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20/05/2022

Capter l'indicible, de Silvaine Arabo. Poésie (Rafael de Surtis, 2021, collection Pour une Terre interdite)

Capter   S Arabo.jpgDans l’eau bleue du temps

Je reconnaîtrai les signes

Silvaine Arabo, Capter l’indicible, éd. Rafael de Surtis, 2021, page 58

(…)

Ah ! Capter l’indicible

Dans l’avancée du vent

Et les soliloques des marées !

Capter l’indicible, page 65

Capter l’indicible… Beau titre, qui dit à la fois un programme et un itinéraire, vers un savoir déjà intégré mais toujours en devenir. C’est bien plus que l’histoire d’un livre, et l’écriture (la poésie car ce ne peut être que par elle) est ici un chemin de déchiffrement et traduction. Saisir par les mots ce qui est déjà présent, affleure à la conscience, mais doit traverser un écran encore, advenir comme une subtile part du monde perçu à partager. Ce qui est su, profondément, intuitivement, il faut le poser en phrases, et ce ne peut être que poème. Comment transmettre à la fois un monde intérieur et le réel du dehors, nature-terre et cosmos (celui que dit l’oiseau), quand la dimension est celle d’une initiation à la part sacrée de soi-même ? 

Avant même de lire le recueil (mais connaissant déjà bien la démarche de Silvaine Arabo) j’ai associé ce titre à celui d’un ouvrage qui est un dense partage d’expérience, celui de Marigal, Voyage vers l’insaisissable. Car c’est bien cela qui est en jeu, dans ce livre de Silvaine Arabo, et les précédents, voyage que celui d’une vie, parcours sachant voir au-delà des apparences, trajet du regard acceptant le mystère de ce qui peut-être restera en partie esquissé, laissant au lecteur à poursuivre ce déchiffrement. Car beaucoup est déjà donné.


Le recueil a été publié chez Rafael de Surtis, dans la collection Pour une Terre interdite (dont le nom est emprunté à un ouvrage du poète Patrice Cauda, hommage pour mémoire). L’indicible, l’interdit… Ce qui échappe ? Mais qui s’offre si on traverse les douleurs écrans (douleurs, je pense à Patrice Cauda autant qu’à nous tous et à certains passages des poèmes frôlant l’indicible). Dans ce titre il y a "terre" et il y a "pour", une dynamique vers. Et la terre, toute la terre, est présente dans les textes de Sivaine Arabo. Regardée, contemplée, méditée, interrogée. La photographie en couverture est d’elle, et elle éclaire la qualité de son regard, l’amour de la nature. Rivière, arbres, eau, reflets. J’ai cru d’abord voir une peinture (car elle peint aussi). Subtile délicatesse des couleurs, douceur et lumière. Cette terre, sa beauté, cette terre qu’on néglige… 

En avant-signe Silvaine Arabo a posé deux vers d’elle. Annonce d’intention.

Un grand cygne blanc dans le matin

               Double les transparences.

Cygne, blancheur, transparence. L’oiseau élégant, messager du sacré, d’une pureté qui est dénuement, signe minimal de présence du vivant, libre de nous. 

Peinture. Le premier poème peint un paysage, par touches légères. Lumière et ombre, trait d’une aile par son reflet, l’eau, les fleurs. Couleurs. Le bleu, le blanc. C’est un commencement, car ces mêmes couleurs reviennent dans les pages qui suivent, comme si la main posait des lignes, des épaisseurs, sur une toile. Donc on regarde ce qui est inscrit par la Trésorière de la lumière (premiers mots du livre, ordre lancé à soi-même), visuellement et symboliquement. Dessin et sens de l’infini où se rencontrent ciel et terre, l’oiseau reliant les espaces, et les couleurs initiant le lecteur, car c’est instinctivement que l’être humain reçoit la signification de ce bleu, de ce blanc, comme un miroir offert à la conscience.  Le bleu (ciel et mer bien sûr, déjà…) fait écho à des perceptions intérieures magnifiées par des sagesses ancestrales. Et cela domine, malgré la présence de la nuit, de l’ombre, et du vert des feuilles. 

Reconquérir en somme le privilège d’être

Face au monde oublieux

Le regard qui contemple cherche plus que la beauté. L’inscription de soi dans cette réalité, mais plus que la réalité de surface. Pour celle qui écrit, pour ceux qui lisent. Une méthode se trace même. Immobilité, acceptation, dénuement.

Ne bouge pas, accepte le rien

(…)

L’univers est en toi.

Oui, et ce bleu de l'infini dans la nature est aussi du bleu dans le corps subtil de chacun.

Et 

Ici est un ailleurs.

Les poèmes mènent à une traversée de conscience. Âmes des êtres et âme du monde, si tous accèdent à cette part secrète en eux. 

Est ainsi rejoint le souhait de Teilhard de Chardin, aspirant à une avancée des humains à une conspiration des individus (au sens noble) s’associant pour élever d’un nouvel étage l’édifice de la Vie. 

La poésie qui vaut d’être écrite et lue participe de cela.

Ce qui advient, au bout de ce regard-là, de cette capacité du "rien", c’est la joie.

Sentir à l’intérieur une joie qui délire

- Une joie prête une joie juste -

N’être que ce souffle une transparence

Bulle dorée de l’univers

Absence d’épaisseur, pur regard !

