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13/05/2020

Lire ERRI DE LUCA. "Europe mes mises à feu", "Le samedi de la terre", et les poèmes...

1. EUROPE De Luca.jpgLes cendres du froid sont dans le feu qui chante le refus.
René Char
Feuillets d’Hypnos (recueil dédicacé à Albert Camus)
 
Voici notre vie pétrie sans levain,
du pain envoyé sur les visages des eaux.
Erri De Luca
Aller simple, 2002, Seghers, bilingue (trad. Danièle Valin, parution du recueil en même temps en Italie)
 
L’univers était liquide, il fut divisé en deux,
un dessus et un dessous d’eaux,
avec le firmament au milieu.
Erri De Luca
Œuvre sur l’eau, 2012, Gallimard, bilingue (trad. Danièle Valin, recueil paru en 2005 en Italie)

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06/05/2019

3. À L’Index n°37. Se relire, Noir sur noir, soleil... Donc retourner sur les traces de soi et de plus que soi…

A INDEX.jpgTout ce que nos yeux ont vu et que l’esprit ne parvient pas à comprendre.

 Margherita Guidacci

 

Nous qui doutons à une encablure de nous-mêmes  

Ermites ultimes ou migrateurs du sang. 

Jamel-Eddine Bencheikh

J’ai autre chose à dire avant d’en arriver à la relecture de moi-même, et à me citer. Exercice un peu difficile, parce qu’il faut mettre au dehors des textes du dedans, même s’ils parlent du hors soi tout autant, et alors, pourtant, qu’ils sont déjà dehors, puisque sur les pages d’une revue… (Relire… Si relecture on peut dire, plutôt peut-être détour en marge, un peu à la façon d’Amin Maalouf pour la mer, dont il dit aimer rester sur le rivage, marcher au bord plutôt qu’affronter les flots et le grand large. Le grand large de soi, de ce qu’on écrit, c’est écrit, ce qui dut être affronté des mémoires et des rêves, de l’écriture en train d’advenir, c’est fait, c’est là.)

Je veux revenir sur le frontispice de la revue, que j’avais déjà commenté il y a longtemps (mais je ne sais plus ce que je disais, ancienne note). Cette vignette créée par Yves Barbier est une absolue réussite, car elle donne matière à interprétation et vaut manifeste. Dans un rectangle, qui peut figurer une page, une silhouette androgyne pousse une spirale, ou la suit en courant, à moins qu’elle ne lui résiste, reculant. J’y vois le poète qui trace ses signes, en alphabet archaïque, originel, et qui les déchiffre (ou déchiffre en lui ce qui émerge de lettres et de mots). Signe spirale ou Terre, pour le poète qui garde le lien avec le monde, cette planète ronde et son feu central, et nous dans ce circulaire cosmos des galaxies, dont Hubert Reeves dit que nous sommes "poussières d’étoiles". La main touche la surface. La silhouette danse un peu, le cercle est peut-être aussi un cerceau, celui du jeu, pour garder l’esprit d’enfance et faire de la poésie une divinité intérieure "qui saurait danser" (Friedrich Nietzsche…). Ou c’est un fil lancé comme un lasso pour attraper mots et sens, ou s’attraper soi-même, et faire naître la possibilité d’accepter cette "salve" dont parle Henri Pichette cité par Jean-Claude Tardif. Je vois aussi une surimpression de O, cercle symbole de ce qui fait chercher et créer un centre (de soi, d’un texte, d’une oeuvre visuelle)... Mais j’y ai vu aussi l’immense et lourde pierre que Sisyphe pousse jusqu’au sommet qu’il doit atteindre, et inlassablement recommence encore à gravir, encore et encore. Car si l’élan est là, qui fait créer, si la page est tracée, encore faut-il qu’elle sorte du rectangle. Et si la "présence au monde" (Jean-Pierre Chérès) fait s’impliquer celui qui écrit (celle), celui qui se sait "embarqué" (Albert Camus), il peut désespérer devant son impuissance. Désespoir, quand l’obscurantisme et la violence règnent, qu'on sent que ce qui ressemble au fascisme guette, et que cela menace toute possibilité d’entrer dans le silence de l’intériorité. On tend d’aller vers le sommet de soi-même, et tout bouscule et ramène aux réalités triviales. Redescendre, reprendre l’ascension.

