca, 1963
À n’y pas croire, Del Duca, 1963
L’opéra fabuleux, Julliard,1970
 
Poésie, note suivante.

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LIENS. Pages sur Gabriel AUDISIO… 

La pensée de midi, revue, 2000. CairnInfo. Jean-Claude Izzo, entretien… https://www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2000-1-pag...

Audisio, Camus, Roblès, frères de soleil. Leurs combats autour d’Edmond Charlot. Collectif (Rencontres méditerranéennes de Lourmarin, 2002). Édisud, 2003… https://www.livre-provencealpescotedazur.fr/parutions/aud...

Alger au temps des "Vraies Richesses" : l’ascension d’une génération littéraire nord-africaine autour d’Edmond Charlot (1936-1944). Par Vincent Jaffeux… Cahier d’Histoire Immédiate, Groupe de recherche en histoire immédiate, 2013, pp. 19-29 ... https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01865765/document

Ulysse ou l’intelligence. Le texte de Gabriel Audisio sur sa démarche… https://halldulivre.com/livre/9782070766246-ulysse-ou-l-i...

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Lecture de La leçon d’Abrard, de Gabriel Audisio, par Georges-Emmanuel Clancier, Esprit, mars 1941https://esprit.presse.fr/article/clancier-georges-emmanue...

Lecture de Sel de la mer (Gallimard, 1937), de Gabriel Audisio, par Max-Pol Fouchet, Esprit, mars 1937… https://esprit.presse.fr/article/fouchet-max-pol/culture-...

Document audio, INA. Marseille. Gabriel Audisio… https://fresques.ina.fr/sudorama/fiche-media/00000000219/...

De Roger Grenier, Camus, Gabriel Audisio, et la Grèce, Gaia, n°7, revue interdisciplinaire sur la Grèce antique, 2003… https://www.persee.fr/doc/gaia_1287-3349_2003_num_7_1_1444

Gabriel Audisio. Fiche wikipedia… https://fr.wikipedia.org/wiki/Gabriel_Audisio_(écrivain)

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