Capter l'indicible, p. 17

La démarche est consciente, assumée, dite. 

Nudité de nuit oiseaux cachés.

Dans l’alchimie souveraine

Elle - tisseuse – ouvrir bientôt les vannes de l’indicible (…)  

(page 19)

Alchimie du réel décryptée en alchimiste.

Car

Inscrire sur ses dix doigts les sceaux magiques

(…)

Les signes mutuels de la reconnaissance…

(p.21)

La structure de ce monde "capté" serait, mystérieuse structure cachée que l’imaginaire tente de saisir, cette symbolique géométrie de l’univers,

La Fleur Unique (p.24)

Écrire, penser (et vivre) c’est déchiffrer

D’obscurs palimpsestes (p.25)   

(...)

On saura.

Et c’est à André Malraux que je pense là, mais par l’intermédiaire de son traducteur (des Antimémoires, notamment) et ami japonais, Tadao Takémoto, qui, dans un texte passionnant (Malraux et le sens du sacré) introduit un entretien avec Malraux, décédé en 1976 (revue Nouvelles Clés n° 15, 1997), entretien publié très antérieurement au Japon. Tous deux avaient beaucoup échangé et Malraux parlait librement avec lui (indépendamment des entretiens à publier). Le sujet porte justement sur cette frontière entre le dicible et l’indicible, le visible et l’invisible, le saisissable et l’insaisissable (cf. Marigal, mentionnée ci-dessus). Mais aussi la mémoire, le souvenir de nos vies et de plus que nos vies, et même l'amnésie évoquée aussi par Silvaine Arabo au sujet de nos souvenirs de vie et d'amour. L'amnésie douloureuse des mémoires (p. 68).

Je relève une phrase de Tadao Takémoto (soucieux d’expliquer la profondeur de la pensée d’André Malraux, qu’il connaissait mieux que beaucoup de commentateurs français), phrase qui convient pour éclairer aussi la portée des textes de Silvaine Arabo.

La réalité est, heureusement, plus complexe que les schémas que nous projetons sur elle.

Et de Malraux il dit :

Malraux lui-même n’avait jamais abandonné sa quête essentielle, aux confins des mondes visible et invisible (une quête que, de façon très significative, les intellectuels français ont tout simplement ignoré dans son œuvre).

Ne pas ignorer cela en lisant Silvaine Arabo, car ce serait, comme pour Malraux, se tromper de rationalité, et rater quelque chose de précieux, ne pas bien lire. 

Elle, regardant, choisit de préférer la beauté, pour ne pas donner de force aux mots destructeurs. 

Plutôt inscrire la force du souffle.

Jubilation parmi les feuilles. (p.29)

Couleurs, encore, et de nouveau. En regardant les cimes bleues des glaciers et le cygne blanc. Mais aussi couleur d’or, fils d’or et d’argent et reflet doré. Donc la lumière…

Plutôt que le bruit, le silence, qui révèle les visions de l’imaginal du cœur.

Plutôt que l’agitation la douceur tranquille. 

C’est léger, glisse, et coule…

Déjà glissent les navires

(…)

L’aube coule s’écoule lumineux vertige (p35)

La terre est comme un vase d’or, l’univers Sourcier magique. Et déchiffrer c’est donc se faire aussi sourcière.

De la nature Une grande prière monte. Le mot prière revient page 38 comme dans le poème de la page 17. Pas de mots, c’est un état du monde dans le calme des soirs et le jaillissement du printemps. Un accord de tout avec tout.

C’était la note unique

L’arcane mystérieux

(p.39)

Mais il y a, dans ces poèmes et dans certains qui précèdent, comme la mémoire d’un autre regard. Présence et absence, joie et douleur, le temps.

Doucement j’étreins ton souvenir. (p.45)

Demeure le réel absolu (p.42).

Et les couleurs, l’eau bleue du temps. Mais l’air, le vent, les ailes, tissent autrement une transparence incolore, une pureté digne du vol des oiseaux. 

Dans l’air léger le vent du soir

Pureté qui abolit la volonté du mental.

Donc… J’attends  (…) J’attends.

Le "je" échappe à lui-même, pour une fusion avec plus que lui-même,

Densité suprême.

Plus loin, dernier poème, dernière strophe, même sens.

Et tout oublier – même soi –

Devenir

La mémoire des choses, des êtres, du silence

De ces étranges vibrations colorées

Qui traversent l’espace

Pour le nourrir.

(p.76)

LIENS… 

SITE Rafael de Surtishttp://www.rafaeldesurtis.fr/ 

Silvaine Arabo, éditions Alcyonehttps://www.editionsalcyone.fr/435026972 

Dernières recensions, ici…

DOSSIER Encres vives… http://tramesnomades.hautetfort.com/archive/2021/07/31/si...

Arcanes majeurshttp://tramesnomades.hautetfort.com/archive/2020/05/18/po...

Deux recueils de Silvaine Arabohttp://tramesnomades.hautetfort.com/archive/2020/05/17/po...

recension © MC San Juan

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MERCI à Silvaine Arabo pour ses messages.

Commentaires

Magnifique article, chère Marie-Claude ! Reconnaissance et amitiés vives. À très vite j'espère...
Silvaine A.

Écrit par : Silvaine Arabo | 24/05/2022

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