Il y a des phrases d'Albert Camus qui m’aident à faire la paix avec ce questionnement tellement mien, intime. J’y reconnais ce grand écart intérieur, que j’ai toujours choisi de garder, mais qui m’a fait choisir longtemps d’être surtout celle qui est "embarquée" plutôt que celle qui prend le temps de montrer l’autre part créatrice. C’est le temps qui déchire. Camus, d’abord, cite Emerson : "Tout mur est une porte" (merveilleuse formule). Et il commente ainsi : "Ne cherchons pas la porte, et l’issue, ailleurs que dans le mur contre lequel nous vivons. Cherchons au contraire le répit où il se trouve, je veux dire au milieu de la bataille. Car selon moi il s’y trouve." (Discours de Suède, 1957). Ailleurs il cite Pascal, en exergue des Lettres à un ami allemand : "On ne montre pas sa grandeur pour être à une extrémité, mais bien en touchant les deux à la fois." (Et tout le livre illustre cette vérité éthique). Cela rejoint d’ailleurs ce que dit Jean-Claude Tardif sur ce qui est vécu en dehors des "salves" de la création : l’ordinaire des vies et des engagements.

Donc. Retour à mes poèmes du numéro 37. Ils font aussi ce grand écart d’une "extrémité" à l’autre "en touchant les deux à la fois" (merci, Pascal). Comme je le fais pour tout ce que j’écris et choisis de vivre. Ils sont en prose, le deuxième alternant fragments en prose et vers isolés, le premier n’ayant que peu de vers seuls, à la fin. 

J’ai cinq sortes d’écriture, différences formelles mais unité intérieure. 

… Celle du blog, ou des posts, prose qui commente ou lutte. (Et j’y tiens). C’est un outil d’implication, d’une part, de méditation, d’autre part (notamment avec les recensions, réflexion intense), quand la pétitionnaire ‘embarquée’ s’arrête. C’est un exercice d’écriture, une mise en état d’écriture, donc de l’écriture, tout simplement. (Je la retrouve dans ce que j’ai donné à la revue Mémoire plurielle, par exemple).

… Celle des poèmes en prose, pour tout un ensemble (comme les textes dans les numéros d’À L’Index). Pour le souffle, le mouvement qui va (et une parole d’émotion qui a besoin du "large").

… Celle des poèmes en vers libres (comme ceux parus dans Les Cahiers du Sens). Une écriture plus ciselée, qui travaille sur le silence.

… Celle des fragments poétiques (comme les "36 choses à faire avant de mourir" édités par pré#carrré). Choix du minimal, des miniatures. Celle-ci étant aussi l’écriture des aphorismes (eux sont dans la longue épreuve du tiroir, c’est-à-dire sur un fichier sauvegardé, tiroir actuel). 

… Celle de la photographe, que je suis aussi. Écrire PAR la photographie et SUR ce qu’est, pour moi, photographier. Écrire "sur" est aussi important, pour l’acte de photographier, que le temps du regard. Il y a interférence. Je l’ai fait pour un dossier sur une série de feuillages d’ombres (dans la revue Babel heureuse : "Peindre sans peindre, et soi dans l’ombre et les ombres..."), et je suis en train d'achever de le faire pour un projet en chantier. C’est mon "art poético-photographique".

Donc, ici, numéro 37, deux textes. Et des exergues. Sans doute trop d’exergues. Mais j’aime ces croisements avec les écritures des autres qui comptent, et dont les citations font manifeste esthétique et éthique. Je n’en ai gardé ici que deux, au début de cette note. 

J’ai ajouté une dédicace au premier poème. Pour, à partir de mémoires anciennes, réactiver les faits passés dans l’écoute des drames du présent.

Un paragraphe où j’évoque les prisonniers, les torturés, les "plaies du monde", les noirceurs de notre humanité. 

Car comment pourrais-je écrire sur quoi que ce soit en oubliant que le très jeune Ali Al Nimr peut être exécuté d’un jour à l’autre en Arabie saoudite, lui qui attend dans le couloir de la mort pour avoir manifesté un jour avec un rêve de démocratie ? Quand je sais que le poète palestinien Ashraf Fayad (qu’on a sauvé de l’exécution par nos actions) y est toujours prisonnier, condamné pour des poèmes ? Quand je sais qu’au Yémen des gens meurent de faim, quand ils ne meurent pas sous les bombes ? Sans parler des Rohingyas persécutés en Birmanie, des Ouïghours musulmans opprimés en Chine, des chrétiens et des juifs tués (parce que chrétiens et parce que juifs). Non, d’abord faire comme Anna Akhmatova affirme le pouvoir. DIRE. Parce que les mots le peuvent. Et trouver la porte dans le mur. C’est ce que j’ai voulu inscrire dans ces poèmes, même si les bribes citées là en rendent difficilement compte. J’ai tenu à faire cela, et le reste : les deux bouts des fils.

