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22/05/2020

Publication. Ombres géométriques frôlées par le vent (photographies et textes), éds. Unicité

 
1.OMBRES.jpgFaire signe non pas vers une image déjà visible, mais vers ce non-visible qui peu à peu se trame aux lisières du visible.
Jacques Ancet, Portrait d’une ombre
 
Du flou. Du vague. Du frissonnant. De l’indécis. As-tu besoin de clarté ? Que ferais-tu du clair, du distinct ? 
Gilbert Lascault, Sans s’abolir pourtant
 
Indatable regard.
Mémoire d'horizon.
Edmond Jabès, Désir d'un commencement, Angoisse d'une seule fin
 
..........................
La genèse de ce livre est une longue histoire. 
Comme celle des textes que j’ai écrits précisément pour ce livre-là (et qui comptent autant pour moi que les photographies, sources de tout, elles, cependant).
 
Une série de hasards, de synchronicités, dans la succession de mes saisons mentales. 
Cela commence par la rencontre d’une artiste intéressée par mes photographies d’ombres, lors d’un salon d’automne, je crois. (Je vois encore le soleil doux sur des livres et des visages, et les feuilles rousses d’un jardin intérieur, au centre de Paris).


Évidemment, avant, il y a les images, une patiente pratique du regard qui fixe des instants, pour leur magie de conscience. Car la photographie c’est surtout cette aventure intérieure d’alchimie entre le visible et l’invisible, soi dans le trouble voulu de relier les deux. Intense pratique, aussi, avant, d’enseignement du regard (lecture de l’image, créations visuelles, exercice mental des titres-légendes où rien n’illustre rien, poésie graphique). Mes deux mains (créer, enseigner - ce qui, d’ailleurs, est créer encore). "On enseigne l’envie de regarder… puis l’envie d’écrire sur ce qu’on regarde. C’est bien tout ce qu’on peut." (Gilbert Lascault, Les chambres hantées de Gilbert Lascault - collectif, chez Tarabuste). Les livres poursuivent cet enseignement (à soi-même autant qu’aux autres).
 
Donc, conversations, l’hiver qui suit, dont émerge une attention particulière à la série géométrique. Elle existe. Mais avec le temps, les mois passant, elle évolue, se complète. Et je supprime certaines images du début, qui ne me sont pas aussi "nécessaires" que d’autres chocs d’oeil, intérieurs, plus récents, plus porteurs d’évidence intime. Mais pour l’instant le livre est l’idée d’une autre, et je n’ai que deux mots, le nom de la série, "Ombres géométriques". Or la photographie étant mon deuxième stylo (sans hiérarchie), pas question de penser un livre sans écriture. Et l’écriture je ne la décide pas comme on pose un rendez-vous. Cela vient, ou pas. Le temps ouvre des plages pour cela, ou pas. Je sais, cependant, que le silence qui s’impose cache un travail en maturation, sans que je sache lequel et pourquoi. Une écriture qui viendra ensuite, d’un coup, ou par vagues. Comme certains poèmes, ou fragments, ou notes de blog. Ou structures de livres. 
 
Mais une autre rencontre était intervenue. Hasard (encore), printemps de juin, Marché de la Poésie.
Découverte d’un livre de Roland Chopard sur l’écriture et la perte, Sous la cendre… (Quand un manuscrit part en fumée et qu’on le recrée en recherchant des bribes de ce qu’il en reste dans sa mémoire.) J’associe, y repensant, cette perte  au traumatisme, autre, de Vassili Grossman, à qui le KGB arrache en 1960 le manuscrit de son grand roman achevé, Vie et Destin, dont le brouillon ne sera retrouvé que longtemps après, pour une publication posthume. Mais au-delà de cette écriture de la perte par le feu c’est une méditation sur la création qui m’a touchée autrement. Cette réflexion sur ce qui doit être gardé des traces des pages écrites. Le feu est destructeur mais il fait ce que nous devrions faire toujours, ne laisser s’inscrire que les traces essentielles. Je pense à un titre de Roberto San Geroteo que je vais détourner un peu, ici, El fuego hace el trabajo (Le feu fait le travail). Je me suis sentie concernée pour être à moi-même mon propre feu questionnant, dans une éthique de la rareté qui rejoint ce silence du brûlé malgré soi. Aimant ce livre j’en ai fait une recension (posée sur mon blog).
 
Et, parallèlement, son regard s'est porté, alors, sur une série de photographies, Feuillages d’ombres, album posé sur Facebook (mon discret mur d’exposition, et le seul qui convienne). Intuition divinatoire de celui qui regarda ainsi. Germe d’un partenariat créatif, commencé par un dossier en revue (Babel heureuse). J’avais commencé, en répondant là à Roland Chopard, à poser des mots sur ce qu’est photographier pour moi. Première publication sur cela. Ébauche de ce qui peut être dit. Prolongée, petit à petit, naturellement, par l’idée du livre où les poèmes de Roland Chopard (qui est aussi plasticien) accompagneraient mes photographies. 
 