Mais l’autre extrémité du fil tiré en moi, c’est, presque, un univers étranger à mon regard sur les douleurs du réel de tous. C’est la parole de la méditante qui lit les mystiques et les philosophes de la haute conscience (avec ou sans dieux), et réussit parfois à s’abstraire du bruit du monde. Celle qui contemple le beau, et écoute le chant des sages. Celle qui pourrait être un ermite heureux. 

Dans ces mêmes poèmes cela passe aussi, par bribes, par évocations glissées. Et dans certains autres, encore plus, avec la joie d’être, de sentir; de voir.

En photographie c'est différent. Je choisis l’abstraction graphique, ou la distance des rues (street photography), les signes sans visages et douleurs, une autre présence de l’humain, par les marques qu’il laisse sur le réel. Et je peins "sans peindre". Si je n’avais pas les mots j’aurais peut-être choisi de montrer ce qui fait mal. Mais j’ai les mots. Donc la photographie est un regard libre de capter des formes, et la joie de ce qui est. Préservé.

Dans mes textes je mets parfois, comme des petits cailloux pour retrouver un chemin de racines, des mots d’espagnol, des bribes de phrases. Et je ne traduis pas souvent. Une signature.

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CITATIONS

Litanie pour juillet plusieurs fois, plusieurs fois tous les temps…

Aujourd’hui je ne me souviens pas. Je ne me souviens pas d’hier, seulement du plus lointain de la mémoire, d’une pluie de sable, d’une pluie d’instants.

Nuages. Comme brouillard sur l’écran des yeux. Très douce la parole du passé, très douce.

Douce et violente de la violence des exils, douce de la déchirure des langues, douce du froissement du papier de soie autour du texte offert par l’étrangère, en cette intime voix du dedans.

(…)

Je ne me souviens plus, je danse. Je danse sur des cadavres, je marche sur des charniers, j’habite des immondices mémoriels, je dors sur de la cendre. Et douce, douce, est la cendre.

Soleil je bois, en coulées d’averses. Non, je ne bois pas l’or, soleil, je cherche l’ombre qui brûle. Je la chante, sanglant oublieux, je la cherche.

(…)

Gargoulette fantasmatique, inutile de tendre les lèvres vers une image, ou de poser les paumes sur un souvenir de fraîcheur, la soif reste, et les mots, dans l’incandescence des mains. De ne pas savoir je me souviens.

(…)

Vers un ailleurs qui sait, lointain rivage.

Buscar. Buscar la luz. 

L’étrangère aussi, en soi sait peut-être… Elle.

……………...........

Noir sur noir, soleil

Il y a des êtres qui sont séparés par des frontières dressées.

Séparés aussi d’eux-mêmes.

Mais ils marchent, le regard à l’horizon, cherchant à rejoindre leur indicible étrangeté. Ecrivant des douleurs inguérissables, des colères enfouies, celles qui rongent et tuent, oblitèrent l’âme. Fouillent, libèrent, réparent. Trouvent l’indicible et l’étrange, la part universelle. Noir sur noir.

(…)

Tourner autour de la ville, dans la poussière.

Oublier. Olvidar ?

(...)

Croix, croissant, étoile. Redire et redire. Appel des sages… Espérance soufie.

(...)

Femme magicienne, viens enlever le feu du feu.

(...)

Rêve, enfant, rêve… 

Et ne traverse pas encore des mers infranchissables.

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Recension (et auto-recension...) MC San Juan

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LIENS

Vers la note de parution (et informations pour se procurer la revue)... http://lelivreadire.blogspot.com/2018/09/a-lindex-n37-paraitre-en-octobre.html
et infos diverses... 
À L’Index éditeur de livres. Coll. Les Plaquettes (recueils, textes et photographies ou dessins ou encres). Même lien, livres publiés comme hors série (hors abonnement) de la revue. Ainsi "Quelqu'un d'absent", de François Vignes.
Commande : Le livre à dire, Jean-Claude Tardif, 11 rue du Stade, 76133 Épouville. La revue, 17€, port compris.

22/07/2018

"Si vaste d'être seul". Citer Tristan Cabral... (citations et recension)

CABRAL .jpg« J’ai faim d’abîmes / Et des oiseaux muets tombent / tout doucement / Sur le monde… » (p. 19)

« J’ai le visage d’un grand brûlé dans son habit de cendre » (p.27)

« Parfois aussi / il coupait les mains des sources / et on le retrouvait  / dans l’arbre à feu » (Gaspar, p. 32)

« Qui ramassera les ombres ? / qui ramassera les noms ? /qui lavera la terre de tous ses bourreaux ? » (p. 39)

 « Sur une croix de bois  // rejetée par la mer  /// On peut lire en trois langues : / en arménien, en hébreu et en grec / ‘SI VASTE D’ÊTRE SEUL........ !’ » (P.75)

                              Fragments de poèmes, « Si vaste d’être seul ». Page éditeur... https://www.lisez.com/livre-grand-format/si-vaste-detre-s...

Livre bouleversant (publié en 2013, éd. du Cherche-Midi). Titre magnifique. Un tel vers suffit à dire la force d’une œuvre entière, à la justifier, à la rendre incontournable. Je pense qu’il vaut mieux quelques fragments de cette force radicale (comme ceux que je cite ci-dessus) que des sommes de livres dont ne jaillissent rien d’évident.

On a envie de consoler Tristan Cabral pour le fait d’être humain dans un monde où les dictateurs oppriment et les bourreaux tuent. Nous y sommes aussi, mais lui, écorché vif et qui le sait (il l’écrit), vit en empathie particulièrement douloureuse les drames de l’Histoire récente (Holocauste) ou très récente (répressions diverses, souffrances et morts). À tel point qu’il semble qu’il le vive dans son corps même. Sa marque est un engagement de toute la vie contre les injustices et les oppressions. Son écriture est charnelle (je la ressens ainsi), brûlante. Son lyrisme est servi par des métaphores ancrées, terriennes, nées du regard sur le monde concret et social. Et c’est allié à un réalisme cru, qui dit la mort avec la réalité du cadavre, sans évacuer l’horreur des désastres causés par l’humain à l’humain. La philosophie est là (il l'enseigna), par ce qui souterrainement motive le questionnement. Quel sens dans ce monde si c’est peuplé de tant de douleurs ?

Lui aussi cite, et beaucoup. Au début du livre, exergues pour l’ensemble, la solitude par Albert Cohen (« Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte. »)  et Franz Kafka (« Je suis seul… Comme Franz Kafka… »). Mais à l’intérieur, citations (ainsi, pleine page, des vers d’Anna Akhmatova, son Requiem : parenté d’évidence avec elle), ou, exergue de poème, André Laude. Et des noms dans le corps même des textes (Celan, Machado, Lorca…). Car « vaste » c’est cela aussi. Béance solitaire, mais univers personnel peuplé, habité, par des esprits frères. Et c'est beaucoup plus, la conscience d'un espace intérieur immense que la solitude révèle, même si elle est douloureuse, même si  peut être effrayant ce regard sur cet infini en soi.

Né en 44 il a enseigné la philosophie longtemps. Son pseudo d’auteur est une création en soi : "Yann Houssin prend le nom de plume de Tristan Cabral en hommage à l'homme politique bissau-guinéen et cap-verdier Amilcar Cabral et à Tristan, du conte populaire Tristan et Iseut." (Fiche Wikipedia).

Je viens de découvrir une très belle recension de David Campisi, sur La Cause littéraire (suivie d’une bibliographie). J’en copie le début… (Suite sur le site, lien ci-dessous) :

« Tristan Cabral recopie ce qu’il voit sur les murs. A l’affût des drames d’aujourd’hui comme de ceux d’hier, furetant dans les massacres, au creux des catastrophes humaines, partout où rôde l’odeur âcre du sang, le poète promène sa sensibilité au gré des choses que l’on tait trop souvent, là où le temps a laissé la place au silence, quand le monde qui tourne va trop vite pour pleurer ses morts.

Mais de quoi nous parle Tristan Cabral ? Si vaste d’être seul est un recueil des poèmes à vif, de réflexions sentimentales, d’aphorismes qui résonnent. Si tout semble délié, quelques faisceaux traversent la poésie de Cabral : les arbres, d’abord, au cœur de son lyrisme, et puis la mer, ensuite, la mer de Bretagne, celle qui ouvre sur l’éternité et s’écrase sur le sable, et puis ses « phares aux yeux fermés » qui n’éclairent plus rien. »…  http://www.lacauselitteraire.fr/si-vaste-d-etre-seul-tris...