Plus tard, automne d’un salon littéraire en banlieue, autre hasard, rencontre de l’éditeur qui est exactement celui qui pouvait le mieux comprendre ma démarche pour ce livre, alors, François Mocaër, d’Unicité. Moi, pour l’instant je n’avais que des bribes de mots qui me venaient dans le métro ou sur un post-it devant un café. 
Venait aussi une litanie de noms, mes repères, mes regards frères, mes références, mes amours photographiques, mes penseurs de l’art, mes phares. Ce sera plus tard la double page de citations. Exergues. Pour un Manifeste du regard qui crée. Plus des références notées dans le texte sur l’expérience photographique. 
 
Et j'avais le désir de rendre hommage à un penseur que j’admire passionnément, Gilbert Lascault. Son livre "Écrits timides sur le visible" est un sommet qui n’a cessé de me nourrir (je l’avais découvert par hasard - décidément - sur un étal de libraire, rue St-André des Arts). Pendant des années j’ai lu ses chroniques dans La Quinzaine littéraire, cherché tout ce qu’il publiait (découvrant aussi le poète autant que le maître en théorie de l’esthétique - plutôt en poétique de l'esthétique) je l’ai suivi sur En attendant Nadeau, évidemment. 
Quelle joie que pouvoir admirer ainsi… 
Lui rendre hommage, mais comment ? C’est venu après, relisant ses poèmes aphoristiques, Sans s'abolir pourtant, en juillet je crois (je me vois au soleil, avec mon éternel post-it, notant une phrase). Une évidence. Qu’il soit dans mon titre. Et que je le commente. Je lui ai donc emprunté un fragment que j’ai intégré au nom de la série ("Presque rien qui se laisse frôler par le vent").
 
Juillet, encore. Enfin le texte sur la création s’impose, La photographie, expérience initiatique... Un état particulier tout un mois. Parfois écrire est un mystère en transe. Mon été, ma saison. Mais je m’enferme à l’ombre pour que rien ne me dérange qui serait trop beau, et ainsi laisser ce phénomène de pensée s’établir. Je me déchiffre, je laisse venir. Je note, j’efface, je rature. Mais c’est comme un fleuve de mots qui savent mieux que moi ce que je suis quand je regarde. Parfois il pleut, et je photographie des flaques. J’en ai une immense série, j’adore les flaques d'été. Parfois il y a tant de soleil que je peux photographier les ombres des passants. Un reportage sur la vie des Parisiens. Bizarrement des gens me remercient d’avoir volé leur ombre (cela m’est arrivé aussi dans le sud, le même merci charmant)… Mais je reviens me cacher pour écrire. Je ne saisis pas complètement qui en moi sait ce qui s’écrit mais ça s’écrit. Quelques pages denses. Sept dans le livre. Et à la fin le sentiment d’avoir réussi à dire exactement ce que c’est pour moi que photographier, que regarder. Achèvement de quelque chose, l’essentiel est inscrit. Je peux alors clore en posant deux exergues en tête de ce texte. Henry Bauchau et Philippe Claudel. Mais dans ce texte je ne parle pas que de photographie. La géométrie est un sujet qui compte… Beaucoup. 
 
Alors le commentaire du titre peut s’écrire. Mon hommage. (Mais aussi une autre parole sur cet art qu’est la photographie, cet art subtil partagé). 
 