MC San Juan

06/04/2015

Ecriture... A L’INDEX N° 28, revue littéraire

INDEX 28    28.jpg

 

 

 

 

 

Puissante œuvre poétique que celle d’Anne Sexton

 

 

 

 

 

(née en 1928 dans le Massachusetts, morte en 1974, suicidée), fascinante même dans cette obsession suicidaire (qu’elle partage avec Sylvia Plath, poète immense aussi, née en 1932, morte en 1963, par un suicide que toute son œuvre  semble annoncer). Amitié qui constitue le dossier d’ouverture de la revue. Ce qu’Anne Sexton écrit sur (et à) Sylvia Plath est bouleversant, intime, riche autant pour ce partage fraternel d’émotion que pour tout ce qui est dit du processus d’écriture, entrelacé dans le même partage. Puissante écriture, tant pour les textes d’analyse de soi (par quelqu’un qui a vécu la démarche analytique) que pour les poèmes. On la connaît peu, d’où la nécessité d’un tel dossier. Je ne sais pas pourquoi elle a été plus négligée, en France, que Sylvia Plath. J’ai aimé le portrait que Jacques Basse fait des deux auteurs (non, moi je ne mets pas le « e » d’un féminin formel, qui, à mon avis, est un contresens linguistique). Jacques Basse, je l’avais découvert par hasard, avant de lire A L’Index, en cherchant un texte de René-Jean Clot, et le nom m’avait mené à son site, et au portrait du peintre-écrivain (qui m’est cher, très cher), et depuis c’est lui que je cherche aussi, pour ce regard sur des visages marqués par l’écriture. Traits noirs, mais pas tristes, ici. C’est la vitalité qu’il a voulu montrer, pas le désespoir sourd. Dépressives, Anne Sexton et Sylvia Plath, le sont donc au point d’en mourir, de « vouloir mourir » (comme l’affirme en titre le poème de la page 11, d’Anne Sexton, ou page 17 celui sur « La Mort de Sylvia »). Mais leur lecture donne de la joie, par la profondeur du cri intérieur, par la maîtrise lucide, malgré tout, du langage pour saisir ce qui est en jeu,  même quand, comme moi, on se sent complètement étranger à ce genre de triste déchirement intérieur. Mais sans doute en nous tous y a-t-il un écho de tels questionnements. Camus l’a dit, la question du suicide est le sujet philosophique central, et moral, c’est pourquoi ces poètes parlent de nos vies. Et la différence avec elles, avec elle, c’est qu’elles savent, elle sait, quel est le gouffre qui  attire. Nous, consciemment, non, mais qui sait ce qui est mortifère dans nos rapports aux émotions, au corps, au monde. Parfois nous frôlons la mise en danger de soi, par une fuite apparente des parts sombres, et l’inconscient est là.

Magnifique texte, que celui de Frédéric Miquel, dès le début : « Un verre à la main, une bouteille de vodka dans l’autre, elle se mit à exhumer amoureusement les souvenirs enfouis au plus profond de la terre séchée de sa mémoire... ». Il parle d’un « corps solaire » mais c’est l’être entier qui est solaire dans ce portrait d’un « physique éblouissant de beauté ». Texte amoureux. C’est la juste approche, pour lire et relire : que ce soit amoureux. Voilà un critère pour apprécier une œuvre : produit-elle en nous un tel élan (comment, peu importe, mais d'une impulsion violente, de manière inconditionnelle et dans la distance de la gratuité) vers l’être qui a tracé ces mots-là? Anne Sexton y réussit. (Tous ceux qui ont écrit ou dessiné pour ce dossier l’expriment diversement).

Echo des ombres, êtres perdus dans l’immense et dans l’angoisse, le beau poème de Guy Girard (2011). Je retiens ici un fragment, particulièrement : « dansante évidence de la lumière éclairant de son ombre / ce grain de poussière  dans le jeu de quilles du présent. »

Rabiaa Marhouch dit son admiration pour les poèmes d’Anne Sexton, comme dans une sorte de terreur : « Ta poésie me terrasse ». « Ma page blanche » : je le vois, ce texte,  comme un poème en prose. Elle y parle de la lecture de cette œuvre accomplie, achevée, d’Anne Sexton, qui peut être contemplée dans un ciel de splendeur et qui écrase par sa magnificence, quand on admire. Un début, une fin, finalité qui peut paraître trop loin, inatteignable. Je peux comprendre, et l’angoisse et l’élan que le texte sait traduire avec force : « Ma poésie est à délivrer de ta Poésie. »... Au début, cependant, elle écrivait : « Je suis une immensité qui se méconnaît. ». Oui... C'est une phrase qui restera longtemps dans la mémoire, après l'avoir lue. On aura donc envie de relire ce texte, et de suivre cette écriture...

Mais aucune de mes grandes admirations ne m’a jamais fait ressentir ces peurs, même adolescente. Très jeune je savais (et je l’avais décidé, je m’en souviens, à douze ans exactement : j’ai même le souvenir d’un instant précis, à l’ombre d’une entrée de patio, cristallisation des pensées de beaucoup de moments et de jours...). Je savais que le temps serait mon espace d’écriture, des décennies de travail devant moi quand d’autres avaient des décennies de travail derrière eux. De plus, Rimbaud démontrait que l’inverse est possible, l’intense concentre le temps et tout peut être transcendé. La preuve... Enfin, pourquoi craindre le temps si l’on ne rêve pas d’une accumulation de livres remplissant une bibliothèque, mais plutôt de l’ouvrage essentiel, qui serait le produit de la déchirure d’infinis brouillons,  alchimie de soi autant que des mots tracés. L’importance de la création ce n’est pas le poids. Je n’ai pas un rapport quantitatif avec la mesure d’une œuvre. Et ne m’intéresse, pour moi et les autres (écriture, ici, lecture, là), que ce que signifie (et crée) cette lente métamorphose que l’écriture ne fait pas que traduire mais bien plus produit. Les mots comme un feu qui brûle l’inessentiel et fait sourdre de notre ombre des scories qui ne sont pas des déchets mais gardent en eux une densité volcanique faite de son contraire, et, en eux, aussi, ces vacuoles d’espace cosmique. Le creux de soi, centre libre, n’est pas que racines. Ce que je veux dire par cosmique, c’est justement ce qui empêche l’admiration de se muer en peur de ne pouvoir atteindre cela qui est écrit par quelqu’un d’autre.  Tous peuvent être sculpteurs d’eux-mêmes, donc de leur œuvre. A condition de... Affaire de travail, de lecture, et de conscience. De perception de cet espace immense autant interne qu’externe. Et de ce sens présent partout, qu’il faut juste déchiffrer. Est-ce orgueil ? Non. L’humilité, je la mets plutôt dans un goût pour la longue patience, très longue patience... Et pourquoi pas ? Regards et regard...

Donc, poèmes d’Anne Sexton, dans ce numéro. Citations. « Vouloir mourir » (texte pp.11-12) :

« Puisque vous demandez, la plupart du temps je ne me souviens pas. / Je marche dans mes vêtements sans porter la marque de ce voyage. / Puis ce désir viscéral presque innommable revient. »

Et

« La Mort de Sylvia » (pp.17-19)

« Sylvia, Sylvia, / où es-tu allée / après m’avoir écrit / du Devonshire (...) ? » (...) « à quoi as-tu été fidèle, / comment, au juste, t’es-tu allongée dedans ? »

(...)

« cette mort que nous disions avoir toutes deux dépassée, / celle que nous portions sur nos poitrines maigres »

Cette mort l’attriste, mais lui donne le désir « d’y goûter, comme à du sel. »... Elle le fera, plus tard. Ses textes disent qu’elle ne sait toujours pas de quelle plaie vient encore ce désir de mourir qu’elle croyait avoir vaincu. « Innommable » désir, sans mémoire pour pouvoir le cerner. Innommable, car il est le désastre du défi lancé à l’écriture. Si les mots d’Anne Sexton avaient pu saisir totalement l’attrait de la mort, cet attrait aurait-il été englouti dans le travail de mise à la conscience par l’écriture ? Ou, au contraire, si l’enjeu avait juste un peu déplacé le regard ? L’influence de Robert Lowell n’a-t-elle pas été un frein, malgré ce qu’elle en dit, admirative et reconnaissante ? Dans un texte elle écrit « Après tout, le suicide est le contraire du poème » (« Le pilier de bar devait chanter », pp.7-11, citation, p.10). Et elle ajoute qu’avec Sylvia elles discutaient « souvent de contraires ». C’est comme si, là, on était au bord d’une frontière qui aurait pu être traversée dans un sens ou tout à fait dans l’autre sens. Même si, bien sûr, on ne peut rien dire sur le mystère des bascules dans la dépression, ni, dans le fond, pas beaucoup plus sur ce que l’écriture arrive à vaincre chez autrui...