Texte sur la démarche, exergues-manifeste, commentaire-hommage. Cependant il y a autre chose que j’ai voulu écrire. Les titres des photographies.
En général je ne donne de titres qu’aux séries (albums en ligne). Mais pour un livre il en faut, je trouve, pour les photographies. Que ce ne soit pas un commentaire (surtout pas), pas une explication (au contraire).
Non. 
J’ai conçu les titres comme une marge qui questionne, qui se situe dans le temps "entre". Entre le souvenir du moment photographique (c’est le corps qui se souvient de ce qu’il a capté) et le temps d’un effacement de ce qui était regardé. Entre deux parcelles de réel éphémère (plus jamais la même lumière). Entre une présence matérielle perceptible et une présence-absence "idéale" qui échappe aux sens. 
Je pourrais dire, comme Roland Barthes, "J’adore légender des images". Et, comme lui, "Ce que j’aime au fond, c’est le rapport de l’image et de l’écriture, qui est un rapport très difficile, mais par là même qui donne de véritables joies créatrices." (entretien, 1980). Titres ou légendes, c’est une démarche similaire. Pour les miens j’ai écrit comme si j’étais étrangère aux photographies, très loin de toute analyse ou lecture descriptive. Avec les mots d’une rémanence non visuelle.
Le titre est un peu comme serait celui d’une autre photographie, mentale, un double inventé qui fait miroir exact de l’image sur la page, cependant. 
De plus, j’ai pensé chaque titre comme un minuscule fragment poétique. Poème-ligne. (Alors que j’ai ailleurs des poèmes amples, où s’exerce le souffle, j’ai aussi cette autre écriture, plus fragmentaire. Et là c’est l’extrême limite du fragment…). À la manière des lignes notées par Georges Schehadé, dans son Anthologie du vers unique.
Enfin j’ai conçu la table de ces titres comme la trame d’une page-poème. Une sculpture graphique et cérébrale. Certains le verront peut-être… 
Tout en écrivant je pensais la structure du livre, la maquette (que j’ai eu la joie de pouvoir penser sous le regard attentif de l’éditeur). Et des détails. Ainsi une page ajoutée, juste avant les photographies et les poèmes, Regards croisés, avec une brève citation de chacun, prise dans les textes posés en 4ème de couverture. Écritures croisées, aussi, en fait.
 
Les textes de Roland Chopard accompagnent donc mes photographies. C’est un livre dans le livre, avec son titre intérieur. Dans ses textes, en deux parties, poème (tercet) et prose méditative, sur une page, il dit "nous", comme s’il avait pris aussi les photographies. Il ne le savait pas, je crois, mais François Cheng le fait parfois aussi en accompagnant les photographies de Patrick Le Bescont dans Échos du silence (dont j'ai fait une recension). Le "nous" est la signature d’une adhésion visuelle intuitive. De celui qui entre dans la particulière mécanique intérieure du regard. Et partage les questionnements et les doutes (esthétiques, philosophiques) qui sont présents dès qu’on regarde et fixe ce regard sur du papier. Sans qu’on ait besoin d’en parler, car c’est de l’ordre de l’évidence. C’est normal, il est plasticien, quelqu’un qui regarde et crée avec le regard. Et comme moi il associe deux univers créatifs (l’écriture et le visuel). Mes photographies n’illustrent rien, et ses poèmes n'expliquent rien. Ils se posent, en double regard, marge questionnante. "C’est un regard de côté, un regard à côté" (Gilbert Lascault, Écrits timides sur le visible).
Et c’est ce qu’il faut que ce soit.
Dans ce livre deux démarches se rencontrent, celles de deux personnes fort différentes, aux univers assez dissemblables, finalement, mais ayant en commun une parenté de regard. J’ai ajouté sous son nom, au début du livre une mention sur son emploi du "nous", pour dire la part divinatoire.
 
Je fais une lecture différente de ses tercets et des fragments en prose qui les suivent sur la même page. Non parce que c’est de la prose, mais pour le contenu.  Le tercet est pur poème (échos, mes minuscules lignes-poèmes des titres). Le fragment, lui, est élaboration d’une pensée esthétique, comme dans mes autres textes. Réflexion sur l’art visuel, l’inscription des formes sur la page. Que ce soit photographique (moi) ou graphique, plastique (lui). Il pense devant des photographies mais ne peut pas ne pas le faire en sachant ce qu’il vit, lui, avec les lignes, traits, couleurs. Et c’est ce qui m’intéresse.
 
CITATIONS… 
 
 (Page Regards croisés du livre Ombres géométriques frôlées par le vent, écritures croisées)

L’ombre, cette éphémère sculpture de surface.                                              Marie-Claude San Juan

Une continuité remplie d’énigmes et de paradoxes                                           Roland Chopard

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ce rayonnement visible / de la lumière s’ouvre / dans le cycle du temps

(tercet du poème 12) RC

Nous espérons inconsciemment que notre création, parce qu’elle est aussi offerte, sera prolongée par d’autres moyens qui nous échappent, qu’elle sera peut-être transgressée, que les signes trouveront de nouveaux sens, inattendus, insoupçonnés. (2ème partie du texte 15, RC)

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Mon mantra c’est « peindre sans peindre », ma démarche principale l’abstraction graphique. Pas celle qu’on invente, pas celle d’un artifice. Non, celle que seul le regard dévoile…

Je photographie des ombres, de la terre, du sable, des traces, des reflets, des flaques, des murs, des sols. L’ombre, beaucoup, une des portes pour la traversée du miroir. C’est le réel, mais dessiné par la lumière. 

(La photographie, expérience initiatique… / début du texte, MCSJ)

recension © MC San Juan

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LIEN...
Le livre. Coll. Regards écrits
Sur la 4ème de couverture le début du commentaire du titre, et un poème intégral (le 5).
Textes lisibles sur la page des éditions Unicité...

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