Ce dossier seul justifie la parution du numéro, qu’il emplit déjà, jusqu’à la page 26 (seulement ?) : qu’il emplit de sens.

Mais d’autres textes suivent...

Poèmes de la « Petite anthologie portative ». Plusieurs auteurs. Je relève un nom, pour les textes que je préfère : Nora Thermes, d’évidence. Découverte d’une écriture, où je sens un souffle, une pensée qui sous-tend la poésie (pp. 36-38). Une démarche qui engage tout l’être. C’est une écriture...  On reste à hauteur du dossier...  Citer, c’est parfois trahir un peu, quand tout est lié (comme pour le texte de Rabiaa  Marhouch...). Mais commenter sans citer, non.

Donc... Nora Thermes :  « S’enorgueillir alors de n’être jamais qu’à soi / Et ne se dicter comme quête relationnelle / (Pour ne point effleurer l’affect, / Et sanctifier l’angoisse) / Que la triomphante obtention / Des ombres des corps les moins lumineux » (...) ///   « Et tisser sans transparence des liens furtifs / Fugaces, pour ne point plonger / Ne point goûter la douce douleur salée / Des abîmes d’impudiques » 

Pages 49 à 64, jeu entre écriture et dessins, Jean Chatard et Claudine Goux. Humour et poésie. C’est original (« Visages, Nuages, Mirages »).

Pages 65 à 69, mon texte, poème, vers libres et prose. « Une et toutes douleurs ». Exergues (bien sûr...) : Anna Akhmatova, Monique Rosenberg, Lyonel Trouillot, Geneviève Clancy. Je ne peux que tisser lecture et écriture. Je ne citerai qu’un fragment, tout au début. Il donne une des clés, en posant une question : « Le lieu est-il l’exil de la pensée ? ». Exils, conscience : méditation... La traversée des frontières est au centre de mon identité, de tous mes questionnements. Pluriel interne, valises « arrachées », et chiffre de l'éthique nomade. Regard autre. Je signe d'un S, mémoire du soleil-signature de Jean Sénac, et de l'initiale en commun, S solaire, oui, et S des pluriels, qui ouvre le multiple en soi et dehors (MC San Juan...).

Page 77, poème, « Marelle », de Jean-Claude Tardif. Evidemment le jeu n’est qu’un prétexte, pour cartographier bien plus que les pas sautillants d’enfants... J’aime beaucoup. On entre plus facilement dans un univers quand on a lu des recueils, des pages diverses de l’auteur. Dans un poème on ouvre alors un monde. On peut se tromper et inventer un sens qui n’est pas celui que l’auteur voulait nous faire lire. Mais le lecteur crée aussi le texte qui inscrit plus que le poète croyait dire (et il le sait).

Donc... « Sur le chemin de la marelle / L’éclat calcaire / Limite au bonheur » Pourquoi limite ? Parce que cela casse la symétrie plane ? Parce que cela alourdit et ramène au sol vers l’éclat (trop poudreux ?) « L’enfant solaire » ? Ferme son espace ?  Mais quand même l’élan qui élève. « Agir »... « Lancer la pierre / Contraindre l’espace ». Non, décidément, ce n’est plus seulement le jeu d’enfance, le rêve dans la lumière. J’y vois le symbole de nos vies, tous au départ « enfants solaires », à sauter « Sur la nuit et les jours », « Blancs et noirs » du jeu,  à devoir trouver la route entre les « droites » quand un instant peut faire dévier, et arriver, au bout du compte, à être capable de dévier exprès des chemins fixés, sans angoisse. Le but, la fin, dans le texte, c’est aller  « Jusqu’à l’asymétrie ». Parce que l’espace libre échappera aux traits normatifs, que la vie fera entrer du désordre dans nos jours et nos années, et nous forcera à sortir des repères anxieux, obsessionnels, des normes et des cadres. Mais il y a un mot, « lutte », qui marque l’effort de l’enfant dans son jeu (pour suivre ce qui est droit), et, peut-être, la lutte de l’adulte, au contraire (pour fuir ce qui est trop droit...). Asymétrie vivante, l’art... 

Les pages qui suivent sont de Claire Dumay. Feuilletant la revue sans regarder le sommaire pour trouver les pages, au départ, j’ai lu la dernière phrase d’un de ses deux textes (pp.78 à 85), et j’ai immédiatement reconnu le style, signe qu’il est très personnel. Un style...« Essai d’autobiographie », voilà qui soutient ma lecture du poème de Jean-Claude Tardif... La même chose est dite (sans le savoir, en voulant dire le contraire, en regrettant ce contraire...). Elle explique son impossibilité à inscrire un quelconque projet autobiographique qui ressemblerait à ce qu’elle lit ailleurs. Elle croit devoir s’en désoler... Parce qu’elle perd les repères, ne sait plus où elle va, en est « ébranlée, bousculée ». Justement, c’est bien. C’est signe que l’écriture ne se ment pas, que le désordre de la vie est bien là (qui fait arriver où on ne va pas, et fort heureusement car autrement on n’aurait pas su le décider...). Bien sûr les visages du passé ne seront pas les visages du passé. Les bribes captées deviendront autre chose. Et « tourner autour » c’est cela qui est intéressant, car autour on prend le juste recul, alors que dedans on serait enfoui dans les identifications faussaires. « Tourner autour » obligerait-il vraiment au « recyclage d’une gestation unique » que même cela serait une perspective d’écriture. Une page qui devient cent, car elle a autant de significations que de tentatives d’écriture du même instant d’un être. « Impasse » ? « Inutile de dévider l’impasse », écrit-elle. Moi, justement, j’entre dans ce texte qui se dit impasse avec un plaisir de lecture où je trouve matière à comprendre, à interroger. Les histoires tranquillement déroulées ne m’intéressent pas, mais cette hésitation de l’écriture, oui. Car le basculement est en train de se jouer. On approche l’asymétrie que visait le poème Marelle... Parce que le doute l’installe. Aux orties le moment où Pascal « marchait solitaire sur la grève » : c’est juste une clé, le saut de la marelle, avant ce trou du silence où autre chose émerge. Et que ces doutes sont bien écrits... !

Claire Dumay, encore, « Ecrire le matin ». Là aussi j’aime beaucoup. Amusée, aussi. Je remplacerais matin par nuit et je reconnaîtrais  la plupart des signes. Le matin, pour moi, serait celui des nuits blanches (alors je peux voir l’aube). Très beau texte sur l’écriture, celle qui vient sans qu’on la cherche, comme d’une étrangère. Lieux et rythme d’un monde très féminin. Solitude de l’écriture dans les moments où l’espace se libère. Rangements... ou ménage qui va marquer des pauses cérébrales, gestes dont on ne sait s’ils produisent, causent, ce qui s’écrit, ou viennent de ce qui s’écrit. Boisson chaude qui donne de la douceur au corps. Toilette décalée pour ne pas stopper l’élan du flux qui passe par les doigts. Citations : « Je quitte le mémorial, les eaux sacrificielles, la crypte funéraire » (...) « L’exode des mots supplante la stagnation, le règne de l’immobilité. Moi qui suis un être d’attache, fidèle à mes demeures, m’affranchis malgré moi de ces contrées souterraines, de la claustration du confessionnal. » (...) «  J’entre en migration. Les lettres qui sont frappées sur le clavier ne sont plus traces, ni empreintes. »   

Poème... Anne-Marie Marcelli, pp. 90-95. « Prémonitoires ». Le silence, l’écriture, le corps, la peur (ou les peurs). Toujours, l’écriture est interrogée, questions entrelacées aux thèmes courants de la vie (le corps, les liens, les lieux, la matière). Je lis, et des fragments retiennent l’œil. Ainsi :

« Je vis / Que les pierres / Même les pierres / Se froisseraient comme du papier / ... / Et nous sommes / Moins que pierre » (...) « Ecoutons / Les murmures étouffés / De la source du verbe / Qui tremblent dans nos os » (...) « Faisons la paix / Avec le temps / Silence / Prière ». Belle méditation sur la genèse de nos écritures... et ce qui s’installe quand on fait taire les mots. Une sagesse du silence ?

Des poèmes en prose de Marie-Anne Bruch je préfère « Toussaint », « Sable et cendre », « Cercles ». 

A noter, une étude (dense, riche) d’Alexandre Zotos, sur la poésie d’ Ali Podrimja.

Et des recensions.

MC San Juan

A L’Index N°28, Table des matières (et, sur ce blog éditeur, numéros précédents et projets) : http://lelivreadire.blogspot.fr/2015/02/a-lindex-n28-en-cours.html

Autres numéros de la revue, ici : notes, blog Trames nomades, tags...

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Anne Sexton, site dédié : http://anne-sexton.blogspot.fr/